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10.05.2026 à 20 H 54 • Mis à jour le 10.05.2026 à 20 H 54 • Temps de lecture : 30 minutes
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Au HCP, Benmoussa fait baisser le chômage en changeant les règles

Décryptage À 10,8 %, le taux de chômage publié par la nouvelle Enquête sur la main-d'œuvre au premier trimestre 2026 paraît rassurant, surtout comparé aux 13,7 % atteints au premier trimestre 2024 sous l'ancien dispositif. Mais l'écart tient pour partie à un changement de définition que le Haut-Commissariat au Plan n'a pas jugé utile de quantifier

En présentant, le 7 mai, les premiers résultats de sa nouvelle enquête sur la main-d'œuvre (EMO), le Haut-Commissariat au Plan (HCP) n'a pas seulement actualisé un dispositif statistique vieillissant : il a redéfini ce que l'on entend, dans le royaume, par « emploi », par « chômage » et — ce qui est plus discret mais peut-être plus déterminant par «  inactivité ». L'opération est techniquement défendable. Elle est aussi, par son timing et par les forces politiques qu'elle met en jeu, profondément non neutre.


Officiellement, la réforme s'inscrit dans un cadre vertueux : alignement sur les résolutions des 19ᵉ, 20ᵉ et 21ᵉ Conférences internationales des statisticiens du travail (CIST) de l'Organisation internationale du travail (OIT), prolongement du Recensement général de la population et de l'habitat de 2024, élargissement de l'échantillon de 90 000 à 135 000 ménages, plan décennal 2026-2035. Ces gains méthodologiques ne sont pas contestables. Mais ils s'inscrivent dans une trajectoire institutionnelle où la production des chiffres marocains a fait, depuis trois ans, l'objet d'un débat ouvert engageant simultanément le HCP, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), le chef du gouvernement Aziz Akhannouch et l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cette trajectoire éclaire, sans la déterminer entièrement, la lecture qu'il convient de faire de la rupture statistique de mai 2026.


Une refonte après une longue séquence de tensions

Pour saisir la portée de l'EMO 2026, il faut remonter de quelques années. Ahmed Lahlimi Alami a dirigé le HCP d'octobre 2003 à octobre 2024, soit pendant 21 ans. Figure historique de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et cheville ouvrière du gouvernement d'alternance d’Abderrahmane Youssoufi formé en mars 1998, il avait fait de l'institution un acteur singulier du débat public marocain, attaché à une autonomie d'analyse héritée de son ancrage politique d'origine.


Cette indépendance de ton a rencontré, à partir de 2023, une opposition gouvernementale frontale. Au premier trimestre 2023, le HCP publie un taux de chômage de 12,9 %. Au premier trimestre 2024, il atteint 13,7 %, niveau le plus élevé de la décennie, dans un contexte économique aggravé par la sécheresse et l'inflation. Le moment est sensible : Aziz Akhannouch, dont le gouvernement a fait de l'emploi l'un des piliers de son action : programmes Awrach et Forsa, augmentation du budget d'investissement public, et engagement central dans le programme du Rassemblement national des indépendants (RNI) sur « au moins un million de postes d'emploi net au cours des cinq prochaines années  ». Les chiffres du HCP contredisent frontalement la communication gouvernementale.


Akhannouch et son ministre de l'Emploi Younes Sekkouri ont, à plusieurs reprises au cours des mois suivants, mis en doute publiquement les données du HCP, en s'appuyant notamment sur les chiffres de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) pour suggérer une lecture alternative de la création d'emplois. Lahlimi exprime alors le fond de sa pensée en une phrase : « Il n'y a pas de guerre de chiffres, pour moi, mais il y a une guerre contre le HCP  ». Il rappelle qu'une lettre royale antérieure avait confirmé la mission du HCP d'« élaborer des indicateurs statistiques sur la base des normes internationales et d'en assurer la diffusion auprès des citoyens », afin de leur permettre, écrivait le Souverain, « d'évaluer les performances de leurs dirigeants ».


Le CESE, présidé par Ahmed Réda Chami entre à son tour dans la séquence en mai 2024. Le 8 mai, le Conseil présente son rapport sur les jeunes en situation de NEET sans emploi, sans éducation, sans formation) chiffrant à 1,5 million, soit 25,2 % de la tranche d'âge, le nombre de jeunes Marocains de 15 à 24 ans concernés. Le lendemain 9 mai, lors de la présentation de son bilan de mi-mandat à la Chambre des conseillers, Akhannouch fustige publiquement le rapport, le qualifie d'« inutile  » et s'interroge ouvertement sur le timing de sa publication, allant jusqu'à suggérer une intention politique : « Je constate que le timing de publication du rapport de ce conseil coïncide avec la présentation de notre bilan. J'espère que ce n'est qu'un hasard. Sinon, ce serait problématique pour nos institutions constitutionnelles ». L'attitude est qualifiée à l'époque, par les commentateurs marocains, de « dérive  » dans le rapport entre l'exécutif et les institutions constitutionnelles.

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