n°1260.Maroc-France : les brèches par lesquelles le Maroc peut faire tomber les Bleus
Il aura fallu attendre 2026 et un stade du Massachusetts pour rejouer le film de Doha. Quatre ans après la demi-finale du Qatar, perdue 2-0 sur un but précoce de Théo Hernandez et une réalisation tardive de Kolo Muani, les Lions de l'Atlas retrouvent l'équipe de France, cette fois au stade des quarts, cette fois avec un autre visage, un autre banc, une autre génération.
Le rapport de force affiché par les modèles est sans équivoque : les algorithmes de probabilité créditent les Bleus d'environ 61 % de chances de qualification, contre moins de 16 % pour le Maroc et 23 % de match nul dans le temps réglementaire. Reste que ces chiffres, souvent, disent mal la nature d'un match de coupe. Et que le Maroc de Mohamed Ouahbi, invaincu depuis le coup d'envoi du tournoi, n'a pas franchi cinq tours pour venir figurer. L'histoire directe, du reste, tient en peu de lignes : depuis leur première rencontre en 1988, les deux nations ne se sont affrontées qu'en de rares occasions, presque toutes amicales, et le Maroc n'a battu la France qu'une seule fois, pour du beurre. L'unique précédent qui comptait, la demi-finale de 2022, a tourné à l'avantage des Bleus.
Le contraste des trajectoires nourrit à lui seul l'affiche. La France arrive à Boston auréolée du meilleur bilan offensif encore en lice : quatorze buts en cinq rencontres, deux encaissés seulement, une moyenne de 2,8 réalisations par match et le total de tirs cadrés le plus élevé du Mondial. Après avoir successivement dominé le Sénégal (3-1), l'Irak (3-0) et la Norvège (4-1) en phase de groupes, puis balayé la Suède (3-0) en seizièmes, les hommes de Didier Deschamps ont toutefois trébuché sur le seul os de leur parcours : un Paraguay recroquevillé et plus qu’agressif, franchi 1-0 sur un penalty de Kylian Mbappé. Le Maroc, lui, a construit sa route dans la sueur : un nul de maîtrise contre le Brésil (1-1), une victoire arrachée à l'Écosse (1-0), un festival contre Haïti (4-2), puis les Pays-Bas éliminés aux tirs au but (1-1, 3-2 t.a.b) et un Canada balayé en huitièmes (3-0), doublé d'Azzedine Ounahi à l'appui. Deux chemins, deux tempéraments. Les données avancées confirment la hiérarchie sans la caricaturer : la France culmine à 2 buts attendus (xG) par 90 minutes et 17,4 tirs tentés, contre 1,5 et 12 pour le Maroc, mais l'écart se resserre à la lecture défensive : 0,4 but encaissé par match pour les Bleus, 0,8 pour des Lions plus perméables mais réputés increvables. Le fossé le plus vertigineux se lit ailleurs, sur la feuille de paie : environ 1,5 milliard d'euros (MM €) de valeur marchande cumulée côté français, un peu plus de 447 millions (M €) côté marocain. Reste, côté Lions de l’Atlas, une certitude martelée par un sélectionneur qui refuse la posture du satisfait.
Neutraliser l'orage offensif des Bleus
C'est la première équation, la plus urgente. Comment endiguer une attaque qui a puni presque tout ce qu'elle a croisé ? Mbappé, capitaine et co-leader du classement des buteurs avec sept réalisations, tourne à plus de trois tirs cadrés par match et attaque inlassablement la profondeur. Autour de lui gravitent Ousmane Dembélé, quatre buts et un triplé passé à la Norvège, et Michael Olise, principal architecte offensif du tournoi avec cinq passes décisives. Bradley Barcola et Désiré Doué se disputent le dernier poste de l'attaque, symbole d'une abondance que peu de sélections peuvent aligner.
La réponse marocaine tiendra d'abord dans la discipline du bloc. Face au Brésil, les Lions n'ont pas cherché à presser haut : ils ont fermé les circuits intérieurs, orienté la construction adverse vers des zones piégées, puis frappé en transition. Le même logiciel qui a fait chuter le Canada. Ouahbi ne s'en cache pas : la clé, selon lui, sera de « faire souffrir les Bleus lorsqu'ils n'auront pas le ballon ». Autrement dit, accepter de céder la possession pour mieux la reprendre au bon moment.
Reste à désigner la tête à couper. Depuis le début du tournoi, presque tous les adversaires des Bleus ont bâti le même plan : isoler Michael Olise. Impliqué dans près de la moitié des buts français, le Madrilène est le poumon créatif du dispositif, celui qui reçoit entre les lignes, en mouvement, orienté vers l'avant. Le Paraguay en a fait la démonstration en huitièmes : en l'encerclant, en le mettant en infériorité dans sa zone de réception, on assèche la source. Résultat : la France s'est qualifiée sans qu'il soit décisif. Fermer ces intervalles intérieurs et priver Olise de ses temps de conduite sera, pour le Maroc, une condition non négociable.
Le point névralgique se situera sur le côté gauche français, là où Mbappé aime décrocher. Achraf Hakimi, capitaine et poumon droit des Lions, y sera en première ligne pour un duel de coéquipiers du PSG chargé d'électricité, tout comme celui qui l'opposera à Dembélé et Barcola dans son propre couloir. La difficulté est connue : Hakimi défend d'autant mieux qu'il n'oublie pas d'attaquer, et son abattage (un but, deux passes décisives, des kilomètres avalés) reste l'arme la plus tranchante du Maroc. Encore lui faudra-t-il gérer sa dépense sans laisser dans son dos les espaces que Mbappé guette. Sur l'autre flanc, le duel Mbappé-Mazraoui mérite une surveillance de tous les instants : le latéral de Manchester United ne devra jamais se retrouver isolé face au Français. Au cœur de la défense, une inconnue subsiste jusqu'au dernier moment : aperçu un strap autour du genou gauche lors de la dernière séance collective, Chadi Riad reste incertain pour accompagner Issa Diop dans l'axe. En cas de forfait, Redouane Halhal, déjà titularisé face au Canada, ferait figure de doublure toute désignée, dans un secteur qui devra pourtant se montrer quasi irréprochable face à la vitesse et aux permutations des attaquants françaisDans les buts, enfin, Yassine Bounou demeure une assurance des grands soirs : neuf arrêts sur le tournoi, un statut de héros des séances de tirs au but qu'il a encore honoré face aux Néerlandais. Deschamps, lui, a tenu à saluer publiquement l'adversaire, qualifiant Hakimi de « vrai plus pour le Maroc ».
Le nerf de la guerre : la bataille du milieu
C'est peut-être là que se jouera la rencontre. Le milieu français a été rebâti dans l'incertitude : Aurélien Tchouaméni, forfait en huitièmes pour un pépin à la cuisse, a repris l'entraînement collectif mais devrait démarrer sur le banc, suppléé par Manu Koné aux côtés d'Adrien Rabiot. Un entrejeu solide, athlétique, mais moins rodé qu'à l'accoutumée et privé, en cas d'absence prolongée de Tchouaméni, de son meilleur relanceur sous pression.
En face, Ouahbi dispose d'un réservoir technique dense et remuant. Le double pivot Neil El Aynaoui-Ayyoub Bouaddi apporte le volume et la récupération, tandis qu'Ounahi et Bilal El Khannouss densifient le dernier tiers. Le premier duel dans le duel sera fratricide : El Aynaoui et Koné, coéquipiers à l'AS Rome, se connaissent par cœur. La bataille des seconds ballons orientera la possession, et c'est précisément dans ces intervalles que le Maroc espère prendre l'ascendant. Les relevés athlétiques nourrissent cet espoir : sur le tournoi, les Lions courent davantage que les Bleus : plus de sprints, plus de courses à haute intensité et interceptent plus (près de 32 ballons par match contre 28). En regard, la France presse plus haut et plus fort (un PPDA de 11,5 contre 13,5, indice d'une reconquête plus agressive) : deux façons opposées d'imposer sa loi au milieu, dont la confrontation dira beaucoup du visage de la rencontre. Ounahi et El Aynaoui possèdent en outre la frappe lointaine capable de faire vaciller une charnière française bien regroupée mais rarement mise sous le feu jusqu'ici. Le Maroc, on l'a vu contre le Canada, sait aussi transformer un coup franc rapidement joué par Hakimi en ouverture du score, une science des transitions et des temps faibles adverses qui compense sa moindre puissance de feu individuelle.
Briser la dernière muraille bleue
Voilà l'obstacle le plus intimidant. La défense française, Jules Koundé et Lucas Digne sur les côtés, la paire William Saliba-Dayot Upamecano dans l'axe, Mike Maignan en dernier rempart, n'a concédé que deux buts en cinq matchs. Une muraille expérimentée, taillée pour les rendez-vous. Mais une muraille qui présente une fissure identifiable, et localisée : le couloir droit, à la jointure entre Jules Koundé et Dayot Upamecano. C'est là, dans l'intervalle que Koundé laisse parfois s'ouvrir en lâchant son vis-à-vis, que la France concède le plus de pertes de balle : une seule zone qui concentre près d'un cinquième de ses ballons perdus, fragilité déjà entrevue face au Sénégal, à la Norvège et à la Suède. Or Hakimi et Mazraoui comptent parmi les meilleurs latéraux de la planète pour s'y engouffrer. Si les Bleus perdent le ballon trop haut, la contre-attaque marocaine, portée par ces projections, a de quoi punir.
Encore faut-il un finisseur. Et c'est ici que le tournoi marocain s'est brutalement compliqué. Ismaël Saibari, buteur lors des trois matchs de poule et tireur décisif du penalty face aux Pays-Bas, s'est blessé aux ischio-jambiers contre le Canada. Ouahbi a confirmé son forfait pour le quart, tout en espérant le récupérer pour la suite. Un coup dur qui prive les Lions de leur meilleur homme dans la profondeur et fragilise l'animation offensive, déjà laborieuse en première période face aux Canadiens. Soufiane Rahimi, entré en jeu et buteur dans les arrêts de jeu contre le Canada, tient la corde pour mener l'attaque : un profil différent, moins fluide dans la combinaison mais plus incisif dans les appels. À défaut, Ouahbi pourrait repositionner Brahim Díaz, meneur, double passeur décisif en huitièmes et vieille connaissance de Mbappé au Real Madrid, dans un rôle plus axial. Reste enfin l'arme du coup de pied arrêté, redoutée : les centres de Hakimi et les incursions d'Ounahi dans la surface sont l'un des chemins les plus crédibles vers le but de Maignan. Le revers de la médaille, ce sont les fautes concédées en nombre (quatorze contre le Canada) qui offriront aux Bleus, eux aussi armés sur balles arrêtées, autant d'occasions à défendre. L'exercice s'annonce d'ailleurs à double tranchant : la France domine nettement dans les airs (près de 66 % de duels aériens gagnés, contre 52 % pour le Maroc), un ascendant qui complique les intentions marocaines sur corner autant qu'il muscle la menace française sur les siens.
La profondeur des bancs : l'écart le plus net
S'il est un domaine où le déséquilibre saute aux yeux, c'est celui des rotations. Deschamps peut lancer en cours de match Barcola, Doué, Rayan Cherki ou Warren Zaïre-Emery, s'appuyer sur l'expérience d'un N'Golo Kanté, sans oublier le retour progressif de Tchouaméni et, à terme, de Marcus Thuram, lui aussi ménagé (mollet). Une réserve de talent offensif qui permet aux Bleus de garder de la fraîcheur et des solutions de rechange à haut niveau dans le money-time. Le banc marocain, plus court et surtout plus jeune, le Maroc aligne l'un des effectifs les plus juvéniles du Mondial, treize joueurs de vingt-cinq ans ou moins pour une moyenne d'âge de 26,7 ans, mise davantage sur l'énergie et l'insouciance que sur l'expérience des fins de match à couteaux tirés. Ouahbi conserve toutefois quelques cartouches aguerries, à l'image de l'avant-centre Ayoub El Kaabi, et une pépinière de jeunes pousses à savoir Gessime Yassine, Samir El Mourabet à jeter dans la bataille. Dans un quart de finale susceptible d'aller jusqu'aux prolongations, voire aux tirs au but, cette différence de densité pourrait peser lourd, même si l'existence d'un Bounou dans les cages rééquilibre singulièrement l'hypothèse d'une séance de penalties.
Ouahbi contre Deschamps : le choc des bancs
Tout, ou presque, oppose les deux hommes assis sur les bancs de Boston. D'un côté, Didier Deschamps dispute face au Maroc sa vingt-cinquième rencontre de Coupe du monde à la tête des Bleus, un record, et l'une de ses dernières : le sélectionneur, seul avec Zagallo et Beckenbauer à avoir soulevé le trophée comme joueur puis comme entraîneur, quittera ses fonctions au terme du tournoi, après quatorze années de règne. Sa force reste une autorité tranquille et une flexibilité de son 4-2-3-1 ajusté à chaque adversaire. Interrogé sur l'euphorie qui gagnerait son groupe, il a balayé : « il y a l'équipe qui gagne (…) l'euphorie, non, jamais ». Sur la polémique du penalty de 2022, il a renvoyé chacun à son camp par un « on ne peut pas revenir en arrière » avant de recadrer, à propos de la désignation d'arbitres argentins : « mon adversaire, c'est le Maroc, pas l'arbitre ».
De l'autre côté, un néophyte de la scène professionnelle devenu, en quatre mois, le visage d'un cycle. Mohamed Ouahbi, Belgo-Marocain né à Schaerbeek, n'a jamais évolué comme footballeur professionnel : il a débuté sur un banc à vingt et un ans, dans le football amateur bruxellois, avant de gravir les échelons de la formation, notamment à Anderlecht, puis de conduire les U20 marocains jusqu'au titre mondial à l'automne 2025, aux dépens de la France, battue en demi-finale aux tirs au but. Appelé en mars à la suite de la démission de Walid Regragui, il a imposé une patte offensive, tournée vers la possession, et n'a pas hésité à écarter Youssef En-Nesyri, Hakim Ziyech ou Sofiane Boufal, jugés inadaptés à son projet. À ses côtés, un bras droit choisi hors du sérail marocain, le Portugais João Sacramento, ancien adjoint de José Mourinho, chargé d'apporter le sang-froid.
Le discours d'avant-match, lui, a tranché avec la prudence des favoris. « On fait tout pour gagner (…) le seul bonus, c'est de gagner la Coupe du monde », a lancé Ouahbi, refusant que l'on considère le parcours accompli comme une fin en soi. « On va jouer pour aller en demie, comme si on était dos au mur. » Le technicien assure aborder ce choc avec sérénité, allant jusqu'à confier avoir eu « plus de craintes » avant le Canada que face aux Bleus, et résumant sa lecture du match d'une phrase : « ça se jouera dans le contenu (…) c'est équilibré ». Conscient, aussi, du chemin parcouru des deux côtés : « beaucoup de choses ont changé depuis quatre ans », a-t-il rappelé, saluant un Maroc qui a « énormément évolué » autant qu'une France façonnée « à force de travail acharné ». Une confiance revendiquée, à rebours des cotes.
Un match intense en perspective
Tout converge vers un match fermé, tactique, longtemps indécis, à l'image de 2022. La France partira favorite, forte de sa puissance offensive et de la profondeur de son banc, et l'éclair individuel (une accélération de Mbappé, une passe millimétrée d'Olise, un débordement de Dembélé) reste sa manière la plus naturelle de faire sauter un verrou. Le Maroc, lui, jouera sur les marges : ne pas concéder tôt, comme le but assassin de la 5e minute qui l'avait condamné à Doha, rester compact, patient, transformer chaque transition et chaque coup de pied arrêté en danger réel et espérer, si la victoire n’est pas acquise dans le temps de jeu, emmener les Bleus là où Bounou devient une arme : la prolongation, puis la loterie des tirs au but.
Privé de Saibari, le Maroc a perdu un poids offensif au pire moment. Mais il conserve un capitaine d'exception, un gardien décisif, un milieu remuant et, surtout, un état d'esprit que son sélectionneur a résumé sans détour : l'exigence doit être la même qu'il s'agisse d'un quart de finale de Coupe du monde ou d'un amical contre le Burundi. À Boston, ce jeudi soir, les Lions de l'Atlas n'entendent pas seulement rejouer Doha. Ils veulent l'effacer.
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