Même le ciel gris de ce début de printemps ne parvient pas à ternir l'éclat de l'un des plus beaux jardins du Royaume. Cet espace touché par la grâce est la fierté de la ville de Béni Mellal, qu'il domine depuis les premières hauteurs du Haut Atlas. Le jardin de Aïn Asserdoun est une ode à la nature, rendue luxuriante par une abondante source d'eau. Mais cet éden n'est que le point de départ d'une excursion enchantée qui culmine à presque 3 000 mètres d'altitude. En partant à la lisière de la fertile plaine du Tadla, préparez-vous à défier les premiers dénivelés de la plus haute chaîne montagneuse du pays, avant de découvrir l'incomparable Bin El Ouidane.
Cette immense étendue d'eau, formée par l'un des plus grands ouvrages hydrauliques du Maroc, est bien plus qu'une simple halte rafraîchissante. Le site est devenu un lieu de villégiature unique alliant tourisme responsable de montagne et activités aquatiques. Au sortir de ce lac envoûtant, la route file en direction d'Azilal, chef-lieu de la province éponyme. La ville abrite le Musée Azilal Géoparc, un écrin dédié à l'histoire géologique de la région, des origines à nos jours. Réparti sur trois étages, l'établissement consacre une grande partie de son espace aux dinosaures, maîtres incontestés de la région il y a des millions d'années.
Le périple se poursuit, toujours plus haut, dans le Haut Atlas central. Quelques cols vertigineux constituent le dernier obstacle avant de plonger dans la vallée d'Aït Bouguemez. Connue pour ses circuits de randonnées mythiques, la région offre désormais des conditions optimales pour un séjour « eco-friendly » au cœur de la nature. Cultures sans pesticides, écolodges bâtis avec des matériaux recyclables et traitement ingénieux des déchets font de la « Vallée heureuse » un laboratoire pour le tourisme responsable de demain.
L'Éden de Béni Mellal
Au sud de Béni Mellal, le relief se relève brusquement. Une route en lacets bordée de vergers gravit les premières dizaines de mètres, menant vers un parking. De là, les visiteurs se dirigent nonchalamment vers l'entrée du plus grand jardin de la ville. Au fil de la marche, ce qui n'était qu'un bruit de fond s'affine en murmure d'eau.
Car, comme son patronyme le suggère, Aïn Asserdoun est une source, qui jaillit des pentes avec un débit régulier, alimentant l'Oum Er-Rabiê, deuxième fleuve du Maroc. Long de 550 kilomètres, il rejoint l'Atlantique après avoir traversé une bonne partie du pays. Mais c'est à Béni Mellal qu'il reçoit l'apport de cette résurgence qui fertilise la plaine du Tadla en contrebas. Depuis les hauteurs du site, classé Patrimoine national en 1947, on aperçoit cette étendue cultivée. Au premier plan, la ville de couleur ocre semble posée sur un tapis végétal. Ce panorama explique en partie la popularité du lieu auprès des habitants.
Le jardin de Aïn Asserdoun offre à la ville de Béni Mellal un exceptionnel écrin de verdure, véritable havre de fraîcheur. Crédit : Oussama Rhaleb / Le DeskLe jardin remplit aussi une fonction écologique simple, mais efficace dans le contexte urbain de Béni Mellal. En périphérie d'une ville qui compte plus d'un demi-million d'habitants et où le thermomètre s'affole durant la saison chaude, il constitue une zone de fraîcheur naturelle. Les arbres plantés le long des allées, principalement des espèces locales, abaissent localement la température de plusieurs degrés par rapport aux quartiers voisins. Les canaux qui traversent le parc ne sont pas de simples éléments décoratifs : ils contribuent à l'infiltration de l'eau dans le sol, limitant le ruissellement et favorisant la recharge de la nappe phréatique. Par ailleurs, avec peu d'espaces goudronnés, les surfaces perméables de la zone constituent un rempart contre le risque d'inondation après les orages.
L'accès au parc s’effectue par un escalier. À droite, une allée ombragée bordée d'arbres. En face, un bâtiment en bois, discret, qui abrite le Centre d'interprétation du patrimoine culturel de la région. À l'intérieur, une exposition présente des tenues traditionnelles, des instruments de musique, des documents sur la pratique équestre et des échantillons de tapisserie locale. Une courte visite permet de comprendre le lien entre les habitants et leur territoire avant de poursuivre la promenade.
Le jardin est conçu en paliers qui suivent la pente naturelle. Au bout de l'allée principale, une cascade de 3 mètres de haut déverse l'eau dans un canal central. Des escaliers de chaque côté mènent à l'orifice de la source émergeant de galeries souterraines. L'eau dévale ensuite une série de petits bassins et de rigoles qui sillonnent le parc sur près de 20 hectares. Le jardin reçoit plusieurs milliers de visiteurs chaque week-end, surtout au printemps et en été. La plupart, intrigués par un élégant bâtiment situé en amont, empruntent un autre escalier pour le découvrir. Le Ksar de Aïn Asserdoun, reconverti en centre culturel, a été érigé à la fin du XIXe siècle dans un contexte de conflit tribal. Son esplanade, une terrasse panoramique sans entrave sur la plaine du Tadla, en fait aujourd'hui un site très prisé.
Cette vue marque la fin du territoire plat, car la suite de l'expédition plonge au cœur du Haut Atlas central. L'ascension débute après le village de Timoulit, à quelques kilomètres à l'ouest de Béni Mellal. De là, une route grimpe le long d'un grand ravin verdoyant, du fond duquel coule Oued El Abid, autre affluent de l'Oum Er-Rabiê. En le longeant sur quelques kilomètres, vous passerez un pont d'apparence classique. Vous êtes en réalité sur la crête du barrage de Bin El Ouidane.
L'immense lac Bin El Ouidane est un site privilégié pour naviguer au milieu des montagnes. Crédit : Oussama Rhaleb / Le DeskInauguré en 1954, l’édifice était alors le plus haut ouvrage en voûte jamais érigé sur tout le continent africain. Il est aujourd'hui classé troisième au Maroc pour sa capacité, avec plus de 1,2 milliard de mètres cubes. Quelque 3735 hectares d'eau miroitante y sont mis au service à la fois de la production électrique et de l'irrigation des terres avoisinantes. Avec ses 20 mètres de profondeur moyenne, le lac Bin El Ouidane attire aussi les amateurs de farniente, avec une profusion d'activités sur l'eau comme sur les pentes alentour.
Bin El Ouidane, douceur lacustre en montagne
Cette année, grâce aux exceptionnelles précipitations qu'a connues le Maroc, le site est plus vivant que jamais. Le barrage atteint un taux de remplissage record, et les pentes des montagnes alentour sont tapissées de verdure et de champs fleuris. Sur les rives du lac, des embarcations attendent sur des quais en bois. Nous abordons Hassan, qui nous embarque aussitôt dans son bateau pour une navigation qu'il nous promet « inoubliable ».
À vitesse réduite, le petit navire de plaisance glisse sur les eaux calmes du lac, tandis que notre capitaine nous confie son bonheur de vivre en ces lieux : « Le lac produit un effet apaisant sur tout le monde, locaux et visiteurs. Cette année, le site est encore plus beau que d'habitude ». Ces mini-croisières sont l'une des attractions phares de Bin El Ouidane et leur tarif varie selon la durée de la promenade : « Cela peut prendre plusieurs heures si vous souhaitez aller jusqu'aux gorges d’Oued Ahansal, où le décor est proprement paradisiaque », précise Hassan.
Ce fleuve, affluent principal du lac, offre en effet un décor époustouflant, idéal pour la pratique du kayak et du rafting. Nous en avons un aperçu lorsque notre embarcation file sous le pont de la centrale hydroélectrique du barrage, pour s'engouffrer dans l'un des nombreux méandres du bassin. Le capitaine réduit la vitesse à mesure que le cours de l'eau se rétrécit. De part et d'autre, d'imposantes parois rocheuses sont creusées d'innombrables grottes, refuges idéaux pour les oiseaux de la région. La faune n'est pas moins riche sous la surface. « Ici vivent des populations de carpes, de brochets, de gardons ou encore de perche-soleil. La pêche est autorisée sous réserve d'une licence, et selon la saison de reproduction des poissons », indique notre interlocuteur.
La navigation sur le lac Bin El Ouidane réserve une variété de paysages spectaculaires. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskIl y a tant à faire à Bin El Ouidane que le séjour pourrait se prolonger plusieurs jours… un loisir que nous ne pouvons malheureusement nous permettre. Nous reprenons la route nationale RN 25 en direction d'Azilal, toujours plus en altitude. Un peu plus d'une heure de route, et la charmante bourgade montagnarde nichée à 1 350 mètres d'altitude vous accueille avec une chaussée impeccable, des trottoirs à la propreté exemplaire et de gracieuses maisons coiffées de toits à double pente, conçus pour laisser glisser la neige, parfois généreuse en hiver. Au détour de l'un des premiers carrefours de la ville, une vaste bâtisse à l'architecture moderne s'impose.
Il s'agit du Musée Azilal Géoparc de M'Goun, sanctuaire du savoir et vitrine de la singularité de ce territoire désormais protégé. Devant vous, deux édifices couleur terre cuite reliés par une passerelle de verre transparent. Le premier, de forme ronde, accueille le hall d'entrée du musée, placé depuis son inauguration en 2023 sous l'égide de la Fondation nationale des musées.
Le lieu remplit d'abord une fonction d'information : avant toute randonnée ou sortie sur le terrain, les visiteurs peuvent y consulter des cartes détaillant les circuits autorisés, les zones sensibles et les règles à respecter. Le parcours muséal détaille aussi la formation géologique du Haut Atlas et les raisons qui ont porté l'UNESCO à lui décerner le label Global Geopark en 2014.
Visible depuis une baie vitrée, un laboratoire de recherche accueille des géologues et paléontologues qui s'affairent sur les précieux fossiles locaux. Des séances de médiation y sont également organisées pour guider les randonneurs à travers les sentiers balisés, leur rappelant l'interdiction de dégrader les zones écologiques sensibles, de prélever des roches, de quitter les sentiers ou d'approcher les nids d'oiseaux.
On s'en doute, le musée est surtout la vitrine de l'exceptionnelle richesse du patrimoine fossile du Geopark, composée d’ossements exhumés ou de traces de pas de dinosaures apparus grâce au « soulèvement qui a initié la formation du massif montagneux et qui a brisé les couches sédimentaires apparues à la surface des millions d'années plus tard », explique le guide du musée.
Azilal, sanctuaire des géants du Jurassique
Au dernier virage du parcours, l'espace le plus spectaculaire du musée s'ouvre devant vous. La haute coupole, décorée d'un plafond constellé, prend alors tout son sens. Car dans la salle principale, l'« Atlasaurus imelakei », littéralement « très grand reptile de l'Atlas », le plus imposant sauropode herbivore jamais exhumé, trône en majesté. Un colosse de 18 mètres de long, 10 mètres de haut et près de 23 tonnes qui vous réduit à l'état de créature miniature. Près de 80 % de ce squelette exceptionnel a été déterré non loin d'Azilal en 1979. Précision : il s'agit ici d'une simple reproduction en résine, les véritables os étant préservés par le ministère de la Culture à Rabat.
La reproduction du squelette d'un dinosaure vieux de 160 millions d'années trône au cœur du musée d'Azilal. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk. Parmi tant d'autres, cette trouvaille a révélé que le Haut Atlas central est un eldorado fossilifère, aujourd'hui surnommé la « Vallée des dinosaures ». La pièce maîtresse du musée vécut au Jurassique moyen, il y a 164 à 154 millions d'années. Il peuplait un milieu plat et détrempé, probablement un large delta, aux marges du supercontinent Gondwana, sur ces terres marocaines que l'Atlantique naissant détachait peu à peu des Amériques. Au-delà des ossements, ces créatures fantastiques ont aussi gravé leurs pas dans la roche rouge du Haut Atlas.
Certaines de ces empreintes sont visibles au cœur de la vallée d'Aït Bouguemez, notre prochaine et dernière étape. Pour la rallier, il faut grimper parmi les plus hauts cols de la région, dont la plupart demeurent enneigés une bonne partie de l'année. Au bout de cette route de montagne d'une stupéfiante beauté, la pente s'inverse pour descendre vers une étroite vallée verdoyante. Bienvenue à Aït Bouguemez, où la route longe un chapelet de villages typiques du Haut Atlas, bordés de cultures et de vergers. En arrière-plan, les montagnes dressent leurs sommets neigeux, que la lumière du soleil fait briller de mille feux.
La vallée d'Aït Bouguemez est parsemée de villages traditionnels. Crédit : Oussama Rhaleb / Le DeskYounes, un quadragénaire installé avec sa famille à Aït Bouguemez et qui projette d’y ouvrir un écolodge, nous donne rendez-vous à la terrasse du café d'une association gérant une école inclusive et un centre de formation pour les jeunes de la région. Il retrace la genèse de ce projet lancé en 2010 par un Marocain originaire de la contrée et son épouse allemande : « Ici, tous les efforts sont orientés vers l'amélioration des opportunités d'éducation dans la région, la promotion des échanges interculturels, le soutien d'initiatives durables issues de la population et l'intégration des enfants ayant des besoins spéciaux dans la vie scolaire quotidienne, sans oublier le développement de la permaculture comme base d'une gestion durable des terres. »
Aït Bouguemez, la « Vallée heureuse » qui cultive l’avenir
Younes, dont les enfants sont scolarisés dans cette structure, nous raconte comment il s'est retrouvé en plein cœur du Haut Atlas : « J'ai grandi à Casablanca et je suis ensuite allé à Paris pour y lancer une carrière de comédien. Face à la difficulté de percer dans ce métier, j'ai changé de cap pour finir courtier en assurance. Je gagnais bien ma vie, mais j'avais du mal à lui trouver un sens raisonnable, dans un monde de plus en plus artificiel. » C'est alors qu'au hasard des rencontres et des voyages, il tombe amoureux de la « Vallée heureuse » et décide de s'y installer et d’y construire un écolodge pour accueillir les voyageurs soucieux de leur empreinte écologique.
Nous le suivons sur le chantier, « terminé à 80 % ». Au bout d'une piste grimpante, sur le flanc de la montagne, quelques ouvriers s’activent, respectant scrupuleusement les techniques de construction vernaculaires. « Ce n'est pas une contrainte. C'est même plutôt le contraire. En utilisant de la pierre et du pisé, l'empreinte écologique est minimale, car ce sont des matériaux locaux, non transformés, sans transport lointain », insiste le maître de céans. Sur le plan esthétique, il ajoute que « ces techniques permettent une intégration paysagère parfaite, puisque le bâti se fond dans l'environnement montagnard ». Mieux, il voit enfin dans cette démarche un patrimoine vivant : « Ces constructions racontent l'histoire et l'identité du territoire, et les ouvriers que vous voyez là en sont les gardiens les plus précieux. »
Certaines maisons typiques du Haut Atlas sont isolées des villages. En arrière-plan, les sommets enneigés brillent de mille feux. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskCette approche séduit de plus en plus de visiteurs, qui s'adonnent ici à des activités en phase avec la nature. La plus populaire demeure la randonnée, de difficultés variées (3 à 4 heures par jour sur plusieurs jours), suivie de l'ascension du M'Goun (4 jours, 3 nuits), la découverte de traces de dinosaures, la visite de coopératives et l'émerveillement devant les gravures rupestres. Des ateliers d'immersion culturelle sont également proposés, intégrant l'initiation à la langue amazighe locale ou des cours sur l'histoire des musiques et danses traditionnelles (Ahidous). Objectif : dépasser le simple spectacle folklorique pour en comprendre le sens et les fondements.
Presque naturellement, l'environnement d'Aït Bouguemez facilite le contact et les échanges. « Nous recevons des groupes d'étudiants étrangers qui participent à des chantiers solidaires comme l'amélioration de routes, la rénovation de classes, ou le travail avec les artisans locaux sur les techniques de construction en pisé », indique Younes. Ils repartent touchés par la grâce et la bienveillance d'une région qui ne se contente pas d'afficher ses merveilles naturelles, mais fait aussi siennes les exigences d'un tourisme responsable, à même de protéger son identité de « Vallée heureuse ».
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