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Au Parc national de Talssemtane, la nature jouit de la protection de l'État et de la bienveillance des habitants.
14.04.2026 à 18 H 17 • Mis à jour le 14.04.2026 à 18 H 17 • Temps de lecture : 15 minutes
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Parc national de Talassemtane, le jardin secret du Nord

Écotourisme Derrière les murs bleus de Chefchaouen et les sommets boisés qui l'encadrent se cache l'un des trésors les moins connus du Maroc : le Parc national de Talassemtane. Ce refuge du Rif occidental abrite la plus grande sapinière du continent, des espèces animales insoupçonnées et des vallées où l'écologie se vit au quotidien. Immersion au cœur d'une nature foisonnante, entre falaises abruptes et cascades impétueuses

Attablé sur une charmante terrasse de Chefchaouen, le regard transporté vers les cimes alentour, vous vous demandez peut-être ce qu’il y a derrière ces imposantes montagnes verdoyantes. Sachez qu’un monde à part vous y attend : une terre peuplée de sapins géants, d’animaux sauvages, de cours d’eau tumultueux et de chaleur humaine. La Ville bleue est la porte d’entrée du Parc national de Talassemtane, qui étale ses quelque 60 000 hectares dans l’une des réserves de biosphère les plus riches du Maroc. Un trésor naturel préservé au cœur du Rif occidental, pourtant largement méconnu du grand public. Une bulle d’oxygène dans un écrin vert qui récompensera certainement la curiosité du visiteur.


Avant de partir vous ressourcer au milieu de la plus grande sapinière du continent, profitez encore de la douceur de Chefchaouen, dernier centre urbain avant une nature préservée à l’état brut. Depuis quelques années, la perle bleue du Maroc attire de plus en plus de visiteurs, curieux de découvrir le charme d’une cité si souvent loué sur les réseaux sociaux. Déambulez dans la ville à la couleur magnétique, arpentez les ruelles tortueuses et entremêlées, où le bleu indigo recouvre les murs, nimbe les pierres, serpente sous les pas. Un bleu à la chaux, tendre, rocailleux, intense. Ample et accueillant, il en émane une sensation de plénitude.


Désireuse de garder intacte son identité malgré son attractivité croissante, Chefchaouen continue de mettre en avant ses atouts patrimoniaux. En plus de sa couleur bleu azur, désormais connue dans le monde entier, la ville du Nord-Est fière de sa Kasbah, régulièrement restaurée. Principal bâtiment historique de la cité, située au cœur de la médina sur la place Outa El Hammam, elle se distingue par ses onze tours défensives, sa galerie, son musée, mais aussi par son rafraîchissant jardin. Au milieu de la grande place trône un immense conifère d’une quinzaine de mètres de haut. Il est l’ambassadeur de ses pairs en terre urbaine.


De la ville aux cimes : gravir les pentes du pré-Rif

Sans plus tarder, dirigez-vous vers les hauteurs de Chefchaouen, équipés de votre matériel de randonnée. Depuis le camping municipal qui surplombe la ville, une piste se dégage et commence son périple en serpentant autour du mont Kelaâ. Depuis cette montagne sur laquelle s’adosse la ville bleue, vous croiserez, sur quelques dizaines de mètres de dénivelé, des visiteurs venus profiter d’une vue plongeante sur la cité. Un panorama encore plus saisissant à la tombée de la nuit lorsque les derniers rayons de soleil viennent baigner les ruelles bleues de leur douceur. Sur le chemin, l’activité humaine s’estompe au fur et à mesure que la pente se durcit.

Derrière les montagnes de Chefchaouen se cache la vallée d'Azilane, un véritable joyau naturel. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk

Pour ceux qui n’ont pas la possibilité (ou envie) de marcher depuis Chefchaouen, il est possible de solliciter un véhicule tout terrain, seul capable d’affronter la route sinueuse de la montagne. C’est le cas de la voiture d’Ibrahym, tenancier agréé d’un gîte dans la vallée d’Azilane, à 15 kilomètres en amont de la ville bleue, au cœur du Parc national de Talassemtane. Avec ce conducteur chevronné au volant, l’expédition ne prend qu’un peu plus d’une demi-heure, contre cinq bonnes heures pour les courageux marcheurs. Au rythme des lacets que forme la piste, Ibrahym ne tarit pas d'explications sur l'environnement qui nous entoure. Ayant arpenté ses terres enchantées depuis son enfance, la montagne n’a plus aucun secret pour lui.


À plus de 1 800 mètres d’altitude, l’air se rafraîchit brutalement et les nuages commencent à s’inviter à notre parcours. Malgré une visibilité devenue précaire, notre accompagnateur paraît à l’aise volant en main, se laissant aller à l'art de la conversation. Il nous explique ainsi qu’à cause de la brume, nos chances de croiser des singes se réduisent. « Il s’agit de singes magots que l’on trouve ailleurs au Maroc, mais ceux de cette région sont bien plus discrets et craintifs. Contrairement à ceux de la région d’Azrou, dans le Moyen Atlas, ils sont peu habitués à la présence humaine  », détaille-t-il.


Évoquant la faune, notre guide égrène l'étonnante liste des animaux vivant dans la région : sangliers, lièvres, renards, aigles… « Ici, on retrouve même des loutres », révèle-t-il. Ce mammifère, bien connu sous des latitudes plus au nord, est le signe que la réserve naturelle de Talassemtane est un îlot biologique singulier en milieu semi-aride. Un écosystème dont le foisonnement de vie s’explique par des conditions climatiques plus humides qu’ailleurs dans le Royaume, auxquelles s'ajoutent les efforts déployés par les autorités pour la préservation du Parc.


Des études ont ainsi recensé plus d'une trentaine d'espèces de mammifères, la plus célèbre étant le singe magot, qui se réfugie dans les grottes, nombreuses dans la région. Aussi, plus de 100 espèces d’oiseaux ont été dénombrées, dont les plus emblématiques sont le gypaète barbu et l’aigle royal, que vous pouvez admirer planant dans le ciel de la vallée d’Azilane.

La sapinière de Talassemtane compte des espèces d'arbres endémiques comme le pin noir ou le sapin marocain. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk

Ici, la flore n’est pas moins spectaculaire que la faune. Les spécialistes recensent plus de 1 300 espèces végétales, dont presque 200 sont endémiques à la réserve naturelle, et certaines sont même considérées comme extrêmement rares. Ce territoire est l'un des derniers refuges du cèdre de l’Atlas et du pin noir, témoins d’un écosystème aujourd’hui menacé. Cette richesse a valu au Parc national de Talassemtane, dès son classement en 2004, le prestigieux label de Réserve intercontinentale de la biosphère décerné par l’UNESCO.


Azilane, écrin de verdure et art de vivre

Cette panoplie de vie n’est pourtant pas homogène. En plongeant depuis les sommets, le tapis végétal change de nature et de teinte, s'adaptant à l’altitude. À l’approche du village d’Azilane, l’épaisse sapinière laisse place à un vaste pâturage d’un vert profond. Notre Land Rover longe quelques maisons éparses avant de s’engouffrer dans une allée boueuse pour s’arrêter au pas d’une porte en bois. « Bienvenue chez moi !  », nous lance Ibrahym en descendant du 4x4, aussitôt enlacé par sa petite fille de trois ans. La maisonnée, d’apparence rustique, n'en possède pas moins tout le confort nécessaire à l'accueil des amoureux de la nature. On y trouve plusieurs chambres à la literie impeccable, une terrasse panoramique et tout le nécessaire sanitaire.


Autour d’un verre de thé fumant, notre hôte nous explique le sens qu’il donne à son activité hôtelière. Pour lui, qui succède à son père dans la gestion de l’auberge, il n’est pas seulement question de proposer le gîte et le couvert : « Nous vous accueillons ici dans un milieu familial et rural. Nous n’avons pas d’artifices et vous partagez avec nous notre quotidien authentique.  » Au-delà de la sincérité de l’accueil, Ibrahym est très sensible à la question écologique, qu’il érige ici en véritable art de vivre. « Depuis toujours, nous avons eu conscience de l’intérêt que présente la protection de l’environnement. Mieux, nous en faisons intégralement partie : il ne s’agit donc pas seulement de préserver la nature, mais de nous préserver nous-mêmes  », énonce-t-il.


Et pour donner corps à cette profession de foi, Ibrahym n’a pas hésité à retourner à l’école. « J’ai suivi des formations spécifiques à l’écotourisme, car de plus en plus de visiteurs sont sensibles à la question et refusent d’alimenter une industrie qui porte atteinte à l’environnement  », affirme-t-il. C’est ainsi qu’en faisant le tour du propriétaire, nous remarquons de grands panneaux solaires disposés sur le toit, à côté d'une imposante citerne. « Les panneaux photovoltaïques nous servent pour les douches et une partie de l’électricité. Quant à la citerne, elle est reliée à un système de récolte d’eaux pluviales  », nous apprend-il.


En fin de journée, les derniers rayons du soleil viennent sublimer la vue depuis la terrasse de l’auberge, offrant un éclat presque irréel à la vallée. C’est aussi l’heure du dîner, composé d’une soupe de fèves, la fameuse « bissara », d’une salade et d’un tajine de légumes. Là encore, d’après notre hôte, la consommation responsable est de mise. « Tout est cultivé sur place. Nous faisons pousser carottes, navets, pommes de terre et autres légumes, uniquement de saison  », précise-t-il. Idem pour le dessert, une salade de fruits composée de pommes et de poires locales saupoudrées de cannelle. Toute cette production est « bio », cultivée sans l'usage de pesticides ni d'engrais chimiques : ici, l’engagement en faveur d’un tourisme responsable se traduit jusque dans votre assiette.


Dans la vallée d'Azilane, l'art de la table se conjugue avec une culture biologique sans pesticides ni engrais chimiques. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk


Nous partageons notre repas avec un couple d’Anglais cinquantenaires, conquis autant par le lieu que par l’accueil et la gastronomie. Venus à pied depuis Chefchaouen, ils ont vécu « une inoubliable randonnée de 5 heures ». « Nous sommes sensibles à notre empreinte écologique que nous tentons de réduire au maximum, explique le couple. Être au contact des gens est pour nous infiniment précieux. Nous savons que notre argent ira directement à la famille d’Ibrahym, qui continue à faire l’effort de pratiquer une culture biologique et de préserver cet environnement enchanté.  »


Enchanté est aussi le ciel nocturne. Pour les citadins, privés de ce spectacle par la pollution lumineuse, c’est l’occasion de se rappeler que les étoiles s’observent d’ordinaire par milliers. Au réveil, vous serez probablement surpris de la qualité de votre sommeil, nourri par la pureté de l’air montagnard et une horloge biologique en phase avec la nature. Sans surprise, le petit déjeuner mérite amplement le label « healthy » : jus d’orange, œufs « beldi », fruits secs, fromage de chèvre et miel sont issus de la production locale.


L’air frais du matin est propice à l’exploration de la vallée. Le chemin de la randonnée suit la piste nommée Route de Tissemlale qui part au pied de Jbel Tissouka et qui se poursuit en direction du village d’Affaska, sur l’autre versant de la vallée. Vous croiserez un cours d’eau qui, au cours de son périple, va grossir les affluents de l’oued Ferda, impétueuse rivière qui s’offre en spectacle, nous le verrons plus tard, dans les cascades d’Akchour.


Un itinéraire de randonnée entouré de pins noirs, dans le Parc national de Talassemtane. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk


Plusieurs circuits de randonnées sont balisés. Le plus téméraire relie Talassemtane au village de Oued Laou, sur la côte méditerranéenne, et dure trois jours en s'arrêtant dans des gîtes au fil des étapes. Celui qui nous conduit vers notre prochaine destination, la localité d'Akchour, est bien plus court, mais tout aussi intense. Dans les deux cas, il est possible de se faire accompagner d'un guide, et même de louer les services d’un muletier. Les plus paresseux – ou les plus pressés – préféreront toutefois s'y rendre en voiture, via la route reliant Chefchaouen à Tétouan.


Akchour, le pays de l'eau et des gorges escarpées

Depuis Chefchaouen, regagnez la Route nationale RN 2 en direction du nord. À votre gauche, un immense espace vert vallonné confirme que dans la région, la nature est reine. En arrière-plan se dresse le massif montagneux de Jbel Bouhachem, à son tour l'objet d’un ambitieux projet régional d'aménagement en réserve naturelle. Alliant conservation de la biodiversité, développement durable et atténuation des effets du dérèglement climatique, l'initiative entend faire de ce site un autre modèle écologique pour la région.


En attendant une future visite, continuez votre chemin sur une dizaine de kilomètres. À la prochaine intersection, tournez à droite via la route régionale RR 406. Quelques minutes plus loin apparaît un immense lac aux eaux turquoise, entouré de reliefs escarpés aux multiples nuances de vert. Nous voici face au barrage Oued Laou (sans lien avec le village côtier), qui nous annonce l'entrée dans le territoire de l’eau.


Le bassin du barrage d’Oued Laou, situé sur la route d'Akchour. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk


Le paysage devient de plus en plus spectaculaire à mesure que les collines se transforment en falaises abruptes, aux reflets tantôt argentés, tantôt ocre. À l’approche d’Akchour, les terres s’adaptent à la réalité du site, celle d’un cours d’eau caractériel à qui il faut prêter allégeance et qu'un barrage – simplement baptisé Akchour – tente de dompter.


Le périple, qu'on rallie à pied, commence par cet ancien ouvrage hydraulique datant du Protectorat espagnol, posé comme un gardien silencieux entre les premières gorges. Ici, le regard plonge d’un côté vers la retenue paisible et de l’autre vers le lit rocailleux de l’oued Ferda, balayant l’équilibre fragile entre l’empreinte humaine et la puissance de la nature. Le lieu sert d'espace pour des sorties familiales, où les habitants environnants viennent se ressourcer ou partager un tajine dans l’une des gargotes pieds dans l’eau. Et durant la saison chaude, le bassin fait aussi office de salutaire piscine naturelle.


La marche au fil du sentier qui longe l’oued ne débute vraiment qu’après avoir quitté le barrage. Le bruit de l’eau s'intensifie, passant du murmure à la rumeur. Et au bout d’une quarantaine de minutes, le fond sonore se fait plus présent. La première cascade apparaît enfin sous la forme de trois paliers tapissés de mousse, que l’eau dévale avec une spectaculaire vigueur, éclaboussant les fougères et les berges ombragées. Les visiteurs s’y arrêtent, suspendus au fracas rafraîchissant.


Le barrage d'Akchour, construit à l'époque du Protectorat espagnol, est devenu un lieu de villégiature très prisé. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk


La promenade se poursuit plus d’une heure durant le long du sillon tracé par l’oued Ferda. L’apothéose, minérale et majestueuse, se nomme le Pont de Dieu (Kantarat Rebbi), une arche naturelle de roche ocre qui enjambe les eaux. On lève les yeux, et on retient son souffle devant l'équilibre de cet arc façonné par des siècles d’érosion, qui semble défier les lois de la physique.


En contrebas, l’eau serpente, lumineuse, comme une offrande. C’est ici que le voyage atteint son point culminant, Akchour livrant ici son chef-d’œuvre entre géologie et poésie. Les plus opiniâtres prolongeront leur quête jusqu’à atteindre la Grande cascade, chute d’eau vertigineuse de plus de 20 mètres de haut.


Ce trésor naturel qu'est le Parc national de Talassemtane n'a pas toujours été ce sanctuaire préservé. Il y a encore quelques décennies, les sapinières reculaient sous la pression des coupes, les sources s'épuisaient, et la faune désertait ces montagnes devenues trop vulnérables. En le rendant inviolable, le classement en réserve de biosphère lui a redonné vie.


Le lit de l'oued Ferda offre une étonnante diversité de paysages naturels. Crédit : Zakaria Mezgour / Le Desk


Aujourd'hui, cette réserve naturelle respire. Les singes magots ont regagné les grottes d'altitude, les loutres ont réinvesti les cours d'eau et la sapinière étend à nouveau son ombre sur les pentes escarpées. Toutefois, cet équilibre reste fragile. Alors, quand vous reprendrez la route, les yeux encore pleins des éclats des cascades d'Akchour et de la verdure des vallées, souvenez-vous que vous avez été l'hôte privilégié d'un écosystème vivant, et non d'une carte postale figée. À chacun de nous d'en devenir désormais un modeste gardien.

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