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22.01.2016 à 14 H 24 • Mis à jour le 22.01.2016 à 17 H 03
Par
Découverte

Cheikh Ghassens, chansons populaires au-delà des frontières

Cheikh Ghassens accompagné de son guitariste Ismail.
« Pourquoi philosopher alors qu'on peut chanter ? » demandait Brassens. Une démarche partagée par l'artiste Cheikh Ghassens, qui a décidé de traduire l'un des plus fameux mousquetaires de la chanson française en darija.

Formé à l’Institut supérieur d’art dramatique de Rabat, Cheikh Ghassens intègre en 2007 le Conservatoire national d’art dramatique de Paris. Acteur, metteur en scène, naviguant entre Paris et Casablanca, il a notamment joué avec le théâtre du Soleil et prépare actuellement une thèse sur les archives théâtrales privées au Maroc dans les années 70.


Comment transmettre Brassens et son argot magnifique en darija ? Quelle postérité pour Brassens et son œuvre dans le Maroc de 2016 ? Le Desk est allé interviewer un artiste à la démarche iconoclaste.


 

Pourquoi Brassens ?

Par les hasards d’une vie. J’entendais ça enfant puisque mes parents étaient amateurs de chanson française, Brassens, Brel, Ferré, Ferrat. En 2005, à l’occasion de l’Aria, les rencontres internationales de théâtre en Corse, j’ai rencontré une musicienne qui avait apprécié mon interprétation de Souad Massi. Elle montait un cabaret pour lequel j’ai interprété ma première chanson de Brassens, La légende de la nonne. En rentrant au Maroc – je vivais à Paris à l’époque – j’avais en tête La mauvaise réputation, que je chantonnais constamment, dont j’avais fait spontanément une adaptation.


Georges Brassens / AFP


Je voulais conserver la structure narrative du morceau, et tous les implicites qu’il contient. Je l’ai donc adaptée à l’histoire d’une famille marocaine qui loge sur le toit d’un immeuble, en racontant tout ce qui pouvait se passer dans un quartier populaire.


J’ai eu l’occasion de la chanter chez Alban Corbier-Labasse, le directeur de l’Institut français, chez qui j’ai pu voir l’effet qu’elle produisait sur les marocains et français présents. Une semaine plus tard, le même succès s’est reproduit en cabaret devant 150 personnes. Nous avons donc décidé avec Alban en mai 2015 de monter un spectacle plus audacieux pour janvier 2016. J’ai rencontré fin août Ismaïl, qui m’accompagne à la guitare.


Comment rendre Brassens en darija accessible pour les arabophones qui ne seraient pas familiers de son œuvre et les francophones qui ne comprennent pas l’arabe ?

Les non-arabophones, s’ils sont familiers de l’œuvre de Brassens, connaissent la plupart des mélodies. C’est cet aspect instinctif du souvenir, de la nostalgie que l’on essaie de déclencher, qui dépasse les frontières linguistiques. Il me semble qu’il n’a pas encore été traduit ici, au Maroc, alors qu’on a interprété dans les années 1970 des traductions des morceaux de Gainsbourg.


La complexité poétique de l’œuvre de Brassens –  ses usages de l’argot et de ses nombreux synonymes –  n’explique-t-elle pas justement le fait que Brassens n’ait pas été traduit jusque-là ? Comment traduire ces termes issus du français populaire qui n’ont pas forcément d’équivalent en darija ?

Il n’y a en effet que peu d’équivalences. Dans Les copains d’abord, par exemple, l’expression « radeau de la Méduse » ne peut pas être traduite littéralement. Mais même quelqu’un qui ne serait pas familier de cette mythologie peut déduire l’aspect de fragilité, de sensibilité véhiculé par l’expression. J’ai voulu garder la formule, quitte à ce que les gens se renseignent après la représentation.


J’ai voulu, pour la traduction, aller puiser dans la darija du melhoun, cette poésie populaire dont le niveau de langage se situe entre l’arabe classique et les parlers populaires. J’ai donc appelé ma mère pour qu’elle me renseigne sur ce vocabulaire qu’on utilisait dans les années 1920-1930.


De nombreux termes utilisés quotidiennement au Maroc sont aussi issus du français. La darija est une langue en progression, qui peut s’approprier par syncrétisme les héritages de plusieurs langues. C’est donc à la fois dans ces emprunts et dans l’ancienne darija, dont certains des mots sont véritablement poétiques, que j’ai puisé pour traduire les chansons de Brassens.


Le melhoun que vous évoquez a-t-il été utilisé dans la chanson populaire marocaine ou était-il seulement réservé à la poésie ?

Les chansons marocaines des années 1960-1970 étaient soit interprétées en égyptien –  la langue traditionnelle de la chanson populaire à cette époque dans tout le monde arabe – soit dans cette darija soignée qui contenait plein de mots fabuleux, oubliés aujourd’hui alors qu’ils conservent leur force étymologique. J’ai l’impression que l’on invente un nouveau langage, que je trouve vulgaire. Même Brassens aujourd’hui apparaît soutenu, et sa vulgarité belle et sonore.


J’ai tout de même eu des difficultés pour certaines traductions, comme Jupiter dans l’Orage. Mais je suis tombé sur une histoire magnifique issue de la mythologie amazighe : le dieu Anzar, vénéré dans tout le bassin méditerranéen, à qui l’on fiançait une femme lors des périodes de sécheresse, qui se déshabillait pour qu’elle attire sa semence, qui représente aussi la pluie. C’est grâce aux chansons de Brassens que j’ai découvert ces récits magnifiques qui participent de notre histoire collective, de ce panthéon amazigh que l’on connaît mal alors qu’il en existe encore des survivances.


J’essaie donc de placer ce genre de clins d’œil : Brassens ne prenait pas sa guitare pour faire la star mais seulement pour jouer les morceaux qu’il aimait à des gens qu’il verrait rire, aimer, les reprendre avec lui.


Vous cherchez donc à transmettre cette interactivité ?

 Exactement. Je pense que quand on est en quête d’art, quand on est chanteur, on est un peu fabulateur aussi. On raconte des histoires, des nouvelles, des actualités, ce qui se passe ici ou ailleurs, et c’est ce qu’il faut transmettre. Je cherche à relancer ça dans une société riche d’une longue tradition d’imitation, qui a toujours fonctionné comme ça. On veut réinventer cette transmission des idées, des nouvelles. Après, engagé ou pas, c’est aux gens d’en juger.


Brassens l’était, ses opinions libertaires étaient publiques. Essayez-vous de traduire son héritage politique au Maroc ?

Bien sûr. J’essaie depuis mon retour au Maroc de lancer des initiatives engagées, parce qu’en fait je ne crois pas qu’on puisse faire de l’art sans être engagé. On vit dans une société, on évolue dans une ville, donc on fait fatalement de la politique à chaque instant. Je voulais mettre ceci en évidence, pour que des artistes puissent porter quelque chose et défendre les intérêts du peuple. Chanter pour le peuple, c’est déjà en soi un acte politique engagé au Maroc. Aujourd’hui, le chant, l’art, sont devenus un divertissement pour le petit-bourgeois qui en a les moyens, qui s’y confrontera parce qu’il a la conscience de l’utilité de l’art, alors que dans les vieux quartiers populaires les gens ne bougent pas et ont peur d’aller au théâtre. A Rabat par exemple, le théâtre et la préfecture de police ont des architectures similaires. J’aimerais bien que les artistes commencent à aller chanter, dans les bidonvilles, de chansons qui touchent les gens. Je crois que Brassens avait cette idée en tête.


Cette défiance envers la police et l’armée, que Brassens portait, peut-elle s’exprimer ici ?

Peut-être. Il y a des messages cachés dans la plupart de mes adaptations. Je crois qu’il ne faut pas non plus se mettre en danger directement. J’essaie aussi de dénoncer l’emprise du religieux, parce que ça me semble capital. La religion intervient dans la vie de tout le monde, et je pense que l’art est capable de montrer un autre chemin, d’autres manières d’apprendre. J’essaie donc aussi de parler des femmes, de changer le regard sexiste habituel : une femme, ce n’est pas qu’un corps, c’est aussi une histoire, de l’amour, des secrets.


Trouve-t-on dans le patrimoine musical marocain des artistes qui ont joué le rôle que Brassens jouait dans la culture française, celui de chanteur populaire ?

 Il y en avait. J’aime beaucoup ce chanteur et comédien, Bouchaïb El Bidaoui, qui se jouait des codes de genre et dont les sketchs et chansons étaient appréciés par tout le monde. Cette tradition existait depuis longtemps : il y avait dans mon quartier, à Fès, deux travestis que l’on connaissait et que l’on saluait tous les matins, et qui le soir nous donnaient de l’argent pour acheter des bonbons. On essaie aujourd’hui de nous imposer un capitalisme religieux qui nous dérobe notre identité.


Bouchaïb El Bidaoui. ARCHIVES


L’artiste égyptien Cheikh Imam, à qui j’ai voulu rendre hommage avec la première partie de mon nom de scène, représente pour moi le chanteur populaire. Largement écouté au Maroc dans les années 1970, il critiquait ouvertement le pouvoir militaire en Égypte et prenait le parti des pauvres. On a même oublié le rôle politique originel des chikhates, qui sous le protectorat, utilisaient leur beauté et leur savoir-faire pour soutirer des informations aux officiers français et les transmettre aux résistants. Le Cheikh, c’est en fait le chanteur populaire qui transmet l’information.


Nass El Ghiwane. ARCHIVES


Qu’espérez-vous transmettre ?

Je voudrais que les spectateurs ne tombent pas dans le piège du divertissement et qu’ils réussissent à capter les messages. Je pense notamment à l’exemple incroyable de Nass el Ghiwane, qui tendent aujourd’hui à être considérés comme sacrés, voire folkloriques, alors que leurs textes ont un réel poids politique. Ils venaient de Hay Mohammadi, ce grand quartier cosmopolite, quartier d’ouvriers qui avait une réelle force politique que l’on essaie aujourd’hui de freiner avec du ciment. On essaie aujourd’hui de vivre comme des individus alors que l’on a toujours vécu en communauté.


Hder liya 3la chta

Matehdarch 3la essif

Ljaw zwin koun mab9a

Wkhla 9albi khfif

Sma zar9a katnervez

Fiya 7it lmra libghita

Jatni m3a ra3da

Jabhaliy Anzar*

Ta7t fach kant

Sma bel ghyam


Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,

Le beau temps me dégoûte et m’  fait grincer les dents,

Le bel azur me met en rage,

Car le plus grand amour qui m’fut donné sur terre

Je l’dois au mauvais temps, je l’dois à Jupiter,

Il me tomba d’un ciel d’orage.


* : Anzar, figure de la mythologie berbère.

Cheikh Ghassens, le samedi 23 janvier à 20h30 à l’Institut français de Casablanca.
Tarif : 80 dhs.