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12.03.2016 à 15 H 49 • Mis à jour le 13.03.2016 à 19 H 47
Par
INTERVIEW

Mokhtar Lamani : « L’accord de cessez-le-feu en Syrie demeure très fragile »

Le diplomate canadien d’origine marocaine a été le représentant spécial de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie de 2012 à 2014. CAPTURE VIDEO BBC
Après 5 ans de crise en Syrie, et alors que les négociations de paix devraient pouvoir se tenir, comme prévu, dès ce lundi à Genève, l'ancien Envoyé spécial de l'ONU et de la Ligue arabe en Syrie, fait le point sur le développement de la situation du conflit.

Diplomate aguerri, né a Casablanca en 1952, Mokhtar Lamani a débuté sa carrière diplomatique en 1979 à la Ligue arabe, puis au sein de l’Organisation de la conférence islamique (OCI). Il est ensuite nommé envoyé spécial et représentant de la Ligue arabe en Irak de 2006 à 2007. De septembre 2012 à mars 2014, Lamani occupe le poste de représentant de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie. Après 5 ans de crise en Syrie, le diplomate canadien d’origine marocaine qui a démissionné de son poste après l’échec du round Genève 2, fait le point sur le développement de la situation dans un pays en ruine, alors que les négociations de paix devraient pouvoir se tenir, comme prévu, dès ce lundi, à Genève. L’opposition a annoncé qu’elle y participerait.


Pensez-vous qu’il existe encore des chances pour que le nouvel accord de cessez-le- feu entre le régime de Bachar et les factions armées puisse aboutir cette fois ci ?

J’en doute. Cet accord est très fragile me semble t-il. Il y a beaucoup de complicités qui laissent peu de chance que cette trêve résiste longtemps. La société syrienne est très divisée, fragmentée après toutes ses années de guerre. Il y a un manque patent de confiance entre le gouvernement en place et ses opposants. D’après mon vécu, les postions des belligérants ne diffèrent pas autour des négociations destinées à faire sortir le pays de l’impasse. De plus, la crise est désormais régionale, même internationale. Ainsi, et d’après mon expérience, pour arriver à une solution, et pour que toutes les parties soient convaincues de négocier une solution pacifique, il faudrait qu’elles soient toutes épuisées par ces années de guerre. En l’absence de cette condition, il est impossible de les convaincre de se mettre sérieusement autour la table des négociations. Considérant toutes ces données, il me semble acquis que cela n’aboutira pas. Pour tout vous dire, je ne suis pas optimiste. Ce qui se passe en Syrie est un drame sans précédent.


Timeline Cinq ans de conflit en Syrie vus du Maroc

REALISATION/OMAR RADI/LE DESK



A votre avis, pourquoi les Russes et les Américains ont-ils cherché à tout prix, et pousser leurs alliés syriens et internationaux, à accepter cet accord ?

Ce n’est pas la première fois que les forces internationales soient ainsi davantage concernées par la recherche d’une solution que les voisins immédiats de la Syrie. J’en ai fait le constat avant même ma démission. Nous ne sommes pas habitués à une telle situation en tant que diplomates. Traditionnellement, ce sont les pays limitrophes à un Etat en crise qui s’évertuent à chercher une solution. Or, dans le cas de la Syrie, nous constatons une situation contraire. Le voisinage de la Syrie ne montre pas d’engagement crédible, ce qui rend les choses de plus en plus compliquées.


Le problème est que la marge d’influence et les pressions des Américains et des Russes sur leurs alliés régionaux, demeurent très limitées. Voyez l’exemple du Yémen pour lequel les Américains n’ont pas pu empêcher les Saoudiens de mener leur propre guerre. Pour la Russie, et au contrairement à ce que l’on peut croire, le régime de Poutine, n’est pas tout à fait d’accord sur nombre de points avec Bachar, concernant le devenir de la Syrie à long terme. Les contradictions ne manquent pas entre eux. Les Russes ne peuvent pas non plus contrôler ni les actions, ni les prises de décision et encore moins la communication du régime syrien.


Staffan de Mistura (au centre), envoyé spécial de l'ONU, est parvenu à convaincre l'opposition syrienne de participer aux négociations de Genève qui s’ouvrent ce lundi 14 mars 2016. Ici, entouré de Sergueï Lavrov (Russie) et de John Kerry (Etats-Unis). BENDAN SMIALOVSKI / AP


Cet accord joue t-il en faveur du régime syrien, qui estime pouvoir renforcer ses positions sur le terrain pour mieux négocier ?

S’il croit que la solution militaire peut faire l’affaire, je crois qu’il se trompe. Nous ne sommes pas en 1982 lorsque Hafez Al Assad a peu réprimer la révolte de Hama, ville marginalisée à l’époque. La crise actuelle est bien plus complexe.


Il est vrai que Bachar Al Assad peut un temps soi peu se réjouir, après la militarisation des soulèvements et l’intervention des groupes jihadistes en disant, « j’avais raison, je vous avais bien dit que je combattais des terroristes », mais la vérité est autre. Il s’agissait de manifestations pacifiques avec des revendications légitimes, qui se sont transformées, hélas, en une situation tragique après la violente répression et l’entrée en jeu des forces régionales.


Une question qui se pose aussi pour l’opposition : faire tomber Assad militairement est désormais impossible ?

D’abord, on ne peut pas parler d’une seule opposition syrienne. Il y a des oppositions, et ces oppositions n’ont aucune influence décisive sur le terrain, et surtout aucun contrôle sur les groupes armés. Lorsque j’étais en Syrie, j’ai dénombré presque 2 000 factions, qui souvent se font la guerre entre elles avant de combattre Assad. Donc, cette opposition nébuleuse, déjà divisée idéologiquement, ou sur des bases ethniques, sans parler de l’influence de certains pays qui ont aussi leurs intérêts dans ce conflit, diverge constamment d’objectif et ne joue, à mon sens, aucun rôle dans les tentatives de faire tomber le régime d’Assad.


Le président syrien Bachar Al Assad lors d'une interview à Damas le 17 juin 2013. Le régime syrien rejettera toute discussion sur l'avenir de Bachar, a déclaré, samedi 12 mars 2016, le ministre syrien des Affaires étrangères Walid Mouallem en confirmant la participation de son gouvernement aux pourparlers sur la Syrie qui doivent s'ouvrir lundi à Genève. SANA SANA / REUTERS


Le front Al Nosra et l’organisation de l’Etat islamique sont exclus de facto de la recherche d’un compromis. Cela va-t-il faciliter les efforts de mettre fin à ces deux organisations classées comme terroristes par la communauté internationale ?

Si les choses sont claires pour Daech qui combat tout le monde, sans compter que ses positions en Syrie sont connues de tous, il est compliqué de viser seulement les positions d’Al Nosra, à l’exclusion d’autres factions. Pour la simple raison que Al Nosra combat aux côtés de plusieurs autres groupes armés islamistes, que ca soit à Alep ou à Idlib ou dans d’autres régions. Par conséquent, il n’est pas évident de l’isoler des autres, ce qui rend aussi le respect de cette trêve très difficile.


Comment peut analyser la position des kurdes dans ce conflit ?

Personne ne peut nier l’existence de la question kurde. Les Kurdes ont été longtemps privés de leurs droits. Ils se trouvent dans une situation très compliquée. Lorsque j’étais en mission en Syrie, ils refusaient de combattre avec le régime, mais après l’arrivée de Daech au cœur des villes qu’ils contrôlent, une sorte d’alliance objective est née entre les milices kurdes et le régime de Assad. Cela aura des conséquences sur les pourparlers de Genève parce qu’on ne sait plus de quel coté sont véritablement les Kurdes.


On a le sentiment que les Nations Unies se sont retirées du conflit syrien, laissant les Américains et les Russes régler le conflit à leur manière. Comment pouvez-vous expliquer cela ?

L’ONU comme institution est une réflexion des poids et des forces présentes au sein du Conseil de sécurité. Elle ne peut rien faire si les grandes puissances ne parviennent pas à un accord. Il faut se remémorer le véto russe contre chaque résolution concernant la Syrie. Mais on peut la blâmer par le fait qu’elle a transformé la nomination d’un Envoyé spécial à chaque crise qui agite le monde en un objectif en soi. Il faut changer de méthode, les Nations Unies ne peuvent en l’état des choses intervenir avant que toutes les parties soient véritablement prêtes à négocier.