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25.03.2016 à 18 H 57 • Mis à jour le 25.03.2016 à 19 H 26
Par
Presse

Fin de voyage pour Assafir, dernière voix du panarabisme et de la gauche arabe

Assafir publiera sa dernière édition le 1er Avril. ANWAR AMRO / AFP
Il n’y a plus de place pour une presse non financée par les émirats du pétrole et du gaz des pays du golfe au Moyen-Orient. La presse arabophone dans le monde arabe s’apprête à perdre l’une de ses journaux historiques et emblématiques, Assafir, le célèbre journal libanais fondé en 1974 et proche des mouvements de gauche et de résistance publiera son dernier numéro le 1er avril. Une annonce vécue comme un drame au Liban et dans la monde de la presse arabophone.

Confrontée à des soucis financiers, la direction du journal libanais a annoncé la nouvelle aux journalistes depuis quelques jours. La décision concerne aussi le site électronique du journal, selon un journaliste d’Assafir contacté par Le Desk.

« Il y’a une possibilité que le site électronique soit relancé dans quelques mois, mais ce n’est qu’une possibilité vu le coût élevé pour garantir la poursuite d’un site électronique dans un contexte de concurrence financée par les capitaux qataris ou émiratis, ce n’est plus possible de résister  » confie le journaliste qui fait partie d’une équipe de 140 employés qui seront bientôt au chômage.

Les robinets du financement se ferment 

Une décision un peu prévisible, car le journal masquait mal la crise qui le traversait, à mesure que les pages se réduisaient. Si son fondateur, le grand journaliste libanais Talal Salmane, alias « le Hassanine Haikel libanais », a pu surmonter ses difficultés grâce à ses anciennes relations qui ont investi en 2011 dans le capital du journal, ce n’est plus le cas aujourd’hui. « Le journal défendait un régime arabe qui résiste aux ingérences étrangères. Il portait un soutien aux mouvements de résistance et une hostilité aux régimes rétrogrades des pays du Golfe. Personne ne peut financer un journal avec de telles positions dans le monde actuel, ils ont tout acheté : les journalistes, les chroniqueurs, les intellectuels », conclut, amer, le journaliste d’Assafir.


Le Liban perd la mémoire collective de toute une génération, un journal qui était le témoin des différents changements et événements majeurs qu’a connu le « monde arabe »  : de la douloureuse guerre civile libanaise au printemps arabe, en passant par l’invasion israélienne du Liban, les accords de Camp David et Oslo, et la guerre israélienne au Liban en 2006.


Un journal qui a vaincu la guerre

Dés son apparition en 1974, le journal a été interdit dans plusieurs pays arabes. Son discours révolutionnaire et gauchiste, ses chroniqueurs majoritairement opposants de plusieurs régimes arabes, n’étaient pas vus d’un bon oeil.


Assafir a accueilli dans ses encarts le caricaturiste palestinien Naji Al-Ali.


Le journal a ouvert ses colonnes à de grands penseurs et intellectuels du monde arabe de l’époque : Yassine Al Hafid — le penseur syrien qui était parmi les premiers à traduire le marxisme en arabe — , Ismat Seif Al Dawla — le panarabiste égyptien opposant de Saddate — , le grand économiste libanais Georges Corm, l’agréable romancier saoudien Abdul Rahman Mounif — auteur de la série en cinq volumes Les cités de sel (Moudoun El Melh), éditée entre 1983 et 1989 — , ou encore le grand dramaturge syrien Saadallah Wannous, parmi d’autres personnalités politiques et culturelles qui ont marqué cette époque du « rêve arabe » commun.


Assafir, c’est aussi le journal du grand dessinateur palestinien Naji Al Ali, alias Handhala figure de la résistance palestinienne contre la colonisation israélienne  de 1974 jusqu’à 1983 les dessins sévères et critiques de Handhala envers les israéliens, les américains, les régimes autoritaires, les trahisons des leaders arabes, la bureaucratie et l’opportunisme de certaines factions de la résistance palestinienne feront la gloire du journal libanais.


C’est le seul journal libanais qui a continué à travailler et à sortir pendant l’invasion israélienne du Liban. Les libanais et les arabes se rappellent de la fameuse une du journal pendant l’invasion « même s’ils brulent Beyrouth, on ne dressera pas les drapeaux blancs ». Assafir est la seule véritable mémoire de la période de l’invasion israélienne du Liban et de la formation de la résistance libanaise armée. « Les citoyens libanais venaient eux-même pour distribuer le journal interdit par les israéliens, d’autres cachaient le journal dans leurs chaussures », se rappelle Khalil Harb, un journaliste qui a travaillé pendant 23 ans au journal. Ce dernier avait pour devise « la voix de ceux qui n’ont pas de voix ». Une devise reprise plus tard par la chaine qatarie Al Jazeera.


La une du 5 Août 1982, lors de l'invasion israélienne du Liban : « même s'ils brûlent Beyrouth, nous ne dresserons pas les drapeaux blancs ».


Avant même l’invasion israélienne, Assafir a subi plusieurs harcèlements, les plus célèbres événements étant les attaques contre ses imprimeries en 1980 et la tentative d’assasinat de son fondateur Talal Salmane en 1984.


L’ére de la presse du « pétrodollar »

En 1993, les autorités libanaises décident l’interdiction de la sortie du journal pendant une semaine après la publication des documents confidentiels d’une réunion entre responsables libanais et israéliens à Washington. Une décision qui a suscité une vague de protestations, lesquelles ont abouti à un changement du code de la presse visant à interdire la fermeture des journaux sans décision judiciaire. Avant 1993, le journal avait déjà été interdit deux fois par le gouvernement.


« La presse libanaise a joué un rôle primordial dans la sensibilisation des peuples arabes. C’est à travers cette presse que le monde arabe a connu ses futurs grands poètes, romanciers et penseurs. Elle a donné de la voix à des idées dans lesquels son public se retrouvait, et a unifié les arabes, les a mobilisé pour la cause palestinienne et pour la bataille de la libération des peuples. Le monde arabe souffre aujourd’hui du manque d’une vraie presse. Les journaux sont contrôlés par ceux qui gouvernent. La responsabilité est partagée avec ceux qui ont contribué à livrer les bons journalistes et les chroniqueurs aux détenteurs de pétrodollars », déplore Talal Salmane dans une chronique.


Symbole du nationalisme arabe, journal de l’intellegencia du Machreq et du Maghreb, Assafir cessera d’exister à la fin de ce mois. Les libanais n’auront plus droit à leur journal préféré avec le café du matin sur Charii Alhamra à Beyrouth. Les habitués de la presse arabe devront se contenter de lire les quotidiens financés par l’Arabie saoudite et le Qatar.