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09.07.2016 à 14 H 12 • Mis à jour le 09.07.2016 à 14 H 12
Par
Edito

Le Maroc à l’heure des frondes populistes

Hakima El Haité, DAVID RODRIGUES / LE DESK
La polémique autour de « l’affaire des déchets italiens » est le signe d’une immaturité à tous les étages de la société, écornant l’image de l'Etat, de nombreux politiques, de certains acteurs associatifs, et d’une grande partie de la presse. Une dérive loin de la supposée prise de conscience écologique dont on se gargarise.

Depuis plusieurs semaines, tout et n’importe quoi est dit sur ce qui est communément appelé « l’affaire des déchets italiens ». Si l’affaire a eu un retentissement inhabituel, presque équivalent à celui du scandale Galvan, c’est qu’elle est supposée avoir placé un judas sur le monde secret des pouvoirs politique et économique, d’autant qu’elle offre matière à indignation. Il est rare que l’actualité permette de satisfaire à la fois la dénonciation des puissants, si peu contraints à la reddition des comptes, et la conscience collective sur un sujet aussi consensuel.


La recherche de la vérité a cependant emprunté un invraisemblable labyrinthe écornant l’image de l’Etat, de nombreux politiques, certains acteurs associatifs, et une grande partie de la presse. Comment la société s’est-elle emparée du sujet ? De manière tout simplement irréfléchie.


Prise de conscience et développement se font toujours à l’amble. Au retournement des valeurs morales en Occident contre le libéralisme et ses travers, s’agissant notamment d’enjeux sanitaires, le Maroc s’essaie à un apprentissage de la citoyenneté et du civisme dans la cacophonie, l’amateurisme des décideurs, le manque de professionnalisme des communicants, le grand bazar d’Internet et la légèreté des médias.


Scandales et populisme, un vieux couple

Bien sûr, partout dans le monde scandales et populisme forment un vieux couple. Chez nous, le populisme est le marqueur de l’adolescence mal aboutie de la démocratie, en un mot le signe d’une immaturité à tous les étages de la société. Aucun des intervenants du « scandale », ni les lanceurs d’alerte, ni les responsables politiques, encore moins la presse et ses « influenceurs », à d’infimes et timides exceptions, ne se sont résolus à la complexité des choses, préférant désigner des ennemis pêle-mêle : la ministre de tutelle perdue dans sa communication calamiteuse, les cimenteries forcément acoquinées avec les mafias internationales de la poubelle, l’Administration évidemment faible et corrompue, une Europe hautaine qui fait du pauvre Maroc son dépotoir, le tout dans une foire d’empoigne où toutes les combinaisons sont possibles.


Tous se disputent la vedette pour saisir l’air du temps, le buzz du moment, quitte à tordre la réalité, pour mieux capter l’attention de leurs auditoires. L’opacité du fonctionnement des institutions, les ratés des acteurs associatifs, la récupération politicienne, le manque de rigueur de beaucoup de journalistes formés à la seule école du militantisme…, les raisons ne manquent pas de critiquer un tel marasme. Dans ce contexte, vouloir croire que la formidable puissance des contre-pouvoirs est un signe de vitalité de la société, tient du vœu pieux, tant le rejet grandissant des élites est synonyme de folles dérives.


Il y a aujourd’hui comme un désaccord sur l’essentiel de notre projet de société qui rend très difficile, sinon impossible, l’émergence d’une agora qui tient plus de la raison que du brouhaha. Dans l’affaire des déchets italiens, encore une fois, la presse dresse une sorte d’inventaire à la Prévert fait de contre-vérités, d’amalgames, d’affirmations péremptoires, sans se soucier de sa mission première qui est d’informer en restituant la vérité des faits avec minutie.


La prévalence d’une information massive, mais atomisée, polluée par la rumeur et le jeu pervers des raccourcis des médias en roue libre et la jungle des réseaux sociaux, produit des raisonnements à l’emporte-pièce, véritable cache-misère de la pauvreté des débats. L’obsession inquisitoriale et la croyance permanente du « complot contre le peuple » aboutissent à une ethnicisation folklorique des rapports de pouvoir, miroir d’une offre politique médiocre : les déchets seraient toxiques parce que la ministre qui défend le grand capital serait sous la coupe des multinationales, elles-mêmes impliquées dans un trafic international sans nom.


L’émergence d’une conscience écologique bien incertaine

Le plus insupportable est de voir les citoyens transformés en moutons appelés à manifester, à signer des pétitions et à s’indigner sans qu’ils soient correctement informés.


Le plus pénible, est de constater que ces citoyens sont deux fois victimes : d’une incapacité des gouvernants de répondre et de se justifier avec clarté, et du prurit de la dénonciation sans fond de preuves.


Le plus paradoxal dans cette polémique est que certains trouvent cela salutaire, préférant déceler dans ce chahut, une prise de conscience écologique bien incertaine.


Le plus désolant, enfin, c’est que cette affaire s’inscrit dans une série de dérapages médiatiques à la veille des élections sur fond d’enjeux politiciens, comme ce misérable tintamarre autour de l’acquisition de quelques véhicules tout-terrain par une région désertique aussi vaste que la Grèce, prétendant ainsi démontrer la gabegie de nos élus, ou cette histoire de médicament générique qui aurait causé la mort de patients, montée en épingle au cœur de sombres batailles que se livrent des laboratoires pharmaceutiques.


Or, plus les affaires insensées et sans enjeux véritables seront nombreuses et portées à la Une des médias, et plus l’opinion publique accordera de crédit aux rumeurs les plus fantaisistes. La recherche de la vérité est déjà suffisamment à la peine à cause de la censure, de l’autocensure, et du difficile accès à l’information importante, celle qui fait sens, pour que l’on soit envahi par le culte du sensationnalisme sans lendemain et par la propagande de la presse jaune qui gangrène tout débat, distillant davantage de doutes que de réponses à offrir. A cause du flou qui entoure cette épidémie médiatique, l’information sans alarmisme, libérée des fantasmes, devient elle-même douteuse et inaudible.


La passion marocaine pour ces affaires peu glorieuses est la conséquence, depuis Hassan II, d’une méfiance justifiée envers les hommes de pouvoir, au nom de quoi on cultive cependant avec une capacité inépuisable, une suspicion désordonnée. Mélanges des genres, intox, excès de pénalisation des politiques pour des broutilles, sont devenus la règle, obstruant ainsi la vue sur leurs véritables turpitudes. Résultat, lorsque le Chef du gouvernement est interpellé, c’est davantage à propos des frais de bouche de l’un de ses ministres, d’une romance au sein de son cabinet, mais si peu sur l’essentiel de son bilan. Au populisme ambiant, répond le discours populiste, la petite phrase piquante mais sans intérêt, relayée en boucle. Voilà ce qu’est aujourd’hui le théâtre de la vie politico-médiatique servi aux Marocains.


Le sport de l’incrimination à tout va et sans raison sérieuse et documentée ne punit pas les politiques, mais les gouvernés eux-mêmes, poussés à prendre des vessies pour des lanternes et détournés des sujets qui fâchent vraiment. Encore une fois, l’intérêt général est sacrifié sur l’autel du vacarme.



Lire notre contre-enquête, Les dessous des importations de déchets au Maroc