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09.02.2017 à 18 H 25 • Mis à jour le 10.02.2017 à 08 H 44
Par
Ecologie

La princesse « Lalla Land » fait feu de tout bois à Tanger

Des camions font la noria pour l’enlèvement des tronc d’arbres abattus dans le parc de Donabo à Tanger. DR
Malika El Alaoui qui dirige à Tanger une entreprise immobilière, est sous le feu roulant de la société civile locale qui l’accuse d’avoir entrepris le saccage du parc naturel de Danabo avec l’assentiment des autorités locales. Récit

Aux abords de Tanger, le long de la route principale menant du Palais royal au Cap Spartel, là où Matisse posait son chevalet pour saisir la beauté de ces lieux mythologiques, Malika El Alaoui, la quarantaine, fille de Moulay Mehdi de la branche meknassie de la famille règnante, mène un bras de fer avec son voisinage et nombre d’acteurs associatifs.


En 2015, elle loue des Domaines un terrain boisé de 7 800 m2, attenant à ses trois propriétés situées à la lisière du parc Donabo, une réserve naturelle protégée en périmètre urbain.


Terrain propriété des Domaines de l'Etat Titre foncier Numéro 7914 de 7841 m2


Elle obtient en 2016 une autorisation d’abattage des arbres, délivrée par Nawal Abadou, le caïd de Tanger-Ville se fondant sur… une loi coloniale de 1916 qui serait inopérante selon plusieurs avis juridiques étant spécifique, des textes beaucoup plus récents encadrant par ailleurs dans le détail le déboisement.


Autorisation d'abattage des arbres se fondant sur une loi coloniale de 1916


Depuis plusieurs semaines, la déforestation de la parcelle bat son plein provoquant une levée de boucliers des riverains attachés à la préservation du site, mais aussi de la société civile et pour cause, l’abattage de la centaine d’arbres ne respecterait pas les procédures et mettrait en péril l’écosystème du lieu. Pelleteuses et excavatrices labourent en effet le terrain « dans un fracas indescriptible », rapporte un voisin.



Dans les salons de la ville du Détroit on ne parle plus que de la princesse « Lalla Land », en référence piquante au blockbuster américain, et n’hésitent pas à dénoncer un « massacre écologique » doublé d’un  « abus de pouvoir caractérisé », évoquant « des raisons bassement immobilières ».


Ils en veulent pour preuve tout un faisceau d’indices indiquant que la mainmise sur le terrain n’a obéi à aucune procédure légale et soupçonnent El Alaoui d’y projeter un projet non conforme au statut de la zone, inaliénable au sens du droit de l’urbanisme, et dont la transformation doit impérativement être actée par l’administration des Eaux et Forêts.


Mais qu’importe, Malika El Alaoui défend son bon droit, faisant valoir à qui veut bien l’entendre, trois autorisations qui lui auraient donné jouissance totale de la parcelle et dont Le Desk a obtenu copie : la fameuse autorisation caïdale pour l’érection d’une clôture basée sur une loi centenaire, qui lui a permis de voiler le site d’un paravent de bambou éloignant le regard des curieux, un blanc-seing également fourni par le caïd pour procéder à la coupe des arbres, et enfin, une autorisation de sonder le sol, cette fois-ci délivrée par l’agence du bassin hydraulique.


Autorisation du caïdat pour l'érection d'une clôture barbelée


Des arbres coupés pour la création d’un jardin botanique

Seul hic, ces trois documents ont été obtenus séparément dans des circonstances bien étranges, ne constituant pas un dossier unique, comme l’exige la procédure. L’opacité est d’autant plus forte qu’il n’existe aucun panneau descriptif du projet dans son entièreté, ce qui amplifie la suspicion autour des motivations réelles d’El Alaoui qui dirige par ailleurs la North Atlantic Corporation (NORATCO), une société de promotion et de gestion immobilière héritée de son père et dont elle partage le tour de table avec Nisso Gabai, un des notables les plus en vue de la cité.


Tour de table de la NORATCO. Source: Inforisk


La princesse, qui se barde derrière l’assentiment du Centre régional d’investissement (CRI), assure n’être intervenue que dans un souci de sauvegarde de la forêt de Donabo, dont les arbres « seraient malades ou déjà morts », expliquant aux médias, dont Telquel.ma qui l’a interrogée, que la réhabilitation a pour objectif la création d’un jardin botanique ouvert au public et disposant d’essences végétales rares « à proximité au parc Perdicaris ». Une assertion confirmée par le Haut commissariat aux Eaux et Forêts dans une note adressée aux associations, mais mise en doute par les riverains qui s’étonnent de constater que la pinède et les eucalyptus aux alentours sont sains… 


A la question de savoir pourquoi un dossier unique était inexistant, El Alaoui explique que les procédures ne sont pas linéaires en raison « de vides juridiques ne s’agissant pas d’un projet de bâti ».


Bio express de Malika El Alaoui extraite d'une brochure associative


Alertées, plusieurs associations, dont l’Observatoire de protection de l’environnement et des monuments historiques de Tanger et la section locale de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) ont procédé à des repérages de terrain et conclu par voie de communiqués, à « un manque total de transparence » et à « une agression du site naturel ».


En violation des procédures légales

Dans son rapport daté du 3 février, l’AMDH rappelle que forêt de Donabo est classée parmi les sites naturels protégés, soumises aux dispositions de la Loi 11/03 sur la protection et la mise en valeur de l’environnement, notamment ses articles 38 à 40, qui prévoient l’obligation de conservation des zones naturelles et les forêts protégées, contre toute intervention ou activité qui pourrait les modifier ou causer leur détérioration, ainsi que la Loi 22/07 sur les zones protégées. La réalisation de tout projet constituant une menace contre l’environnement oblige le maître d’ouvrage ou demandeur d’autorisation à réaliser une étude sur l’évaluation des effets du projet sur l’environnement, et l’état de sa conformité aux exigences de la protection de l’environnement (art. 49 de la Loi 11/03), prévient l’association qui constate que « depuis plus d’une semaine la poursuite d’une dégradation anarchique contre l’environnement, qui a commencé au mois d’août 2016, et, en conséquence, plus de 90 arbres ont été arrachés et des plantes et herbes brûlées ».


L’AMDH ajoute que « le maître d’ouvrage, à supposer qu’il a obtenu une autorisation d’une certaine partie intervenante, n’a pas respecté les démarches prévues dans l’autorisation, qui lui permettraient d’abattre des arbres en un nombre limité sans dépasser les 25 arbres », insistant sur le fait que le projet dont la réalisation est prévue au cœur même du site protégé « constitue une menace contre la sauvegarde de l’environnement, et il conviendra d’arrêter d’une manière urgente tous les travaux qui y sont liés », pointant ainsi la responsabilité dans cette affaire « à toutes les parties qui sont intervenues dans cette affaire » : le Conseil Régional de la Conservation de l’Environnement, la Commission Régionale des Etudes des Effets sur l’Environnement, la Région de Tanger- Tétouan – Al Hoceima, la Commune Urbaine de Tanger et la Wilaya de Tanger- Tétouan- Al Hoceima.


Une princesse au bras long ?

Au sein du Conseil de la ville, c’est le black-out complet. Sur Radio 2M, le 7 février, Mohamed Amajhour, 1er adjoint au maire de Tanger, reconnaît que les élus ont été écartés de toute consultation. Lors de la dernière session du Conseil de février, le maire Mohamed Bachir Abdellaoui a fait part de ses inquiétudes sur le sort de cet important site arboré, véritable poumon pour la ville. Manifestement gêné aux entournures, il a évoqué l’étroitesse des attributions du conseil communal, dont les décisions sont circonscrites à l’urbanisme. Alors que « ce genre de dossier rentre, comme vous savez, dans les attributions de la direction du Haut-Commissariat aux eaux et forêts », a dit Abdellaoui, cité par Aujourd’hui Le Maroc, alors que la presse régionale s’inquière de l’opacité qui entoure le sujet.



La princesse jouit-elle « de relations haut placées », de « protections », comme le prétendent ses détracteurs ? A-t-elle le bras long en somme ? Le journaliste Jamal Amiar qui réside à proximité du lieu et qui milite pour l’arrêt des travaux auprès de la force publique, dans les médias, mais aussi à travers une pétition en ligne sur le site Change.org, s’interroge.



Il relate au Desk « une pression évidente » des autorités locales qui ont dépêché à trois reprises une escouade de policiers pour l’ « intimider » jusque aux marches de son domicile à des heures indues.


Post extrait de la page Facebook du journaliste Jamal Amiar


« Je respecte les lois et les institutions, mais là, je réfléchis sérieusement à porter plainte contre la Sûreté », indique-t-il, citant sa récente entrevue avec Mohamed Ouaallou, le prêfet de police de Tanger. « Lalla Land » a, quant à elle, porté plainte contre lui pour « bousculade, prise de photographies et voisinage nuisible ». Lui n’en a cure. Déterminé et fort de l’émoi suscité auprès d’un large public, il a commandé des recherches juridiques auprès d’experts et d’avocats pour barrer la route à la philanthrope au sang bleu.