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21.06.2017 à 03 H 28 • Mis à jour le 21.06.2017 à 15 H 50
Par
Hirak

Le cas Iamrachen : le prétexte du terrorisme pour noircir le Hirak

El Mortada Iamrachen en discussion animée avec Fatima Zahra Lqadiri, directrice de Pulse Media, société éditrice du Desk en novembre 2016. MOUNIM SOUIBI
Figure pacifiste et médiatisée du Hirak, cet ancien salafiste repenti depuis de nombreuses années, arrêté récemment à Al Hoceima, est poursuivi en vertu de la loi antiterroriste pour « incitation et apologie d’une organisation ». Selon sa défense, l’accusation serait en partie en lien avec le meurtre en décembre 2016 de l’ambassadeur russe à Ankara. C'est pourtant bien pour son engagement avec le mouvement social qu'il est visé

Le juge d’instruction chargé des affaires de la lutte antiterroriste près l’annexe de la Cour d’appel à Salé a ordonné, mardi 20 juin, « la mise en détention à la prison locale de la même ville » d’El Mortada Iamrachen, figure du Hirak, après son audition dans le cadre de l’enquête préparatoire, a indiqué dans l’après-midi une dépêche MAP qui ne fait mention que des initiales M.I pour le désigner.


Selon une source judiciaire citée par la MAP, le mis en cause, arrêté dernièrement à Al Hoceima, est poursuivi pour « incitation et apologie d’une organisation », dont l’identité n’est pas précisée.


Plus tôt dans la journée, Iamrachen a été déféré par le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), relevant de la Direction générale de surveillance du territoire national (DGST), au procureur général du roi près la Cour d’appel à Rabat, a poursuivi l’agence officielle.


Le site d’information Al Aoual apporte plus de précisions sur les motifs de l’accusation, citant la défense de Iamrachen. Le juge d’instruction chargé de la lutte antiterroriste près la Cour d’appel de Salé a poursuivi l’accusé en partie sur la base des mêmes motifs que ceux opposés aux membres de la Jeunesse du PJD dont la justice reproche d’avoir « incité et fait l’éloge » de l’assassinat d’Andrey Karlov, l’ambassadeur russe à Ankara le 19 décembre 2016, alors qu’il visitait une exposition de photographies dans la capitale turque. Les commentaires irresponsables publiés à cette occasion sur les réseaux sociaux avaient fait réagir l’ambassade de la Fédération de Russie à Rabat et poussé le Parquet à ouvrir une enquête qui a abouti à l’arrestation de quelques partisans du parti islamiste vainqueur des législatives d’octobre. Ils ont été poursuivis pour apologie d’un acte terroriste et jugés en conséquence en vertu de la fameuse Loi Laânigri.


L’affaire Andrey Karlov de nouveau montée en épingle ?

L’avocat d’Iamrachen, Mohamed Sadqo, a indiqué à Al Aoual que l’enquête visant son client fait référence principalement à des posts Facebook qu’il aurait publié après le meurtre du diplomate russe, sans en préciser ni la date, ni la teneur. Contacté par Le Desk, l’avocat a confirmé que l’accusation du juge d’instruction était « fondée sur une série de billets publiés sur Facebook, dont certains, se rapportant à des images de l’assassinat du diplomate russe ». 


La défense a indiqué qu’El Mourtada Iamrachen est « demeuré silencieux et a refusé de faire de déclaration » face à de telles accusations, indiquant seulement que « son moral était normal ». Le juge d’instruction a fixé la première audience de son procès au 10 juillet.


L’arrestation d’Iamrachen, dans le cadre du vaste coup de filet qui a visé les leaders du Hirak, avait suscité une vague d’émotion auprès de nombreuses personnes, membres de la société civile, journalistes et défenseurs des droits de l’Homme qui ont eu l’occasion de le côtoyer à maintes occasions.


Figure médiatisée du mouvement contestataire rifain, il avait été interpellé dans la soirée du 10 juin alors qu’il quittait son domicile familial d’Al Hoceima, où une perquisition policière avait été menée dans la foulée. Il faut dire que l’homme s’attendait à sa chute, ses principaux camarades ayant déjà été placés sous les verrous, Nasser Zafzafi, leur leader, ayant ouvert le bal des rafles.


El Mortada Iamrachen lors de son transfèrement à Salé dans un véhicule banalisé de la police après son arrestation devant son domicile familial à Al Hoceima. DR


Iamrachen, ancien salafiste repenti, connu pour son ouverture et sa tolérance, représente l’aile modérée du mouvement au point d’avoir été à quelques occasions accusé d’être même un tantinet conciliant avec les détracteurs de son camp. Il avait accepté de s’entretenir avec le wali de la région, Mohamed Yacoubi, quand d’autres s’y refusaient.


Actif sur les réseaux sociaux, il a toujours prôné la protestation pacifique, s’opposant à toute idée de violence ou de séparatisme, exigeant de ses amis d’être très attentifs au soutien et à l’usage des propositions d’aides financières émanant de la diaspora rifaine en Europe. Il y a quelques temps et avant même que le Hirak ne prenne de l’ampleur, Iamrachen comptait retrouver l’emploi de magasinier qu’il occupait en Arabie saoudite, mais il avait été refoulé à son départ de l’aéroport de Casablanca pour défaut de personne tutélaire comme l’exige la procédure saoudienne pour les contractants étrangers à un emploi sur le territoire du royaume wahhabite. Une mise en sas qui l’a ramenée à Al Hoceima… 


Le parcours de Iamrachen est tout à fait singulier. Lors d’une émission radiophonique mémorable face à l’animateur de MedRadio, Redouane Ramdani, en date du 6 février 2015, il expliquait d’un calme olympien comment sa pensée a évolué en faveur d’un débat apaisé sur les questions religieuses et celles se rapportant aux libertés publiques et individuelles. Le jeune Rifain y exposait des idées avec clarté et d’une maturité détonnante, alors qu’il n’a pas dépassé le cap des études primaires. Ramdani, dont l’émission se joue sur des airs de cour d’assises, avait tenté de comprendre comment un religieux au passé salafiste pouvait défendre aujourd’hui les droits des LGBT et ceux des dé-jeûneurs du Ramadan. Iamrachen avait à cette occasion exprimé son soutien au Mouvement alternatif des libertés individuelles (MALI), co-fondé par la militante Ibtissam Lachgar et la journaliste Zineb El Rhazoui avant même l’éclosion des printemps arabes. Tout un symbole.



Invité bien plus récemment en guest star dans le cadre d’un épisode de l’  émission 1 dîner, 2 cons, consacrée au Hirak, conçue et animée sur Internet par le duo Amine Belghazi et Youssef El Mouedden, il a de nouveau, face à des figures de la laïcité parfois critiques, mais conquis, montré son ouverture au dialogue, son sens civique, et son attachement au débat civilisé. Après son arrestation, les promoteurs de ce programme au ton résolument libertaire et soutenu par l’ONG danoise International Media Support (IMS), ont dédié un autre volet de leur série à « El Mortada et à tous les autres prisonniers politiques »… 



Le jeune Rifain a aussi reçu le soutien d’un autre salafiste repenti, Abdelouahab Rafiki, alis Abou Hafs, qui lui, avait passé de longues années en prison dans le contexte dramatique de la montée de la pensée jihadiste au Maroc et des attentats kamikazes ayant frappé en mai 2003 le centre de Casablanca, avant d’être gracié par le roi Mohammed VI dans le cadre de la grande initiative menée par l’Etat pour intégrer les figures de la prédication islamiste radicale dans le jeu politique, et leur insertion dans la société civile.


Devenue coqueluche des médias et encarté à l’Istiqlal, Abou Hafs, tenant aujourd’hui d’un discours de conciliation et de réforme au sein de son association Al Mizane (la balance), a publié sur sa page Facebook un message révélateur et sarcastique à l’endroit de la justice. Il y dit en substance que celle-ci se détourne des messages de haine et d’excommunication du cheikh salafiste Abou Naïm, célèbre pour ses logorrhées sur les réseaux sociaux appelant à mener le Jihad, mais se concluant systématiquement par un message de loyauté au roi Mohammed VI, et n’hésite pas à expédier au cachot El Mortada Iamrachen, considéré pour sa part comme « un sombre terroriste ».



Des attaques loufoques dans la presse jaune

El Mortada Iamrachen paie-t-il donc son engagement au coeur du Hirak dont il est un des représentants les plus consensuels ? Tout porte à le croire. D’ailleurs certains éléments tangibles tendent manifestement à le prouver au-delà du timing et de l’évidence du contexte de son interpellation.


Alors qu’il était encore interrogé par la police et que l’instruction de son cas n’avait pas encore été entamée par le juge en charge de son dossier, des articles l’accusant de collusion avec les terroristes d’Al Qaida avaient été opportunément publiés par des médias connus pour leur proximité avec les services sécuritaires.


Un article de dénigrement paru dans un média proche des sécuritaires reprenant une information du site Barlamane, connu lui aussi pour ses liens avec les services. Capture écran Le Desk


Le site Barlamane, qui n’affiche pas ses mentions légales à même d’identifier ses promoteurs dont on assure cependant la proximité avec Mohamed Khabachi (ancien patron de la MAP et collaborateur de la DGED), mais revendique fièrement par son slogan « le droit à l’information », a ainsi rapporté sans une once de preuve, que lors de son interrogatoire préliminaire, Iamrachen avait avoué avoir tenté, en 2011, d’introduire au Maroc des armes en provenance de Libye pour faire basculer dans la violence la contestation menée par le Mouvement du 20-Février. L’article avance ainsi des liens supposés entre le militant rifain et le GICL, un groupuscule libyen affidé à l’organisation d’Oussama Ben Laden. De plus, toujours selon Barlamane et Ana Al Khabar qui l’a repris, Iamrachen aurait ainsi reçu instruction dans ce sens de la part d’Ayman Zawahiri, n°2 d’Al Qaida, qu’il aurait rencontré dans les montagnes de Tora Bora en Afghanistan… 


La thèse est évidemment totalement loufoque et ce pour plusieurs raisons évidentes que ces sites spécialisés dans le fake news n’ont évidemment pas tenu à vérifier avant de porter de telles accusations gravissimes. D’abord, concernant Ayman Zawahiri et la cache de Tora Bora, il est de notoriété publique que les grottes afghanes d’Al Qaida où se sont réfugiés un temps Ben Laden et ses affidés avaient été totalement pilonnées et nettoyées de leurs occupants lors de la grande offensive américaine de décembre 2001. A l’époque Iamrachen était à peine entré en adolescence… 


La réalité est que Iamrachen avait été contacté par une personne se faisant passer pour un journaliste professionnel. Celui-ci l’avait interrogé début juin sur son implication dans le Hirak avant de le questionner sur son supposé projet d’introduire des armes au Maroc au plus fort des printemps arabes. Iamrachen a alors répondu sur le ton de la moquerie que c’était même Zawahiri qui lui en avait donné l’ordre. Iamrachen relate d’ailleurs avec ironie cet épisode dans un post Facebook datant du 9 juin, doutant ainsi de l’identité de son interlocuteur, probablement un agent qui suivait une piste insensée pour le faire parler et fabriquer ainsi un lien improbable entre un passé de terroriste en herbe et son militantisme actuel avec le Hirak.


Le 9 juin 2017, El Mortada Iamrachen relatait son échange avec un journaliste aux questions bien étranges. Capture Facebook Le Desk


Aujourd’hui, le fait que l’accusation soit essentiellement bâtie sur de supposés billets d’Iamrachen puisés de sa page Facebook, selon les dire de la défense, indiquerait que la publication des articles de Barlamane et de Ana Al Khabar n’était pas une simple coincidence ou le simple fait de l’amateurisme de leurs rédacteurs, mais bien d’une dangereuse opération de désinformation, ourdie avant son arrestation.


Il ne serait donc pas étonnant d’apprendre que l’accusation d’apologie d’une organisation prônant la violence soit le produit d’un écumage tendancieux du compte Facebook d’El Mortada Iamrachen, alors que son arrestation est évidemment en lien direct et exclusif à son rôle dans le Hirak rifain.


Pour quelle raison objective l’accusation s’échinerait ainsi à exhumer des tréfonds de sa page Facebook des indices pour le faire tomber dans une affaire qui date de six mois ?  Une accusation, faut-il le rappeler, identique à celle qui avait servi à écorner les bases de soutien à Abdelilah Benkirane alors qu’il ferraillait encore contre ses adversaires politiques dans sa tentative vaine de former une coalition gouvernementale. Car il est évident que l’histoire de l’apologie du meurtre du diplomate russe a été exploitée au Maroc dans un contexte politique particulier, mettant à profit le caractère incontrôlable des partisans de Benkirane qui façonnaient l’opinion publique sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, de nombreuses voix, et pas seulement dans le milieu islamiste, réclament une révision du procès des partisans du PJD, non pour les disculper de leur acte, mais pour lever le voile sur les ressorts de leur inculpation.


L’aile sécuritaire du régime a-t-elle de nouveau fait usage des mêmes ressorts pour tenter de démontrer qu’au sein du Hirak se tapit la bête immonde du terrorisme islamiste mondialisé ?


Les quelques posts Facebook dénichés sur la page Facebook d’Iamrachen concernant ce volet de l’accusation qui lui est faite démontrent au contraire qu’il a condamné clairement le meurtre du diplomate russe.


Un des nombreux posts encore présents sur la page Facebook d'Iamrachen dans lesquels il marque sa profonde désapprobation du meurtre de l'ambassadeur russe. Capture écran Le Desk


L’enquête policière a-t-elle alors remonté la timeline de son compte Facebook jusqu’au temps où il était salafiste convaincu pour le faire tomber aujourd’hui ? La réponse demeure en suspens : les pièces du  dossier de l’instruction judiciaire n’étant pas encore accessible à sa défense. Mais si tel est le cas, la manoeuvre serait à l’évidence tendancieuse, car c’est bien pour son engagement dans le Hirak que l’homme est aujourd’hui derrière les barreaux. Et ce serait un crime d’Etat que de lui faire payer des opinions qu’il a reniées depuis longtemps dans le seul but sécuritaire de porter atteinte à un mouvement social légitime. El Mortada Iamrachen n’est pas seulement un militant de la cause rifaine et de celle de tous les laissés pour compte du royaume. Il est le symbole vivant d’une société capable d’évoluer malgré ses vicissitudes et les interférences dommageables que les individus qui la constituent peuvent subir dans leur vie.