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05.12.2017 à 13 H 31 • Mis à jour le 05.12.2017 à 19 H 41
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Mohammed VI débranche enfin le général Benslimane

Le général Hosni Benslimane, 81 ans était patron de la Gendarmerie royale depuis 40 ans. AIC PRESS
L’information donnée dès le 24 octobre par Le Desk a été officialisée le 4 décembre. Le général Hosni Benslimane, 81 ans, inoxydable patron tutélaire de la Gendarmerie depuis 1972 et militaire le plus gradé du royaume a été mis à la retraite par le roi. Son parcours est lié aux dossiers les plus noirs de l’ère Hassan II, mais sa mise à l’écart ne serait pas étrangère à sa position supposée critique envers la gestion ultra-sécuritaire du Hirak rifain

C’est par un communiqué pour le moins expéditif du cabinet royal que la confirmation de l’information donnée dès le 24 octobre par Le Desk a été rendue publique le 4 décembre : le roi Mohammed VI, chef suprême chef d’Etat-major général des Forces armées royales a remercié les généraux Bouchaib Arroub et Hosni Benslimane pour « les services rendus à la nation », après une audience royale.


Mohammed VI, a rappelé son cabinet, avait nommé le général de corps d’armée Abdelfatah Louarak, au titre d’inspecteur général des Forces Armées Royales, en remplacement du général Bouchaib Arroub, ancien inspecteur général des FAR et commandant de la zone sud.


Les généraux Arroub et Benslimane ont effectué leurs carrières respectives, sous les commandements de feu Hassan II et du roi Mohammed VI « avec un sens élevé de dévouement et de loyauté au service des intérêts supérieurs de la nation et pleine abnégation dans la conduite de leurs missions », a indiqué le communiqué.


A l’issue de cette audience, le roi a décoré les généraux Bouchaib Arroub et Hosni Benslimane du Grand Cordon du Wissam Al Arch. Par la suite, le souverain a reçu le général de division Mohamed Haramou, actuel commandant du groupement d’escadrons d’honneur de la gendarmerie royale, que le roi a nommé commandant de la gendarmerie royale, a annoncé le cabinet royal.


Le Roi Mohammed VI décore le général de Corps d’Armée Hosni Benslimane du Grand Cordon du Wissam Al Arch, le 4 décembre à Rabat. AIC PRESS


Le communiqué du cabinet royal a mis au second plan le départ programmé de Benslimane. Pourtant, l’événement est historique comme l’est la carrière hors-norme de ce pilier du régime monarchique qui symbolisait jusqu’ici le refus du règne de Mohammed VI de couper le cordon ombilical avec celui de Hassan II, avec le maintien aux affaires de l’une des figures vivantes des « années de plomb ».


Octogénaire au maintien physique légendaire, le général Hosni Benslimane, le militaire le plus gradé du royaume, contrôlait jusqu’ici, en chef omnipotent et malgré son âge avancé le plus puissant corps de l’armée. La carrière, émaillée de zones d’ombre, de ce familier du roi est exceptionnelle. Outre ses affaires, notamment dans l’exploitation des ressources halieutiques avec le général Bennani à travers la société Kaben, c’est sur les droits de l’Homme que le natif d’El Jadida à la généalogie waterburyenne, a souvent était questionné.


Benslimane, le « poisson savonné »

On le qualifiait souvent de « poisson savonné » tant il a échappé aux multiples épurations des hommes forts gravitant autour du Makhzen. Il était jusqu’ici incontestablement le pilier militaire du régime, la figure tutélaire de son aile « sécuritaire », jusqu’à présider à la tête du Comité olympique marocain de 1983 à l’été 2017.


Maintes fois cité par les organisations de défense des droits de l’Homme, des témoins, victimes des années de plomb, ou encore par la justice internationale sur son implication dans la répression du régime de Hassan II à l’égard des opposants, celui qui ne quittait pas d’une semelle Mohammed VI pour assurer sa sécurité rapprochée, avait toujours la haute main sur l’armée dont il a fait de la Gendarmerie royale un corps d’élite, suréquipé mais si souvent vilipendé par la corruption qui mine ses rangs. Les liens de fidélité absolue du vieux général envers la monarchie étaient pour ainsi dire exemplaires.


« La relation qu’il avait avec le roi est hors normes, Mohammed VI le considérait comme un hologramme de son père ! » dit-on à la Cour. Une proximité qui bloquait l’application des recommandations de l’Instance Équité et Réconciliation (IER), pourtant acceptées par le roi et préconisant d’en finir avec l’impunité des anciens caciques du règne de Hassan II. Sans aucun doute, l’enlèvement de Mehdi Ben Barka en 1965 devant la brasserie Lipp à Paris constituait-t-il le plus gros caillou dans les bottes du premier gendarme du pays.


Le dernier témoin officiel de l’affaire Ben Barka

Le général Benslimane n’a jamais aussi été inquiété par ce dossier que depuis la reprise en main de cette affaire par la justice française qui avait émis, le 26 septembre 2007, cinq mandats d’arrêts internationaux pour entendre les témoins encore en vie au Maroc, dont lui en particulier.


Le 22 octobre 2007, alors que l’Airbus présidentiel de Nicolas Sarkozy venait d’atterrir à l’aéroport de Marrakech Ménara pour sa première visite officielle dans le royaume, la chaine de télévision française France 3 annonçait que Benslimane était visé par un mandat d’arrêt international lancé par le juge français Patrick Ramaël. Un “coup médiatique”  du journaliste Joseph Tual, connu pour son obsession de trente ans pour l’Affaire Ben Barka.


Selon des documents officiels de la justice française, Benslimane était à l’époque des faits dans le secret des dieux au sujet de l’enlèvement du plus célèbre opposant de Hassan II. S’il est vrai qu’aucun chef d’accusation n’a été retenu contre le haut gradé dans cette affaire, le magistrat Ramaël, un temps en charge du dossier qui a longtemps miné les relations entre Paris et Rabat, semblait pourtant beaucoup miser sur son témoignage pour élucider l’affaire.


Il se basait sur une note interne de la police française (le SDECE) – datée du 29 octobre 1965 et déclassifiée en 2005 par Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense –, qui indique qu’un certain capitaine Benslimane aurait réceptionné au siège du CAB-1 (l’ancêtre de la DGST marocaine) un appel des truands français ayant participé au rapt de l’ancien opposant de Hassan II. Benslimane, le seul maillon entre les ravisseurs de Ben Barka et les autorités marocaines encore aux affaires aux yeux du juge français, aurait aussi beaucoup de choses à dire sur le fameux PF3, le bagne secret du quartier Souissi de Rabat où auraient séjourné les barbouzes français impliqués dans l’affaire, avant d’être exécutés. Leurs corps y auraient été enterrés.


Selon certains témoins, dont les frères Bourequat, les célèbres anciens pensionnaires du PF3, la tête de Ben Barka y serait également ensevelie… mais ni la justice marocaine, ni les autorités ne reconnaissent formellement l’existence de ce site macabre situé dans la banlieue chic de Rabat, rasé il y a une dizaine d’années et aujourd’hui ceinturé d’un mur hérissé de caméras de surveillance.


« Si on savait exactement ce qui s’est passé à l’époque de la disparition et où se trouve la dépouille, il n’y aurait pas toutes ces spéculations. Je ne sais pas ce qui s’est passé », avait affirmé Mohammed VI en 2001 dans une interview au Figaro. En ajoutant : « Je suis prêt à contribuer à tout ce qui peut aider la vérité ».

 

Pourtant, la volonté politique affichée par le roi ne se traduit pas dans les faits. Ramaël en a fait l’expérience dès 2005, dans le cadre d’une commission rogatoire internationale. Il souhaitait interroger une vingtaine de personnalités civiles et militaires dont Benslimane au premier chef. Ce que la justice marocaine a toujours refusé, usant de mille subterfuges…


Le juge Ramaël avait enfin alerté en août 2012 les autorités britanniques de la possible présence à Londres d’Hosni Benslimane, en sa qualité de président du Comité national olympique marocain (CNOM) qu’il souhaitait interroger. Selon une source proche de l’enquête, les autorités britanniques ont confirmé officieusement la présence de Benslimane à Londres, où il aurait été accrédité pour les Jeux olympiques. En raison notamment de l’opposition du parquet et d’Interpol, le mandat d’arrêt n’était plus exécutoire depuis 2009, avait alors affirmé une source judiciaire.


Un rôle dans le putsch manqué de 1972 ?

Le général Hosni Benslimane était peut-être aussi au parfum des préparatifs du coup d’État de 1972 contre Hassan II. Une thèse défendue par Mahjoub Tobji, un ancien officier à la retraite qui vit en exil dans le sud de la France. Il affirme que c’est le général Oufkir, auteur du putsch manqué, qui a nommé son chef de cabinet, Benslimane, gouverneur de la ville de Kénitra, qui abrite la base aérienne d’où ont décollé les avions de chasse chargés d’abattre l’avion royal en plein ciel. « Un ancien détenu du bagne de Tazmamart qui était à la base de Kénitra au moment des faits m’a confirmé que, avant l’attaque du Boeing royal, Oufkir s’y rendait deux fois par semaine pour rencontrer les pilotes. Chaque fois, Benslimane était avec lui », avait rapporté Mahjoub Tobji. Et d’ajouter : « Comment aurait-il pu ne pas être au courant ? Juste après le coup d’État, il a été muté à Tanger comme gouverneur. Pour moi, cet éloignement de Rabat était une punition ».


Dans son livre témoignage qui retrace les péripéties de la tentative de coup d’État, l’aviateur Salah Hachad rapporte le récit édifiant du capitaine Ahmed El Ouafi, chef des moyens techniques de la base aérienne de Kénitra en 1972 : « Un jour, Oufkir est venu à mon bureau, accompagné du colonel Hosni Benslimane et d’autres hauts gradés de l’armée. Ils voulaient en savoir plus sur ces chasseurs F-5 qui devaient remplacer les MIG russes. Oufkir n’a pas eu de mal à convaincre Amekrane, le commandant de la base, de détourner les F-5 pour les besoins du coup d’État. Malgré la confidentialité de rigueur, le coup d’État est un secret de polichinelle ». La relation des putschistes avec Benslimane demeure un mystère. Dans ses confidences au Journal Hebdomadaire, le Dr Omar Khattabi, chirurgien renommé de Kénitra, neveu d’Abdelkrim et torturé à Der Moulay Cherif en 1973, accusé d’accointances avec les aviateurs, défendait la même thèse…


Benslimane savait pour Tazmamart

Hosni Benslimane est ainsi soupçonné d’avoir eu connaissance de l’existence du bagne de Tazmamart, célèbre prison mouroir des opposants de Hassan II. Le récit du capitaine Mbarek Touil, qui y était détenu après les deux tentatives de renversement de la monarchie (en 1971 et 1972), le confirme. Ce rescapé affirme avoir eu une rencontre « impromptue » avec le général Benslimane « après avoir été exfiltré en 1982 de Tazmamart » grâce à la pression médiatique orchestrée par son épouse américaine.


Sans aller jusqu’à accuser nommément Benslimane, un autre survivant de cet enfer va dans le même sens. Ahmed Marzouki, auteur du best-seller sur Tazmamart « Cellule 10 », lui, estime qu’« il y a encore des choses à dire sur le bagne, sur ceux qui le dirigeaient sur place, ou à partir de Rabat ».


Benslimane a été nommé par Hassan II, en novembre 1972, commandant de la gendarmerie royale dans le sillage des coups d’Etat manqués contre Hassan II  il ne pouvait donc ignorer l’existence de ce lieu sordide, dont ses éléments assuraient en partie la sécurité, affirment tous ces témoins de l’Histoire.


Les fosses communes des émeutes de 1981

En décembre 2005, Mohamed Sebbar, alors président du Forum Vérité et Justice (FVJ), l’association marocaine de défense des droits des victimes des « années de plomb », adresse une lettre ouverte au procureur général du roi à Casablanca lui demandant de lancer une enquête sur le « terrorisme de l’État » exercé lors des grandes émeutes de 1981 à Casablanca. Dans cette lettre, Sebbar appelle le procureur à auditionner, entre autres responsables, Benslimane pour son implication dans la disparition de nombreux manifestants. Des centaines d’émeutiers ont été arrêtés et conduits à la caserne de la gendarmerie d’Ain Harrouda pour y être emprisonnés dans des conditions inhumaines.


Des rescapés de ces événements tragiques soutiennent qu’ils ont été torturés par des gendarmes. Ces mêmes gendarmes auraient secondé d’autres corps de l’armée pour ensevelir à la hâte des dizaines de victimes dans des fosses communes qui ne seront excavées qu’en décembre 2005 à la suite des enquêtes de l’Instance Équité et Réconciliation. Sans qu’aucune responsabilité ne soit précisée.


Visé par le juge Garzon dans le dossier du Sahara

En janvier 2005, malgré une lettre ouverte adressée à Juan Carlos par Amnesty International lui faisant part de ses préoccupations face à l’« augmentation significative des plaintes pour actes de torture enregistrées depuis 2002 », le Conseil des ministres espagnol n’avait pas hésité à annoncer que Hosni Benslimane était fait grand-croix de l’ordre d’Isabelle la Catholique, l’une des plus hautes distinctions de la royauté espagnole. Mais, pour autant, les querelles hispano-marocaines n’allaient pas cesser depuis l’affaire de l’ilot Leila. La plus spectaculaire fut sans conteste l’ouverture par le juge Balthazár Garzon d’une enquête pour des « crimes présumés de génocide et de torture » au Sahara occidental. Le juge espagnol  Garzon a accepté en mars 2007 d’ouvrir cette investigation judiciaire hors normes pour déterminer si le Maroc est responsable de tels actes torture entre 1976 et 1987.


Parmi les 32 personnalités citées, seules 13 ont été retenues. Certaines, comme l’ex-ministre de l’Intérieur Driss Basri, sont décédées entre-temps. Outre le général Benslimane, Hafid Benhachem, ex-directeur général de la Sûreté nationale (débarqué en 2013 à l’aune de l’affaire du pédophile Daniel Galvan), et Abdelaziz Allabouch, ancien patron de la DST, seront mentionnés par le juge.


Miguel Angel-Moratinos, alors diplomate en chef, interrogé à Marrakech, où il rencontrait son homologue de l’époque, Taieb Fassi-Fihri, s’était refusé à tout commentaire. « Je respecte la décision du ministère de la Justice et je n’ai pas de commentaire à faire. » La presse marocaine se déchaîne alors contre « ce cheval de Troie des nostalgiques de Franco » et relève que cet assaut judiciaire coïncide étonnamment avec la visite officielle de Felipe VI alors prince héritier espagnol au Maroc.


Le juge espagnol faisait état de la disparition de plus de 500 Sahraouis irrédentistes depuis 1975. À cette date, le territoire sous domination espagnole était passé sous souveraineté marocaine. Les personnes visées par l’enquête, dont principalement Hosni Benslimane, étaient accusés de détentions illégales, d’enlèvements, d’actes de torture et de disparitions. Le juge Garzon a demandé au Maroc de lui faire savoir si la plainte concernant les disparitions de Sahraouis faisait déjà l’objet d’investigations ou de poursuites, pointant du doigt ce qu’il considérait comme les lacunes du travail de l’IER sur les exactions et la détention arbitraire de nombre de Sahraouis dans le bagne d’Agdez.


L’IER, après avoir remis ses conclusions à Mohammed VI, un pavé bien édulcoré qui a dû passer par les fourches caudines du Palais, a été dissoute. Le suivi des actions qu’elle a initiées a été confié au CCDH que présidera Driss Benzekri jusqu’à sa mort en mai 2007. Le plus fort de son travail à l’IER a été l’organisation, en décembre 2004, de séances publiques lors desquelles des anciennes victimes de la répression ont témoigné de leur calvaire. Devant un parterre d’une centaine de personnes (représentants d’ONG, militants associatifs), des citoyens anonymes, armés d’un micro et de leur conscience, ont raconté les incroyables sévices qu’ils ont subis. La dictature féroce au Maroc, dans le contexte propice de la guerre froide, a éradiqué toute forme d’opposition durant une période tumultueuse de plus de trente ans.


Les premières séances avaient été retransmises en direct sur les ondes de la radio et de la télévision nationales avant d’être rapidement écourtées, sans explications. L’aile dure du régime, dont des représentants toujours en place depuis les années Hassan II, y aurait été pour beaucoup. On raconte que le général Hosni Benslimane aurait dit en privé qu’il ne faudrait plus compter sur les militaires pour exécuter les basses besognes du régime si leurs noms devaient être jetés en pâture. Fin mai 2009, alors que Benslimane séjournait en Espagne, le juge Ramaël avait déjà demandé aux autorités espagnoles de l’interpeller mais s’était heurté à une fin de non-recevoir de Madrid.


Le vieux général en désaccord avec la répression du Hirak ?

« À ses 81 ans, le général Hosni Benslimane, patron de la Gendarmerie, supporte assez mal de devoir passer par le conseiller royal Fouad Ali El Himma et ne plus accéder au monarque directement comme il le faisait avec son père Hassan II », écrivait le journaliste Ignacio Cembrero au plus fort de la contestation rifaine . « Il a fait partie de la vieille-garde du Makhzen, Benslimane trouve que la répression a été excessive face à des manifestants en majorité pacifiques. Elle a, selon lui, contribué à raidir la contestation », assure-t-il.


Cette thèse n’a jamais été étayée, mais une scène impensable allait plus tard lui assurer du crédit : la dernière apparition du vieux général a été en effet des plus étranges : il était présent au siège du ministère de l’Intérieur après que le roi ait signifié lors de son discours du Trône que l’aile sécuritaire de son régime avait géré en rang unifié l’ébullition rifaine. Plusieurs sources concordantes avaient cependant indiqué que Hosni Benslimane avait émis de sérieuses critiques sur l’approche adoptée… Selon nos informations, aujourd’hui actées, Benslimane avait été débranché à la veille de la purge des ministres, mais son départ n’a été officialisé que plus d’un mois plus tard, associé pour la circonstance avec celui de Arroub pourtant déjà remplacé en…janvier 2017. Il part aujourd’hui en silence, respectant ainsi à la lettre la loi de la Grande Muette.