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25.11.2016 à 13 H 23 • Mis à jour le 25.11.2016 à 13 H 23
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n°77.La marchandisation de l’école : une révolte de la jeunesse dans 10 ans ?

Le système éducatif au Maroc est dans un état alarmant. Une réforme est prévue mais des inquiétudes grandissent. Si l’Etat fait le pari de la marchandisation de l’éducation, il ira tout droit vers une grave impasse selon l’expert Sylvain Aubry

Le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) aurait émis quelques réserves mardi 22 novembre au projet portant sur la loi-cadre relative à la reforme de l’éducation. Une réforme qui transformera le système éducatif afin d’offrir un enseignement de qualité pour tous, comme indiqué dans la vision stratégique de la réforme 2015-2030. Un chemin qui semble encore bien loin et surtout inquiétant si le pouvoir fait le choix de considérer le système éducatif comme un marché, d’après Sylvain Aubry, chercheur en droit sur l’éducation pour l’ONG internationale, Global Initative for Economic, Social and Cultural Rights. Interview.


Sylvain Aubry, chercheur en droit sur l’éducation pour l’ONG internationale, Global Initative for Economic, Social and Cultural Rights.

 

La rentrée scolaire 2016-2017 enregistre une nouvelle diminution des enseignants dans le public (- 12 369). Selon vous, l’Etat se désengage-t-il alors qu’il veut pourtant garantir une éducation de qualité pour tous ?

Il y a une augmentation du nombre d’élèves ces dernières années y compris dans le primaire et face à cela, une diminution nette des enseignants, cela pose question sur le désengagement de l’Etat mais pour avoir un avis définitif, il faudrait une analyse plus fine, par exemple, voir s’il y avait un excédent du nombre d’enseignants à amortir, ce qui me paraîtrait tout de même étonnant.


Quels sont les marqueurs indiquant un désengagement de l’Etat ?

Le budget est un marqueur important mais aussi la façon de l’employer : est-ce qu’il est utilisé par l’Etat pour une mise en œuvre directe de l’éducation ou pour déléguer les services éducatifs à d’autres facteurs. Et s’il y a une délégation massive et continue, c’est un désengagement de l’Etat. Ce qui est important également, c’est d’analyser quelle dynamique est adoptée par le pays. Le royaume semble dans une logique de désengagement en répétant depuis 15 ans que le secteur privé doit jouer sa part, que c’est un partenaire qui doit avoir un rôle dans l’accès à l’éducation pour tous. C’est une logique différente de celle qui prévaut que l’Etat devrait faire son possible pour fournir une éducation à tous.


Dans quel état est l’éducation dans le pays ?

Vous savez, on dit souvent qu’au Maroc, on trouve des écoles qui sont au niveau de celles du Yémen et d’autres qui ont celles des pays européens. Concrètement, c’est un système extrêmement inégalitaire avec d’un côté de très bonnes écoles que ce soit dans le public que dans le privé mais qui ne sont souvent pas accessibles à tous à cause des frais d’inscription ou de leur emplacement. Et d’un autre côté, il y a des écoles de très mauvaise qualité. Une énorme fracture qu’on retrouve également entre les zones rurales et urbaines. En résumé, un système éducatif très divisé et qui est dans son ensemble, de très mauvaise qualité par rapport à des pays comparables. Il est par exemple bien loin du système opté par la Tunisie.

 

On ne peut donc pas généraliser, toutes les écoles publiques ne sont pas de si mauvaise qualité ?

Il y a vraiment de grandes différences selon les endroits. Les écoles les plus en difficulté sont souvent celles dans les zones les plus pauvres ou dans les zones rurales. Il y a des facteurs historiques qui peuvent expliquer cet écart. Tout d’abord, comme dans de nombreux pays, il y a un grand problème de ségrégation urbaine c’est-à-dire le fait de concentrer la population la plus pauvre dans certaines zones comme en périphérie urbaine ou dans les zones rurales. Les enfants les plus pauvres vivent dans les mêmes endroits et vont par conséquent dans les mêmes écoles. Cela rend le travail ardu pour les établissements scolaires qui concentrent des enfants vivant des conditions déjà difficiles chez eux. Ensuite, il y aussi des facteurs historiques comme le manque d’attention, à une certaine période, envers les populations les plus vulnérables. Et enfin, il y a eu une demande très forte d’éducation dans les années 90 quand l’éducation s’était universalisée avec l’abolition des frais. Certains pays comme le Maroc ont eu du mal à absorber cette demande croissante, d’autant plus que ce sont les écoles dans les zones les plus défavorisées qui ont souvent dû prendre en charge de nombreux enfants qui étaient auparavant déscolarisés.


Entre la période scolaire 2014-2015 et celle de 2015-2016, le budget de l’Education nationale a diminué, passant de 4,8 % à 4,7 % du PIB du Maroc. Comment améliorer la qualité de l’enseignement si le montant qui y est consacré, est en baisse ? 

Il faut noter que le budget au Maroc n’est pas extrêmement bas. On considère qu’un budget entre 4 et 6 % du PIB peut améliorer le système éducatif. Mais, si le Maroc veut faire de grands progrès avec un très bon niveau de qualité pour tous, il va falloir viser 6 à 10 % du PIB comme l’ont fait le Sri Lanka et le Brésil récemment. Donc on en est loin. En plus, on voit que le budget a baissé et ce n’est pas encourageant. Ce qui est étonnant également, c’est comment avec un budget de 4,7 % du PIB, un pays comme le Maroc ne peut pas faire davantage. Il y a certainement une mauvaise gestion parce qu’avec une telle somme, comment se fait-il qu’il y ait encore par exemple des salles de classe qui sont dans un état déplorable ?


Que vous inspirent les orientations déclinées dans la vision stratégique de la réforme 2015-2030 ?

On reste en fait dans la lignée de la charte nationale de l’éducation et de la formation de 2000 qui voulait instaurer l’enseignement privé comme un partenaire de l’enseignement public afin de développer l’enseignement notamment dans le monde rural ou encore d’améliorer la qualité. La démarche de la charte de 2000 était, à mon avis, de bonne intention mais à prouver sa vision un peu naïve de l’éducation selon laquelle les écoles privées avaient envie de se développer dans tout le pays et qu’elles élèveraient la qualité vers le haut. On sait que cela n’a pas marché. Concernant la vision stratégique de la réforme 2015-2030, on est dans une logique assez similaire avec, tout de même, des améliorations notamment avec la reconnaissance claire qu’il faut réguler l’enseignement privé comme en instaurant un système spécifique d’audit et élaborer un cahier des charges qui pourrait comprendre par exemple la fixation des frais d’inscription. Ce sont des signes positifs mais à la place de ce cahier des charges, le gouvernement aurait pu établir un nouveau cadre législatif.


Dans l’un des points déclinés dans la vision stratégique de la réforme 2015-2030, il est inscrit qu’il est nécessaire que l’enseignement privé s’engage « en contrepartie d’aides et d’avantages accordés par l’Etat, à appliquer les frais d’inscription et de scolarisation déterminés en commun accord avec les autorités de tutelle“ , quel est votre avis ?

C’est clairement la mise en œuvre d’un système de partenariat public-privé. Il y a déjà certaines aides qui sont données par l’Etat, en fournissant des avantages matériels ou politiques aux établissements privés pour qu’ils se développent. C’est bien que désormais il y ait une volonté que cela soit plus transparent et que des contreparties soient aussi demandées en échange. Mais il faudrait également se demander dans quelle mesure le soutien à l’enseignement privé a permis à l’enseignement marocain de progresser durant les quinze dernières années. Les partenariats public-privé peuvent être intéressants s’ils permettent de mieux contrôler et de « re-publiciser » un système privé anarchique mais ils sont inquiétants s’ils constituent un encouragement supplémentaire à un secteur privé déjà très fort au Maroc.


Restons sur le partenariat public-privé. Le ministère de l’Education nationale a clairement indiqué sa volonté de mettre à disposition des écoles publiques vides ou inutilisées aux opérateurs privés pour « encourager l’offre et la demande dans le domaine de l’enseignement et assurer une meilleure équité dans l’accès à l’école », qu’en pensez-vous ?

Je ne comprends pas la logique car si une école est vide, c’est qu’il n’y avait pas assez d’élèves, alors il n’y aurait aucune raison pour que le secteur privé soit intéressé pour y venir. Quand il est dit « encourager l’offre et la demande », il y aussi l’idée que l’éducation est un marché. En mettant en compétition les établissements scolaires les uns des autres, on demande aux parents d’agir comme des consommateurs en regardant les prix, en allant à l’école qui leur paraît être la meilleure au niveau qualité-prix y compris public, et on sait très bien qu’en considérant l’éducation comme un marché, ça ne fonctionnera pas. Des expériences ont été faites par exemple au Chili dans les années 80 et ça a engendré d’énormes inégalités.


Court-on vers la catastrophe ?

Non si les réformes adéquates sont mises en place. Aujourd’hui, il est difficile de savoir car on ne sait pas encore clairement ce qui va en ressortir. Si effectivement la mesure principale, c’est d’aller vers un système éducatif considéré comme un marché, ça me paraît inquiétant. Si je reprends l’exemple du Chili qui a amené de telles tensions sociales en raison du système éducatif, il y a eu plusieurs révoltes de la jeunesse entre 2006 et 2010 qui ont amené un changement de gouvernement et une prise de conscience à savoir se diriger vers un autre modèle éducatif. Donc, si les institutions marocaines veulent qu’il y ait des révoltes dans 10 ans en raison d’inégalités insupportables, ils peuvent suivre ce chemin et considérer le système éducatif comme un marché. Mais si leur volonté est d’améliorer la qualité notamment pour les personnes les plus vulnérables, il va falloir un pilotage réel de l’Etat.