En clair
Toutes les réponses aux questions essentielles de l’actu

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
18.10.2018 à 19 H 42 • Mis à jour le 18.10.2018 à 19 H 42
Par

n°367.Nabil Mouline : «Jamal Khashoggi dérangeait les desseins de MbS»

Disparu mystérieusement depuis le 2 octobre après sa visite au consulat saoudien à Istanbul, le journaliste Jamal Khashoggi symbolise la part d’ombre du régime saoudien. Les premiers éléments de l'enquête impliquent directement le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, dans la mise à mort sordide de celui qui fut qualifié d’opposant. Nabil Mouline, chargé de recherche au CNRS et auteur notamment de « Les clercs de l’islam. Autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie Saoudite (XVIIIe-XXIe siècle) », décrypte les ressorts de cet assassinat politique

Vous avez travaillé sur les différents jeux de pouvoir au sein de la monarchie saoudienne. Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi représentait une aussi grande menace pour qu’on s’en prenne à lui ?

Nabil Mouline : La disparition malheureuse de Jamal Khashoggi s’inscrit dans une dynamique plus large : la reconfiguration autoritaire que connaît l’Arabie Saoudite sous les auspices du prince Mohammed ben Salmane Al Saoud (MBS). Depuis 2015, celui-ci s’efforce de consolider son pouvoir, notamment en éliminant ses rivaux –potentiels ou réels. Il a commencé par déposer l’ex-prince héritier Mohammed ben Nayef avant de s’attaquer à d’autres ténors de la famille régnante comme le montre bien le fameux épisode du Carlton-Ritz. Parallèlement, il s’est pris à un grand nombre d’officiers, de bureaucrates et d’hommes d’affaires. Enfin, il s’est attelé à la mise au pas de la société civile, pourtant embryonnaire, à travers l’assignation à résidence, l’emprisonnement, voire l’exécution de dizaines d’oulémas, de prédicateurs, d’intellectuels et d’activistes. Toutes les voix dissonantes, pour ne pas dire discordantes, sont condamnées au silence pour laisser la place à un nouveau culte de la personne digne des dictateurs arabes de la seconde moitié du XXe siècle.


Justement, Jamal Khashoggi dérangeait les desseins de MbS à plus d’un titre. Premièrement, parce qu’il a réussi, après son départ en exil, à s’exprimer librement (quoi que de manière non agressive) dans les médias prestigieux et à se faire écouter des centres de recherche influents en Occident, particulièrement aux Etats-Unis.


Deuxièmement, parce qu’il était proche d’autres factions de la famille royale et des Frères musulmans. Troisièmement, il avait selon toute vraisemblance, des activités politiques dont la nature sera sans doute révélée dans un avenir très proche. En plus de cela, il doit y avoir une rancune personnelle car MBS a essayé à plusieurs reprises de le coopter. Mais sans succès.


Nabil Mouline, historien chercheur au CNRS. DR


Cela dit, d’un point de vue macro-politique, Khashoggi ne représentait pas une menace directe pour le régime actuel. Mais vu la tentation hégémonique de l’homme fort de Riyad, il ne voulait voir personne lui faire de l’ombre !


Que l’Arabie saoudite s’en prenne de manière aussi peu discrète à un opposant se trouvant à l’étranger, c’est une nouveauté ? 

Non, ce n’est pas du tout une nouveauté. Dans la longue histoire de l’Arabie saoudite, il y a eu des opérations semblables mais cela a pris une nouvelle dimension avec Mohamed Ben Salmane comme le montre bien non seulement les agissements à l’égard des membres de sa famille, des commis de l’Etat, des hommes d’affaires, des intellectuels et des activistes, mais également l’enlèvement du Premier ministre libanais en 2017.


La défense saoudienne met en avant l’hypothèse de « rogue killers » (tueurs voyous) pour justifier la disparition du journaliste saoudien. Dans quelle mesure cette théorie pourrait-elle s’avérer vraie ?  

Vu la configuration actuelle du régime saoudien, cette hypothèse est peu probable. Dans un système de gouvernement de plus en plus vertical et personnel, il ne peut y avoir qu’un seul donneur d’ordres : MbS.


L’hypothèse des « rogue killers » a été mise en circulation par le parrain du prince héritier saoudien, le président Donald Trump dans l’espoir de trouver une solution et sortir de l’embarras face à une opinion publique américaine déchaînée. Par ailleurs, la plupart des membres de l’équipe qui ont sauvagement exécuté Jamal Khashoggi font partie du cercle rapproché de MbS.


Les États-Unis sont toujours hésitants à dénoncer les actes de l’Arabie saoudite. Tout est finalement que question d’argent ?

Les élites au pouvoir aux Etats-Unis sont très divisées pour le moment. Quand on parle de la protection américaine, on parle de la Maison Blanche, et plus particulièrement de Donald Trump et son beau-fils Jared Kushner. Ils essayent par tous les moyens de le protéger pour deux raisons principales. D’une part, parce qu’il le considère comme un pilier de leur politique moyen-orientale, notamment pour contrer l’Iran et relancer le processus de paix. D’autre part, parce qu’il est un bon client peu regardant sur les dépenses –même au détriment des intérêts de son peuple.


Cela dit, un très grand nombre de décideurs américains (des membres du Congrès, du Sénat, des services secrets et de l’armée) ont pris une position, officiellement ou officieusement, contre MBS.


On ne sait pas comment les rapports de force vont évoluer dans un avenir proche. Mais une chose est claire : une partie des élites américaines fait une distinction entre l’Etat saoudien en tant qu’allié stratégique et partenaire économique et la personne du prince héritier. Si la pression devient insoutenable, ils n’hésiteront pas à le sacrifier comme cela a été le cas avec plusieurs dictateurs-partenaires par le passé.


L’avenir s’assombrit en quelque sorte pour celui que plusieurs médias présentaient comme un véritable réformateur, à savoir MBS. Le prince pourra rebondir ou va-t-il être mis en retrait ?

Tout d’abord, l’image de réformateur n’est que le résultat d’une opération de communication que je qualifierais de performative. Il y a un très grand décalage entre les effets d’annonces et la véritable action sur le terrain de l’homme fort de Riyad. Tout ce qu’entreprend MbS n’est là que pour légitimer son opération de légitimation du pouvoir et sa consolidation de sa stature internationale.


Après la disparition du journaliste, cette image de prince moderne est ternie sinon définitivement, du moins pour une longue période. En résumé, tout dépend du changement des rapports de force au niveau interne et externe. Il peut rester en place, mais affaibli, comme il peut être carrément déposé.


On commence d’ailleurs depuis quelques jours à parler d’éventuels remplaçants. Les bruits de couloirs disent qu’il y aura un éventuel retour du prince héritier, Mohammed Ben Nayef, d’une ascension de son oncle Ahmed Ben Abd Al-Aziz ou encore de son cousin Mitab Ben Abdallah, voire même la nomination de son frère Khalid. Les pronostics sont désormais ouverts !



Les clercs de l’islam : autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie Saoudite, XVIIIe-XXIe siècle de Nabil Mouline, Paris, PUF, 357 p, 2011, 158 €


Lire aussi : Aux origines du califat dans l’IslamLe Califat. Histoire politique de l’Islam, de Nabil Mouline, Flammarion, 280 p, 2016, 9 €