Maintien du taux directeur : un équilibre fragile entre reprise interne et incertitudes globales
Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib. Crédit : BAM
L’année 2026 s’ouvre dans un climat d’incertitude accrue, marqué par un environnement international sous tension et une visibilité limitée sur l’évolution des grands équilibres économiques. Dans ce contexte, le conseil de Bank Al-Maghrib (BAM), réuni ce 17 mars pour sa première session de l’année, a décidé de maintenir le taux directeur inchangé à 2,25 %.
Après une année 2025 marquée par un cycle d’assouplissement monétaire ayant conduit à deux baisses successives du taux directeur – faisant suite à une longue phase de maintien à des niveaux élevés entre 2023 et 2024 –, la banque centrale opte ainsi pour une autre pause. Un choix qui traduit moins un retournement de cap qu’un ajustement tactique, dans la continuité de l’orientation adoptée auparavant et dans un environnement devenu plus incertain, où se combinent inflation maîtrisée, dynamique intérieure solide et risques externes croissants.
Un environnement international sous tension
Le Conseil de BAM inscrit sa décision dans un contexte international marqué par « une incertitude déjà élevée » et par un ralentissement de la croissance et des tensions persistantes sur les marchés des matières premières. La conjoncture mondiale, bien que résiliente ces dernières années, est mise « à rude épreuve », avec des signes d’essoufflement, ainsi que des trajectoires divergentes entre grandes économies et une inflation qui demeure au-dessus des cibles dans plusieurs pays avancés, explique la banque centrale.
BAM met en avant un facteur central dans sa décision : la montée des risques géopolitiques. La guerre au Moyen-Orient, qui s’ajoute au conflit en Ukraine et aux tensions commerciales, vient accentuer un climat d’incertitude déjà élevé. Ces développements, souligne la banque centrale, affectent directement les marchés financiers et les prix des matières premières, notamment énergétiques, dont l’évolution reste difficilement prévisible.
Dans ce contexte, « les perspectives de croissance mondiale devraient ralentir », passant de 3,3 % en 2025 à 2,9 % en 2026, avant un léger rebond en 2027, prévoit la banque centrale. Parallèlement, l’inflation mondiale pourrait connaître une « accélération temporaire », portée notamment par les tensions sur les prix de l’énergie. Une combinaison qui « complique la lisibilité de la conjoncture internationale » et incite à la prudence sur le plan monétaire, selon la même source.
Inflation : une accalmie conjoncturelle
Sur le plan interne, la décision de BAM s’appuie d’abord sur le comportement des prix. « L’inflation a évolué à des niveaux bas », en lien avec « l’amélioration de l’offre de certains produits alimentaires et le repli des prix des carburants », indique son conseil dans son communiqué.
Cependant, cette accalmie est jugée « transitoire ». À moyen terme, la banque centrale anticipe « une remontée progressive » de l’inflation, sous l’effet notamment de la hausse attendue des cours du pétrole. Celle-ci resterait toutefois contenue, à 0,8 % en 2026 puis 1,4 % en 2027, selon les prévisions de BAM.
Dans le même temps, les anticipations d’inflation demeurent « bien ancrées ». Les experts du secteur financier tablent sur un taux moyen de 1,5 % à horizon de huit trimestres et de 1,8 % à celui de douze trimestres, confortant ainsi la banque centrale dans son choix de ne pas ajuster davantage sa politique monétaire à ce stade, explique-t-on.
Une croissance portée par l’investissement et un rebond agricole attendu
Autre élément clé dans l’équation de BAM : la dynamique de l’activité économique nationale. Les secteurs non agricoles « continuent de faire preuve de résilience », soutenus notamment par l’investissement dans les infrastructures économiques et sociales, souligne le conseil. Cette dynamique devrait se maintenir à moyen terme, avec une croissance oscillant autour de 4,5 %.
En parallèle, le secteur agricole devrait connaître « un net rebond » en 2026, à la faveur de « conditions climatiques particulièrement favorables ». La production des trois principales céréales est ainsi estimée à 82 millions de quintaux (Mqt), ce qui se traduirait par une hausse de 14,4 % de la valeur ajoutée agricole.
Au total, la croissance nationale devrait atteindre 5,6 % en 2026, après 4,8 % en 2025, avant de ralentir en 2027 sous l’hypothèse d’un retour à une campagne agricole moyenne. Une trajectoire jugée suffisamment robuste pour ne pas nécessiter de nouvel assouplissement monétaire.
Comptes extérieurs : vigilance sur la facture énergétique
Sur le front du commerce extérieur, le maintien de l’équilibre de la balance pourrait s’avérer compliqué. BAM met en avant « des facteurs de risque » qui pourraient creuser davantage le déficit commercial.
La hausse attendue des prix des matières premières devrait se traduire par « un creusement du déficit du compte courant », qui passerait de 2,3 % du PIB en 2025 à 3,1 % en 2026. En cause notamment : l’alourdissement de la facture énergétique, attendue en hausse de 15,6 % cette année.
En parallèle, les importations de biens d’équipement devraient continuer à progresser, portées par la dynamique de l’investissement. En regard, les exportations, notamment celles du secteur automobile et du phosphate, devraient rester bien orientées, tout comme les recettes touristiques et les transferts des MRE.
Si l’équilibre global demeure soutenable, cette configuration reste exposée aux chocs externes, en particulier en cas de prolongation des tensions géopolitiques.
Transmission monétaire : une pause pour évaluer les effets
La décision de maintenir le taux directeur s’explique aussi par « la nécessité d’évaluer l’impact des mesures déjà prises ». Selon BAM, depuis le début du cycle d’assouplissement monétaire en juin 2024, le recul des taux débiteurs appliqués aux crédits bancaires s’élève à 61 points de base, contre 75 points de base pour le taux directeur. Une transmission jugée « partielle », qui incite à la prudence avant toute nouvelle intervention.
Dans le même temps, le crédit bancaire au secteur non financier devrait poursuivre sa progression, passant de 4,7 % en 2025 à 6 % en 2026, signe de conditions de financement globalement favorables.
In fine, le choix de BAM traduit « un positionnement d’équilibre » : maintenir le soutien à l’économie sans prendre le risque d’un assouplissement prématuré dans un environnement incertain. Une posture d’attentisme assumée, dans l’attente d’une meilleure visibilité sur les évolutions internationales et leurs répercussions sur l’économie nationale.
Dans cette optique, la banque centrale insiste sur le caractère évolutif de sa stratégie. Le Conseil indique qu’il continuera de fonder ses décisions « réunion par réunion », en fonction des données les plus actualisées et de l’évolution de la conjoncture, notamment internationale. Le wali de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, n’exclut pas un ajustement en dehors du calendrier habituel, évoquant la possibilité de tenir une réunion exceptionnelle du Conseil en cas de chocs majeurs ou de changements significatifs de l’environnement économique.
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