n°1232.Mondial 2026 : Ouahbi, sélectionneur au sécateur
Mardi soir, à Salé. Mohamed Ouahbi parle bas. Le ton est calme, le débit posé, presque chuchoté. On dirait un type qui annonce sa démission à son patron en évitant de croiser le regard. Sauf qu'il fait l'inverse : il assume. Quelques heures plus tôt, ses Lions ont passé cinq buts au Burundi à huis clos (5-0), histoire de finir le casting. Et là, devant la presse, il sort une phrase qui ressemble à un manifeste : « La liste n'a pas été modifiée. Elle a été rétrécie. »
Tout est là, en quelques mots. Pas une rupture, un travail de couturier. On part large, on coupe au ras du tissu, on s'arrange pour que ça tombe juste. Et à la fin, on regarde le résultat dans la glace en se disant que ceux qui ne sont pas dedans n'avaient peut-être pas la bonne taille. À côté de lui, on imagine les fantômes. Romain Saïss, capitaine modèle parti à la retraite internationale avant ce Mondial. Walid Regragui, son prédécesseur, qui a démissionné dans la foulée de la finale CAN-2025 perdue, faute d'avoir su transformer en or l'argent du Qatar. Et puis les autres, les vivants, les écartés : En-Nesyri, Boufal, Ziyech. Mais aussi, et c'est là où ça devient piquant : Maamma, Zabiri, Baouf. Les noms du conte de fées de Doha pour les premiers, ceux du conte de fées de Santiago pour les seconds. Tous laissés derrière la porte.
Le maître d'école remplace le tribun
Pour comprendre ce qui se joue, il faut revenir trois mois en arrière. 5 mars. La FRMF doit choisir un successeur à Regragui. Plutôt que d'aller chercher une signature étrangère ronflante ou un nom d'ex-international en mode reconversion, la fédé pioche dans ses propres rangs : Mohamed Ouahbi, 49 ans, sélectionneur des U20, fraîchement sacré champion du monde de la catégorie au Chili en octobre 2025 face à l'Argentine. Un titre venu d'on ne sait où, arraché à l'enthousiasme et au pressing haut. Un truc à la marocaine : modeste sur le papier, féroce sur le terrain.
Ouahbi, c'est l'anti-Regragui. Là où l'autre haranguait, il pose. Là où Regragui faisait de la pédagogie face caméra et défendait ses cadres comme un avocat commis d'office, lui annote, observe, recadre. Et l'homme a un parcours qui colle parfaitement à sa philosophie : belgo-marocain né à Schaerbeek d'une famille du Rif, ancien instituteur reconverti dans le foot par le bas, six saisons au Maccabi Bruxelles puis dix-sept ans à la formation d'Anderlecht, où il a fait grandir Tielemans, Dendoncker, Doku, et quelques autres. Sur le terrain, son 4-2-3-1 est une cathédrale d'efforts collectifs : tout le monde défend, tout le monde attaque, et tant pis si la presse s'ennuie un peu. Mais attention à ne pas se tromper de procès : Ouahbi a explicitement balancé en conférence qu'il n'aimait pas les « systèmes figés » et qu'il voulait « des systèmes hybrides ». Comprendre une équipe capable de souffrir s'il le faut, mais surtout d'attaquer. « Ce n'est pas parce qu'on joue le Brésil qu'on va passer notre temps à défendre », a-t-il lâché, en mode très calme, comme on commande un café. Si vous avez bien lu, il vient de planter un crampon dans le tibia de son prédécesseur. « Nous serons plus proches des deux derniers matchs amicaux que de la CAN », a-t-il aussi prévenu. La CAN, c'était Regragui. Voilà, c'est dit.
L'épuration au plumeau
Et puis il y a les absences. Celles qui font causer.
Youssef En-Nesyri d'abord. Le buteur historique du quart contre le Portugal, l'homme qui a fait pleurer Cristiano Ronaldo en mondovision d'une tête piquée à la 42ᵉ minute, le 9 du Qatar. Quatre buts en six matchs avec Al-Ittihad depuis la trêve de mars, dont un doublé face à Neom et le but de son 100ᵉ en championnats planté à Al-Taawoun. Statistiques honnêtes, sélection foutue quand même. Pas convoqué en mars, pas convoqué non plus pour le Mondial. Il ne tombe pas en disgrâce : il a déjà chuté, depuis longtemps, et personne n'a vraiment vu le moment où ça s'est passé.
Hakim Ziyech, lui, s'accroche encore. Et il a beau marqué un triplé avec le Wydad face au Hassania d'Agadir le samedi précédent l'annonce (deux penalties et une percée individuelle à la 68ᵉ), comme un message en bouteille balancé au sélectionneur, le destinataire n'a pas ouvert l'enveloppe. Trop de Botola Pro, pas assez d'intensité européenne, et probablement, une histoire d'ego qui ne colle plus avec un projet où Ouahbi répète qu'il privilégie « la condition physique et les performances techniques » plutôt que « la renommée ». Traduction limpide : votre CV ne nous intéresse pas, montrez vos jambes.
Sofiane Boufal complète la liste des recalés du Qatar. Mais lui, c'est plus subtil. L'enfant de la Roseraie d'Angers, le dribbleur de la famille meknassie, n'est pas viré pour cause de méforme. Ouahbi a même tenu à le saluer en conf, façon ancien combattant qu'on regarde rentrer chez lui : « Si je pouvais prendre trente ou quarante joueurs, ceux que j'ai sélectionnés le méritaient tout autant. » Son tort, en réalité, c'est d'avoir changé de poste. Ces derniers mois au Havre, il a glissé d'ailier vers un rôle de numéro 10, presque de faux 9 à l'occasion. Et c'est précisément le poste sur lequel le Maroc déborde aujourd'hui. Mauvais timing dans le mauvais couloir, et la porte se ferme doucement.
Et au-dessus de tout ça, en majuscules, le départ de Saïss, qui n'est pas un choix d'Ouahbi mais une retraite, sauf que l'effet est le même : la défense du Qatar n'existe presque plus. Quatre noms phares de Doha, quatre cases vides. Ouahbi solde les comptes, et il le fait sans agressivité, ce qui rend la chose presque pire pour ceux qui regardent depuis l'autre côté du miroir.
Pour être exhaustif : absents de la liste marocaine pour le Mondial 2026, Youssef En-Nesyri, Hakim Ziyech, Sofiane Boufal, Eliesse Ben Seghir, Amine Adli, Ilias Akhomach, Adam Masina, Jawad El Yamiq, Hamza Igamane, Abdelhamid Ait Boudlal, Ismaël Baouf, Oussama Targhalline, Imran Louza, Mohamed Chibi, Rayane Bounida, Yassir Zabiri, Othmane Maamma, Yanis Begraoui, Tawfik Bentayeb et Soufian El Karouani manqueront le rendez-vous nord-américain.
Le môme de Vic, la Ruhr et la cinquième division
Et puis il y a Ayoube Amaimouni-Echghouyab. Vingt-cinq lettres dans le nom, 21 ans au compteur, et la trajectoire la plus improbable de cette liste. Né en novembre 2004 à Vic, en Catalogne, hispano-marocain, parti à dix ans en Allemagne quand son père a trouvé un boulot dans la Ruhr. Suit un CV qui ressemble à un cauchemar pour scout : CF Voltregà, TuS Eving-Lindenhorst, Rot-Weiss Essen, Arminia Bielefeld, puis, accrochez-vous, le SpVgg Erkenschwick en Oberliga, soit la cinquième division allemande, où il claque dix-huit buts en trente matchs en 2023-24. Hoffenheim II le récupère, monte en troisième division, neuf buts six passes. Et là, le 2 janvier 2026, l'Eintracht Francfort débarque chèque en main. Le montant ? Deux cent mille euros. Le prix d'un F2 à Casablanca. Premier but en Bundesliga sur sa première titularisation contre Mönchengladbach. Le mec a passé l'hiver à empiler les minutes.
Et là, première précision importante : non, Amaimouni n'est pas un enfant du Mondial U20. Il était nulle part en sélection marocaine pendant le sacre du Chili. Sa convocation, c'est une pioche personnelle d'Ouahbi, scouté à la main, dossier monté en mars dernier après les premiers exploits en Bundesliga. « On s'est déplacés là-bas à Francfort, on a vu tous ses matchs », a raconté le sélectionneur mardi. « C'est vraiment un joueur qui a un profil très intéressant. Il est jeune, dynamique, explosif, il comprend très vite ce qu'on lui demande. (...) Je ne regardais pas l'âge, je ne regardais pas d'où vous jouez, je ne regarde pas si vous avez eu 20, 30 ou aucune sélection. Il a prouvé qu'il avait sa place avec nous. »
Il y a cinq mois, ce gars jouait en troisième division allemande. Dans deux semaines, il joue contre le Brésil. Si vous cherchez le manifeste d'une méthode, il est là. Anderlecht-Schaerbeek d'un côté, Vic-Ruhr-Erkenschwick de l'autre : un sélectionneur belgo-marocain qui choisit un môme hispano-marocain repéré en cinquième division allemande. Le Maroc du Mondial 2026, c'est une diaspora qui a fini par se ranger sur la même feuille de match.
Le tri silencieux des Lionceaux
C'est l'angle qu'on n'a pas vu venir, et c'est peut-être le plus parlant. Ouahbi est champion du monde U20. Le Maroc tout entier a vibré au Chili en octobre dernier. Vingt-et-un Lionceaux ont écrit l'une des plus belles pages du football marocain, en se payant successivement l'Espagne, le Brésil, la Corée, les États-Unis, la France et l'Argentine. Et combien d'entre eux retrouve-t-on dans la liste des 26 pour le Mondial des grands ?
Un seul. Yassine Gessime, le gaucher de Strasbourg, dont les arabesques en Ligue 1 ont fini par convaincre. Tous les autres sont restés à quai. Y compris, surtout, ceux qu'on attendait le plus. Othmane Maamma d'abord, l'ailier électrique de Watford, élu Meilleur Joueur du Mondial U20, un trophée qu'il partage désormais avec Lionel Messi, Sergio Agüero, Paul Pogba et Diego Maradona, ni plus ni moins. Yassir Zabiri ensuite, l'attaquant de Famalicão, auteur du doublé en finale contre l'Argentine et co-Soulier d'or avec cinq buts. Et Ismaël Baouf enfin, pilier défensif de Cambuur Leeuwarden, que les supporters réclamaient déjà pour la CAN, convoqué en mars par Ouahbi puis recalé en mai. Trois noms qui valaient ovation à Casablanca, et qui regarderont leurs matchs depuis leur canapé.
C'est le mystère de cette liste, et probablement la décision la plus ouahbienne de toutes : il connaît ces joueurs par cœur, il les a faits champions du monde, il pourrait jouer la carte de l'émotion ou du roman pop. Et il ne le fait pas. Pourquoi ? Trois lectures se chevauchent. La première, factuelle : le saut entre les U20 et les A n'est pas un changement de catégorie, c'est un changement de planète : rythme, pression, gestion des temps faibles, intensité physique. Maamma vient certes de boucler une vraie première saison en Championship anglaise avec Watford (4 buts, 1 600 minutes), mais il n'a pas encore frotté le très haut niveau. Trop tendre, sans doute. La deuxième, politique : Ouahbi refuse d'imposer ses propres gosses, conscient qu'il sera jugé sur ce procès en favoritisme à la moindre défaite. La troisième, philosophique : il prend Gessime parce qu'il joue à Strasbourg en Ligue 1, ce qui est un palier au-dessus. Pas parce qu'il était au Chili.
Bref : champion du monde U20, et patience. Los Angeles 2028 est dans la ligne de mire pour beaucoup d'entre eux. Cette Coupe du monde-ci, ce n'est pas la leur.
Le sélectionneur qui ne révolutionne pas
Et là, il faut prendre du recul. Parce qu'au fond, cette liste fait beaucoup plus parler de ses absences que de ses présences, et c'est parce que les présences, justement, n'ont rien de révolutionnaire. La quasi-totalité du groupe vient déjà d'ailleurs : huit rescapés du Qatar 2022 - Bounou, Hakimi, Mazraoui, Aguerd, Amrabat, Ounahi, Ezzalzouli, El Kaabi-, huit cadres ajoutés par Regragui entre 2023 et la CAN 2025 - Saibari, Brahim Diaz, Khannouss, Talbi, Riad, El Ouahdi, Salah-Eddine, Neil El Aynaoui-, choix Maroc en août 2025, fils de Younès El Aynaoui, ancien quart-de-finaliste d'un Grand Chelem au tennis ça vous pose un CV familial), une retraite forcée (Saïss), trois écartés du Qatar (En-Nesyri, Ziyech, Boufal). L'arithmétique est têtue.
Sur les 26, on compte au mieux six ou sept vrais ajouts d'Ouahbi : Gessime, Amaimouni, Bouaddi, Issa Diop, Samir El Mourabet (Strasbourg), Redouane Halhal (KV Malines) et Youssef Bellammari (Al Ahly, qui n'était que réserviste sous Regragui à la CAN avant son transfert en Égypte en janvier). Le reste, c'est l'héritage qu'il ne touche pas. Tagnaouti est là depuis Renard. Hakimi, Mazraoui, Ounahi, Ezzalzouli, El Kaabi sont des installés de longue date. Saibari, Khannouss, Talbi, El Aynaoui sont des recrues de Regragui qu'Ouahbi reconduit sans discuter.
Conclusion : « rétréci, pas modifié » est bien la phrase juste. Ouahbi n'a pas refondé la sélection. Il a effectivement coupé plus qu'il n'a ajouté. Les nouveaux qu'il intègre le sont à dose homéopathique, joueur par joueur, club par club : Strasbourg deux fois, Lille, Fulham, Francfort, Malines. Pas une promotion massive d'une promo, mais une géographie patiente. La révolution n'a pas eu lieu. Ce qui s'est passé, c'est une succession soignée, avec quelques signatures personnelles.
Et c'est sans doute la meilleure nouvelle pour les Lions de l'Atlas : à trois mois de l'événement, on n'a pas demandé à Ouahbi de réinventer la roue. On lui a demandé de la garder droite.
Les Frenchies et l'effet aspirateur
Autre signal envoyé par cette liste : la machine à siphonner les binationaux tourne à plein régime. Ayyoub Bouaddi, 18 ans, milieu défensif du LOSC, courtisé par Zidane, Deschamps et le président de Lille en personne, a porté le brassard de capitaine des Espoirs en mars dernier face au Luxembourg — un geste politique de Gérald Baticle pour le retenir — avant de claquer la porte deux mois plus tard. La FIFA a validé son changement de nationalité sportive le 15 mai. Le LOSC, qui le tient sous contrat jusqu'en 2029, est passé d'« étoile montante française » à « pépite des Lions » en quelques tweets de la FRMF. Ouahbi, mardi, n'a pas tari d'éloges : « Son intégration s'est très bien passée. C'est un garçon très réfléchi, avec énormément de qualités. » Évidemment.
Et Issa Diop, donc. Le défenseur central de Fulham, 1m94, 29 ans, qui jurait encore en 2019, la citation est devenue culte sur les forums marocains, qu'il était « Français » et qu'il « devait tout à la France ». Sept ans plus tard, jamais convoqué par Deschamps, à six mois d'un Mondial qui sera son dernier train, il a viré sa cuti. Sa deuxième sélection le récompense de cette volte-face. Les puristes grognent - « opportuniste ! »-, les pragmatiques applaudissent - « un mètre quatre-vingt-quatorze en Premier League, on prend » -. Ouahbi, lui, a esquivé d'un trait sec, glissant qu'avec Halhal, Diop avait « la même saison à peu près » — « même si Diop a peu joué », a-t-il tout de même précisé. Traduction : aucun des deux n'a vraiment joué, mais bon, dans un Mondial à 26, on prend de la profondeur où on peut.
Les sous-intrigues d'un coach méthodique
C'est là qu'on touche la vraie chair de cette liste : pas les noms, mais les choix architecturaux. Quatre sous-intrigues à suivre, plus une cinquième qui n'en est pas vraiment une.
La première se joue dans la cage. Derrière Yassine Bounou, qu'Ouahbi qualifie d'« indéboulonnable », deux gardiens se livrent une guerre de tranchées pour le maillot n°2. Munir El Kajoui a passé sa saison à l'infirmerie et n'a disputé qu'une poignée de rencontres, mais le sélectionneur tient à lui - « il a fait un arrêt à faire et il l'a bien fait » contre le Burundi, dixit Ouahbi-. En face, Ahmed Reda Tagnaouti, plus régulier, attend son tour. La hiérarchie sera tranchée « sur le terrain comme en dehors ». Sous Bounou, deux mecs vont donc se disputer le droit de s'asseoir sur un banc à New Jersey, Boston et Atlanta. C'est ça aussi, une Coupe du monde.
La deuxième vient un cran plus haut, dans l'axe central : le cas Aguerd. Le gaucher de l'OM revient de loin, opéré d'une pubalgie chronique, il a serré les dents pendant toute la CAN 2025 où il a « mis le Maroc au-dessus de tout », dixit le sélectionneur. Aujourd'hui il rejoue, mais Ouahbi joue prudent : il a convoqué Marwane Saadane en réserviste explicite, comme assurance Aguerd. La roue de secours qu'on espère ne pas avoir à sortir du coffre, mais qu'on garde gonflée. Si Aguerd flanche, le projet défensif vacille.
La troisième est plus comptable : la géométrie. Cinq latéraux pour deux places, dans une liste de 26. Pourquoi cinq ? Parce qu'Ouahbi prévoit explicitement de glisser Noussair Mazraoui dans l'axe comme cinquième défenseur central si besoin, et de compter sur Youssef Bellammari (latéral gauche) à la fois pour fermer le couloir et, c'est lui qui le dit, pour « faire quelque chose en avant grâce à son pied gauche ». Mazraoui en charnière, ce n'est pas une lubie : « On peut compter sur Mazraoui partout », a tranché Ouahbi. L'homme à tout faire d'une défense qui se rêve modulable.
La quatrième est plus discrète, et c'est probablement le choix le plus contre-intuitif de la liste : le pari Amrabat. Personne n'en parle ouvertement. Le natif d'Huizen, vétéran du Qatar et de la CAN 2025, traverse à 29 ans une saison en dents de scie au Real Betis,où il est prêté par Fenerbahçe, mais où Pellegrini lui-même, selon la presse espagnole d'avril, ne serait « pas pleinement satisfait » de son rendement. Performances jugées « irrégulières », option d'achat envolée, retour à Istanbul programmé pour fin juin. Et surtout, surtout : un profil qui à première vue colle assez peu au « Ouahbi-foot ». Plutôt devenu lent, peu créatif balle au pied, vertical par défaut, là où le sélectionneur veut des transitions et de la conservation. Un récupérateur coriace à l'ancienne dans un projet qui veut un milieu balle-au-pied. Sur le papier, ça ne colle pas.
Sauf que le calcul d'Ouahbi est probablement plus subtil. On ne convoque pas Amrabat pour battre Haïti. On convoque Amrabat pour battre l'Allemagne en quart. Pour le moment où la Coupe du monde bascule, où les minutes ralentissent, où il faut un mec capable de prendre un carton jaune utile à la 88ᵉ, de ralentir une transition adverse, de fermer un milieu sous canicule à Mexico. Une arme de fin de partie, pas de phase de groupes. Un Amrabat, c'est aussi un mentor pour Bouaddi (le futur n°6 marocain), une voix dans le vestiaire pour les revenants encore sonnés de la finale de la CAN. Et, accessoirement, un type qui a déjà vécu une demi-finale de Coupe du monde et un quart où il a tenu le milieu seul contre l'Espagne. Tout ça, ça vaut une convocation, même quand le projet de jeu ne vous épouse pas parfaitement. C'est aussi ça, le métier de sélectionneur : ne pas confondre la phase de groupes avec le reste du tournoi.
Reste un cinquième détail qui n'est plus tout à fait une sous-intrigue mais carrément un coup de pied : l'enterrement du faux 9. Ouahbi a explicitement refusé de relancer l'expérience tentée avec Ismaël Saibari sous Regragui, « qui n'avait pas convaincu et qui avait été regrettée par plusieurs observateurs ». Attention, qu'on s'entende : on ne parle pas d'un joueur de complément. Saibari sort de la saison la plus aboutie de sa carrière au PSV avec quinze buts et huit passes décisives en Eredivisie, troisième titre néerlandais d'affilée, et un PSG et un Bayern qui se chamaillent autour de sa signature pour soixante millions d'euros. C'est probablement le Marocain en plus grande forme de toute cette liste. La nuance d'Ouahbi est purement positionnelle : Saibari reste un titulaire indiscutable, mais à sa place naturelle en tant que milieu offensif, derrière le 9, peut-être par moments ailier rentrant. Pas en pointe improvisée. À la pointe, ce sera El Kaabi ou Rahimi, deux purs avant-centres. Le costume de faux 9 est rangé au vestiaire. Polie, la déclaration. Mais c'est encore un caillou dans la chaussure du prédécesseur.
Le 13 juin, face au Brésil
Et puis il y a le calendrier. Avant le coup d'envoi du Mondial, deux dernières répétitions : Madagascar mardi 2 juin (au Maroc), puis Norvège dimanche 7 juin, avec un départ aux États-Unis dans la foulée. Deux affiches qu'on n'attendait pas forcément, mais qui collent à la méthode Ouahbi : un adversaire africain physique pour les automatismes, un européen rugueux pour la vitesse. Préparer un Mondial, ce n'est pas se rassurer, c'est se confronter.
Et le 13 juin, donc. Samedi, ouverture du tournoi pour le groupe C. Maroc-Brésil. Le même Brésil qui, en juin 1998, en France, voyait les Lions de l'Atlas éliminés sur un scénario cruel : malgré leurs quatre points, ils sortaient parce que la Norvège, dans le match parallèle, venait battre la Seleção à la 89ᵉ minute, sur un penalty signé d'un arbitre américain. Décision violemment contestée dans l'instant, puis validée quelques jours plus tard par une caméra qui montrait bien Júnior Baiano retenant Flo par le maillot. Vingt-huit ans plus tard, retrouvailles. Avec, dans l'intervalle, une demi-finale de Coupe du monde et un statut totalement renversé. Ancelotti l'a dit lui-même au tirage : le Maroc est « l'adversaire le plus dangereux » du groupe. Ronaldo, en commentateur de la cérémonie, a parlé d'un « football merveilleux ». C'est étrange d'entendre des Brésiliens parler de toi comme tu parlais d'eux il y a vingt ans. C'est aussi très flatteur. Et c'est ce qu'Ouahbi devra digérer avant le coup d'envoi.
Bref, une liste sans tapage, donc, mais qui claque plus fort qu'elle n'en a l'air, moins par ce qu'elle ajoute que par ce qu'elle ose retirer. La colonne vertébrale du Qatar est bien là, parce qu'on ne brûle pas les meubles qui marchent. Les cadres ajoutés par Regragui à la CAN aussi. Autour, Ouahbi a glissé quelques signatures : un môme repêché du Chili, un autre piqué à Lille, un troisième arraché à la cinquième division allemande, un vétéran cueilli à Fulham. Pas une révolution, donc. Une transition tenue à bout de bras.
Reste un dernier obstacle, et celui-là n'est pas dans le 4-2-3-1. « Le mental est difficile à recharger », a glissé Ouahbi en fin de conf, presque en passant, en parlant des cadres revenus cabossés de la finale perdue de la CAN-2025. « Il faudra donc non seulement travailler dur, mais aussi bien se reposer. » La phrase passe presque inaperçue dans le brouhaha des questions. C'est pourtant la plus juste de toutes. Parce qu'au fond, c'est ça la question de ce Mondial pour les Lions de l'Atlas. Pas le talent : il déborde. Pas la méthode : Ouahbi en a une. Mais la tête. Celle des gars de Doha, fatigués d'avoir tant donné. Celle d'un Maamma laissé sur le carreau, qu'il faudra ramener un jour. Celle d'un Amaimouni qu'on lance dans le grand bain en trois jours.
Reste à voir si l'Histoire, elle, est d'accord pour signer le contrat.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.





