Maroc-Équateur (1-1) : Ouahbi, le faux neuf et la vraie foi
Brahim Diaz aux prises avec une défense équatorienne de fer, lors du match amical qui a opposé la sélection marocaine à celle de l’Équateur. Crédit : DR
Madrid, vendredi soir, 21h15. Le Riyadh Air Metropolitano – oui, c'est le nom que porte désormais l'antre de l'Atlético, parce qu'on vit une époque formidable – déborde de rouge et de vert. Des milliers de supporters marocains venus du pays et de toute l'Europe ont fait le déplacement, transformant la capitale espagnole en annexe de Casablanca le temps d'une soirée. Pour beaucoup d'entre eux, ce n'est qu'un amical. Pour Mohamed Ouahbi, c'est le début de tout.
Le technicien belgo-marocain de 49 ans, auréolé d'un titre mondial avec les U20 au Chili en 2025, hérite d'un chantier aussi excitant que vertigineux : succéder à Walid Regragui, l'homme du Qatar 2022, et façonner en trois mois un groupe capable de tenir tête au Brésil dans un groupe C du Mondial qui ne pardonnera rien. Au Maroc, on ne laisse pas le temps aux sélectionneurs de s'installer. On leur tend les clés du bus et on exige qu'il roule à 200 à l'heure dès le premier virage. Et Ouahbi le placide, passé par les structures d'Anderlecht, nourri aux tableurs et aux séquences vidéo jusqu'à l'obsession, le sait mieux que personne.
Saibari en pointe, ou l'art de surprendre tout le monde
Sa première composition donne le ton. En charnière centrale, il lance Issa Diop – qui découvre la sélection à 29 ans après un long chassé-croisé identitaire avec les Bleus – aux côtés de Chadi Riad, de retour de blessure. Les couloirs sont confiés aux inoxydables Hakimi et Mazraoui. Jusque-là, pas de quoi déclencher un débat au café du coin. C'est au milieu et devant que ça se corse.
Ouahbi positionne Hrimat, capitaine des FAR de Rabat et néophyte à ce niveau, en sentinelle aux côtés d'El Aynaoui. Et surtout, il sort de son chapeau un faux neuf en la personne d'Ismaël Saibari, le joueur du PSV Eindhoven, entouré d'Ounahi, Ezzalzouli et Brahim Diaz dans un dispositif offensif fluide, sans avant-centre de métier. Pas d'El Kaabi, pas d'En-Nesyri, écartés pour des raisons purement tactiques. Le message est clair : Ouahbi veut du jeu, de la combinaison, de l'intelligence positionnelle. Il ne veut pas un point d'appui, il veut un kaléidoscope.
Le problème, c'est que face à l'Équateur de Sebastián Beccacece – un entraîneur argentin aux ambitions XXL, qui rêve tout haut de marier la rigueur défensive d'un top club anglais à la créativité offensive d'un géant catalan –, le kaléidoscope a d'abord ressemblé à un Rubik's Cube mal assemblé.
L'Équateur, ce piège sud-américain
Ceux qui prenaient la Tri pour un sparring-partner complaisant se sont sérieusement trompés d'adresse. Meilleure défense des éliminatoires sud-américaines, qualifié avec deux journées d'avance pour le Mondial, l'Équateur possède un bloc défensif redoutable – Pacho, Hincapié, Ordóñez – et un métronome au milieu en la personne de Moisés Caicedo, qui dicte le tempo comme d'autres commandent une armée. Gonzalo Plata, virevoltant, et le vétéran Enner Valencia complètent un onze qui n'a rien d'une équipe de préparation passive.
Et ça s'est vu. Dès les premières minutes, les Équatoriens ont imposé un pressing féroce, harcelant les Marocains dans leur propre camp, coupant les lignes de passes, rendant la première relance marocaine chaotique. Bounou a dû s'employer face à deux actions dangereuses avant le quart d'heure de jeu. Le Maroc, désorienté par le positionnement atypique de Saibari et le rythme physique adverse, a semblé chercher ses repères pendant la majeure partie de la première période. Les deux équipes sont rentrées aux vestiaires sur un 0-0 logique, mais l'Équateur avait clairement laissé la meilleure impression.
Tahar El Khalej, ancien international passé par Benfica et Southampton, avait posé le bon diagnostic en amont : contre une équipe aussi agressive dans le pressing, le premier enjeu pour le Maroc serait de réussir à respirer ballon au pied, à ressortir propre de sa moitié de terrain. Sur ce point précis, le verdict des 45 premières minutes fut sans appel : les Lions ont étouffé.
Le réveil après la gifle
Il a fallu une claque pour que les Lions se secouent. Trois minutes après la reprise, John Yeboah, servi par Plata, a trouvé la faille pour ouvrir le score. Le Metropolitano s'est soudain figé. 0-1, et le sentiment que le Maroc version Ouahbi allait essuyer sa première défaite avant même d'avoir compris ce qui lui arrivait.
Sauf que ce but a eu un effet paradoxal : il a libéré les Marocains. Comme si le fait de courir après le score avait dissipé la brume tactique de la première heure. Le pressing s'est intensifié, les intentions offensives sont devenues plus claires, et Ouahbi a commencé à actionner ses leviers. El Khannouss et Rahimi sont entrés en jeu, puis le jeune Gessime Yassine – 20 ans, champion du monde U20 – a pris la place de Brahim Diaz. Chemsdine Talbi, Anass Salah-Eddine et Samir El Mourabet ont suivi. En quelques minutes, le visage de l'équipe a changé du tout au tout.
Le premier coup de tonnerre marocain est survenu à la 64e minute. Un penalty obtenu, tiré par El Aynaoui, repoussé par Galíndez, et repris au fond des filets par Hrimat. Le stade explose. Mais la VAR, ce garde-fou sans âme, décrète un empiétement : le pied du capitaine de l’AS FAR avait mordu la ligne. Le but est annulé. Douche froide. La cruauté du football moderne résumée en un instant de vidéo-arbitrage.
La tête d'El Aynaoui, ou la rédemption à la 88e
Le Maroc pousse, insiste, bute sur cette défense équatorienne dont la réputation n'était pas usurpée. Brahim Diaz rate une occasion franche à la 70e, seul mais trop brouillon dans la finition. Le chrono défile, et avec lui, les espoirs d'un nul qui semblent s'amenuiser.
Et puis, 88e minute. Corner droit. Hakimi – qui d'autre ? – enroule un ballon millimétré dans la surface. Neil El Aynaoui, le milieu de l'AS Roma, s'élève au-dessus de la mêlée et claque une tête imparable. 1-1. Le Metropolitano rugit. Le même El Aynaoui qui avait vu son penalty repoussé quelques minutes plus tôt se rachète de la plus belle des manières. Il y a des scénarios que même les meilleures séries Netflix n'oseraient pas écrire.
Ouahbi, satisfait, mais lucide
En conférence de presse, Mohamed Ouahbi a affiché le visage d'un homme soulagé, mais pas dupe. Il a reconnu la qualité de l'adversaire, saluant une formation qui met une pression constante et ne laisse aucun temps mort. Il a admis que la première période avait posé des problèmes de construction, que l'équilibre collectif restait à trouver, et que le choix du faux neuf nécessiterait du temps pour fonctionner pleinement. En substance : il a vu ce qu'il voulait voir – la capacité de réaction de son groupe, la qualité des remplaçants, le tempérament collectif – tout en identifiant ce qui cloche : la profondeur, les appels dans le dos des défenseurs, la synchronisation.
Surtout, il a tenu à valoriser l'ensemble de son effectif, ceux qui ont débuté comme ceux qui ont terminé. Une manière habile de montrer qu'il ne dirigera pas une équipe de titulaires et de seconds couteaux, mais un groupe. Un vrai, avec de la concurrence à chaque poste et une place pour ceux qui se montrent, qu'ils s'appellent Hakimi ou Gessime.
Trois mois pour convaincre
Ce Maroc-Équateur ne compte pour rien, officiellement. Pas de points FIFA en jeu, pas de qualification en suspens, pas de trophée au bout. Mais dans les faits, il raconte beaucoup. Il dit qu'Ouahbi est un coach qui assume ses choix, même risqués. Qu'il n'a pas peur de lancer des jeunes dans le grand bain. Que la page post-Regragui est bel et bien tournée, sans pour autant dynamiter les acquis. Il dit aussi que l'Équateur sera un client sérieux pour quiconque le croisera au Mondial, et que le Maroc, malgré son talent individuel, devra impérativement trouver une cohérence collective s'il veut reproduire l'exploit qatari cet été en Amérique du Nord.
Prochain arrêt : Lens, mardi, face au Paraguay. Autre adversaire sud-américain, autre galop d'essai musclé, même obsession. Le Mondial se joue dans trois mois. Et Mohamed Ouahbi, le gamin de Schaerbeek devenu architecte tactique, a exactement ce délai-là pour transformer un groupe de talents en équipe. Le chrono tourne. À Madrid, il a au moins prouvé une chose : quand les Lions sont acculés, ils savent encore montrer les crocs.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.
