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26.04.2016 à 23 H 28 • Mis à jour le 25.07.2016 à 06 H 11
Par
Panama Papers

Société écran et compte en Suisse pour Abdesselam Bouchouareb, ministre algérien

Abdesselam Bouchouareb, ministre algérien de l’industrie et des mines © (dr). COURTESY MEDIAPART.
Abdesselam Bouchouareb, ministre algérien de l'industrie, a créé en 2015, via une société luxembourgeoise, une coquille offshore pour gérer un compte en Suisse provisionné de 700 000 euros. Mossack Fonseca s'est inquiété des risques liés à cette « personne exposée politiquement (PEP) ». Les détails.

Parmi les nombreuses personnalités mises en cause dans le scandale des « Panama Papers » se trouve l’un des poids lourds du gouvernement algérien. Abdesselam Bouchouareb, ministre de l’industrie et des mines, a eu recours aux services de la firme panaméenne Mossack Fonseca pour créer en avril 2015 une société offshore, la Royal Arrival Corp. Un an après son entrée au gouvernement, et alors que la loi algérienne interdit la possession à l’étranger d’avoirs monétaires issus d’une activité en Algérie, il apparaît que le ministre a voulu protéger derrière un rideau bien opaque la possession d’un compte en Suisse. Ce compte qui abrite 700 000 euros avait précédemment été logé au Luxembourg puis transféré à Genève, dans la filiale suisse de la National Bank of Abu Dhabi (NBAD Private Bank).


Il ne s’agit pas cette fois de dizaines de millions de dollars. Mais l’histoire du ministre illustre bien la sophistication de ces coquilles offshore administrées par des prête-noms, comme le montrent les documents et courriels obtenus dans le cadre du projet « Panama Papers », associant le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), le journal allemand Süddeutsche Zeitung et leur partenaire pour le monde arabe, l’Arij (Arab reporters for investigative journalism).

Un montage offshore pour protéger un montage financier

Selon les documents que Le Desk a été en mesure de consulter, le montage offshore auquel Abdesselam Bouchouareb a recouru afin de protéger son secret financier suisse se base sur Guy Feite, financier et gestionnaire de fortune pour la Compagnie d’étude et de conseil (CEC), une société établie au Luxembourg,


Dans un courriel adressé au correspondant de Mossack Fonseca Luxembourg, en date du 21 octobre 2015, Guy Feite précise que le ministre algérien a voulu créer la société RAC pour gérer ce portefeuille placé en Suisse. « La société qu’il nous avait demandé de constituer n’avait pour but que de détenir un portefeuille de valeurs mobilières détenu actuellement à titre personnel et constitué de capitaux issus de la vente de biens immobiliers. Ce portefeuille d’un montant de 700 000 euros est cantonné depuis ses prises de fonctions politiques et a été transféré de la BIL Luxembourg vers NBAD Genève », indique-t-il.


Abdesselam Bouchouareb a demandé par le biais de la CEC de constituer cette compagnie offshore avec un capital de 10 000 dollars répartis sur 100 actions au porteur (donc anonymes). Officiellement, l’objet social de cette société est d’opérer dans plusieurs domaines, travaux publics, commerce international et transport maritime à travers plusieurs pays, le Royaume-Uni, la Turquie et l’Algérie.


La Royal Arrival Corp. Document Mossack Fonseca.


L’affaire est lancée mais dans les mois qui suivent, Mossack Fonseca va demander plusieurs renseignements complémentaires. Au terme de rapides recherches sur Internet, la firme panaméenne s’interroge sur les risques inhérents au profil de cette « personne exposée politiquement (PEP) ». Car des révélations en cascade sur les biens immobiliers de dignitaires algériens à Paris ont marqué l’actualité algérienne en cours de l’année 2015. Et Mossack Fonseca s’inquiète et menace de se retirer du montage. « Le problème ici est qu’il s’agit clairement d’une personne ressortant comme PEP. Donc notre “compliance dept.” recommande la résiliation de MF en tant qu’agent enregistré de cette même société », écrit un responsable de Mossack Fonseca, dans un mail adressé le 6 octobre 2015 à CEC Luxembourg.


En réponse, Guy Feite doit divulguer le secret financier de Bouchouareb et apporter des précisions sur l’origine de ses fonds. Il indique au passage que la RAC n’est qu’une coquille vide qui n’a été créée que pour placer de l’argent. « Je vous précise que la société panaméenne n’a à ce jour pas eu d’utilisation et elle était destinée à détenir ledit portefeuille », souligne-t-il. Irrité par les inquiétudes exprimées, le gestionnaire luxembourgeois précise : « Nous comprenons qu’il est difficile à votre ‘‘compliance dept.’’ de gérer ce dossier, la médiocrité des informations puisées dans des sites web au sujet de notre client en atteste. Nous devons voir prochainement M. Bouchouareb à Paris et l’informerons de vos demandes. Par contre, dans l’immédiat la société reste en stand-­by », écrit-il dans un mail en date du 21 octobre 2015.

Député, ministre et homme d’affaires…

Interrogé par Mediapart, Guy Feite a précisé quelques détails du montage, lundi 5 avril. D’abord, sur l’objet social de la RAC : « La société avait pour objet de reprendre et gérer des biens patrimoniaux existant avant l’entrée en fonction de Monsieur Bouchouareb. Les autres activités reprises dans les statuts y figurent comme pour tous les statuts des sociétés panaméennes et ne correspondent à aucune volonté d’utilisation de la part de Monsieur Bouchouareb. » Le gestionnaire luxembourgeois confirme également le gel de la société : « Nous vous confirmons que Monsieur Bouchouareb nous a demandé de geler cette société pendant l’exercice de mandats publics. » En revanche, il ne dit rien du devenir de l’argent suisse du ministre (Voir en bas de page l’intégralité de sa réponse à Mediapart).


La demande faite par CEC Luxembourg sur les caractéristiques de la société offshore RAC.


Nommé en avril 2014 ministre de l’industrie et des mines, Abdesselam Bouchouareb, 63 ans, n’en est pas à sa première fonction politique. Il a été ministre de l’industrie et de la restructuration de septembre 1996 à juin 1997 puis ministre délégué à l’emploi d’août 2000 à mai 2001. De même, il a présidé le Conseil national économique et social (CNES) de 1994 à 1996 et a fait deux mandats parlementaires sous la bannière du Rassemblement national démocratique (RND) où il siège dans des instances exécutives. Il était député d’Alger jusqu’à sa nomination au gouvernement.


Parallèlement à cette carrière politique, Abdesselam Bouchouareb est un homme d’affaires associé dans plusieurs sociétés familiales que gère actuellement son frère Othmane : IBB (Infrastructures de base et bâtiments) qui fait dans les travaux publics et le bâtiment  il y a aussi l’Algérienne de la menuiserie industrielle profilés et charpente (AMIPC).


C’est d’ailleurs cette carrière d’homme d’affaires qui est mise en avant par le gestionnaire de fortune Guy Feite pour justifier l’origine des fonds utilisés pour la création de la société offshore Royal Arrival Corp. (RAC). Dans un courriel du 21 octobre 2015 à son correspondant de Mossack Fonseca, Guy Feite souligne : « Bouchouareb s’est constitué un patrimoine en étant industriel et n’a pas besoin de la politique pour vivre. »


En tout cas, la déclaration de patrimoine du ministre n’a jamais été publiée au Journal officiel, comme le prévoit la loi pour les responsables de son rang. Les révélations sur la société offshore du ministre relanceront à tout coup la polémique sur l’état exact de sa fortune. En avril 2015, le ministre s’était trouvé mis en cause à la suite de la publication du livre Alger-Paris, une histoire passionnelle, des journalistes Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet (voir ici notre entretien avec les auteurs du livre). Leur enquête révélait qu’Abdesselam Bouchouareb possède un luxueux appartement de 156 m2, quai Montebello dans le Ve arrondissement de Paris, acquis en juin 2006 pour 1,18 million d’euros dont 600 000 euros provenant d’un prêt relais d’une année. Guy Feite le confirme d’ailleurs dans ses échanges avec Mossack Fonseca. Le ministre a également possédé un autre appartement, rue Singer dans le XVIe arrondissement de Paris, vendu en 2006 pour 900 000 euros.


Les correspondances échangées entre la CEC et Mossack Fonseca montrent que le souci d’Abdesselam Bouchouareb, qui n’a officiellement pas d’activités en dehors d’Algérie, était de dissimuler son identité. Si la société offshore est aujourd’hui « gelée », assure son gestionnaire de fortune, la fortune du ministre continue toujours de prospérer dans l’opacité et hors de l’Algérie.


Lyas Hallas, auteur de cet article, est un journaliste algérien associé au projet Panama Papers, via l’Arij (Arab reporters for investigative journalism).

Notre partenaire Mediapart a contacté Francesco Capponi de Mossack Fonseca Luxembourg sur les vraies raisons qui ont poussé sa firme à vouloir retirer ses agents de l’administration de la RAC. Sa réponse : « Malheureusement, en tant que simple employé de la société MF Luxembourg, je ne suis nullement compétent pour répondre à vos questions. Je vous invite donc à poser toutes vos questions au service concerné, en langue anglaise ou espagnole, qui pourra certainement mieux que moi répondre à toutes vos questions, à l’adresse courriel suivante :[email protected] ».

Mediapart est entré en contact avec le ministre Abdesselam Bouchouareb puis avec son conseiller en communication mais, ils n’ont pas voulu commenter l’information.


Guy Feite a répondu à Mediapart lundi 4 avril. Sa réponse est à lire en intégralité ici.


A NOS LECTEURS : Cet article inaugure le partenariat éditorial conclu entre Le Desk et Mediapart