Newsroom
Le meilleur de l’actualité au fil des événements

Connectez-vous

Mot de passe oublié ?

Abonnez-vous !

Découvrez l'offre de lancement du Desk

60 DH
1 mois
Découvrir les offres
11.05.2016 à 16 H 35 • Mis à jour le 11.05.2016 à 17 H 41
Par
INTERVIEW

Ali El Yazghi : « Je ne tue pas le père, mais je crée le fils »

09.05.2016, Rabat, Maroc. Ali El Yazghi, coordinateur national du nouveau parti politique Al Badil Addimocrati. DAVID RODRIGUES / LE DESK
Les frondeurs de l’USFP de Driss Lachgar ont fini par créer leur propre parti : Al Badil Addimocrati, né officiellement samedi dernier à Mohammedia. Son premier leader, ou coordinateur national, nous parle de cette nouvelle formation de gauche, de son projet politique, sa ligne, ses ambitions.

Initié par Tariq Kabbaj, Abdelali Doumou, Ahmed Reda Chami et d’autres frondeurs de l’USFP de Driss Lachgar, le parti Alternative Démocratique (Al Badil Addimocrati) est né officiellement samedi 7 mai après trois ans de tractations. A sa tête, les scissionnaires ont choisi un jeune : Ali El Yazghi, 37 ans, ancien leader de la Chabiba Itihhadiya, fils d’une grande famille ittihadie. Bac à l’incontournable Lycée Moulay Youssef de Rabat, il s’envole aux Etats-Unis pour faire des études d’ingénierie, en électrique et en informatique, avant de rentrer au bercail pour baigner dans le parti de son papa, Mohamed El Yazghi, une des figures de l’USFP.


Par la scission qu’il a mené et la création d’un nouveau parti, le jeune Yazghi se fait désormais un prénom, tente de faire la politique autrement en se détachant des structures « staliniennes » des partis de gauche. Pas dupe, il ne mise pas sur les échéances électorales d’octobre ni sur celles de 2021. Car malgré son physique de lutteur, Ali semble dérouler une stratégie de marathonien : parier sur une majorité de gauche à long terme, en reconstruisant sur le terrain une certaine confiance perdue dans les idéaux de gauche. Vaste programme.


Quelle est l’utilité de créer un 35ème parti au Maroc, une énième formation de gauche, à un moment où l’on s’attendait plus à un rassemblement des forces progressistes contre la montée du courant conservateur ?

Je pense qu’aujourd’hui, on est en phase de transition et il y a évidemment une recherche d’une solution nouvelle. L’Espagne après Franco comptaient une centaine de partis politiques, mais aujourd’hui on ne parle plus que de 4 ou 5 grandes formations politiques. Le filtre se fait naturellement. Al Badil est une réponse à un problème qui existe dans la société marocaine. Ça fait plus d’une dizaine d’années qu’on atteint difficilement les 50 % de participation, des inscrits, aux élections. Donc il y a un problème structurant d’offre et de demande. Le citoyen cherche quelque chose de nouveau, de frais, qui lui parle. Il y a une réflexion quant à la manière de faire la politique. C’est la chance que veut saisir Al Badil pour bâtir son avenir.


Vous avez choisi le statut de coordinateur national au lieu de l’appellation classique de secrétaire général. C’est une façon de se différencier des autres partis ?

On a choisi de travailler avec un système de coordination certes, mais c’est aussi pour relever un peu l’esprit d’équipe qui règne sur la philosophie organisationnelle de notre parti. Les titres à l’instar de président ou secrétaire général sont généralement liés à des systèmes présidentiels, où le leader a des prérogatives très importantes. Notre idée, c’est d’avoir une véritable démocratie participative, où les grands choix, directions et orientations sont pris par les militants et les militantes.


C’est ce que vous appelez une organisation horizontale ?

Tout à fait. L’objectif derrière une telle approche, c’est que tous nos militants se sentent impliqués dans la vie et les décisions du parti. Il faut bien sûr avoir une équipe qui suit le travail au quotidien, et c’est ce qu’on appelle la coordination nationale. C’est ce qui, à mon sens, manque au champ politique marocain. On a l’impression d’être dans des structures où la décision est très centralisée et des fois très opaque. C’est aussi une chose qui donne naissance à des incompréhensions chez les membres des partis.


Ali El Yazghi lors du congrès constitutif du parti Alternative démocratique tenu à Mohammedia le samedi 7 mai. AIC


A part le côté organisationnel, en quoi Al Badil se différencie des autres partis ?

On a une structure souple sans zaim comme j’ai dit précédemment et ça c’est une particularité propre à nous. Les partis de gauche au Maroc ont gardé une organisations stalinienne avec un comité central et des structures rigides qui ne sont plus adéquates dans la société moderne d’aujourd’hui. On ne peut pas avoir une section dans un quartier de 300 000 habitants qui tourne avec une dizaine de personnes. Il faut des méthodes nouvelles et innovantes. Les réseaux sociaux nous offrent cette flexibilité et une accessibilité sur une nouvelle population. C’est une présence au quotidien que nous visons, ça ne peut plus être une présence occasionnelle. Et c’est bien là où il y a un avenir.


On vous taxe toujours de « fils de »  en référence à votre géniteur, Mohamed El Yazghi, figure de l’USFP. La création d’Al Badil est votre façon de « tuer le père » ?

Sur le plan émotionnel, je n’aime pas beaucoup cette phrase. Je la trouve dure. Je ne tue pas le père, mais je crée le fils. Je ne remets pas en cause son apport sur mon éducation, sur mes principes et sur ce que je suis devenu. Sans lui et sans ma mère, je n’aurais jamais fait tout cela. Et en tout cas, l’étiquette « fils de » me suivra toute ma vie. La première fois qu’on me l’a sorti, j’avais 16 ans à la jeunesse de l’USFP. Et depuis cette date elle ne me quitte plus. La vérité, je pense que moi aussi je m’y suis un peu habitué. A un moment donné, je pense que les gens réaliseront que j’ai un prénom.


L’initiative d’Al Badil a été conduite par Feu Ahmed Zaidi. Tariq Kabbaj et Abdelali Doumou ont (entre autres) pris ensuite le flambeau avant de se retirer. La naissance d’Al Badil s’est faite apparemment dans la douleur. Non ?

On peut dire que la préparation l’a été oui, mais le début c’était samedi dernier. Il est vrai que les préparatifs, qui ont duré tout de même trois années, ont été meublés par des débats intéressants des fois, houleux et divergents aussi d’autres fois. La question générationnelle y a été pour quelque chose. Nous, quand on parle d’Al Badil on se projette en 2021 voire en 2026, alors que pour quelques uns, cet horizon paraît lointain, car ils ne seront peut être plus actifs politiquement. D’un certain coté, je les comprends. Tariq Kabbaj nous a soutenu jusqu’à la dernière minute, mais il a dit qu’il ne voulait plus faire de la politique directement. Cette position le fait grandir davantage à nos yeux. Pour les autres qui ont quitté l’intiative, ils ont fait des choix court-termistes. Nous voulons tracer une feuille de route pour l’avenir. Nous devons construire une majorité de gauche. Et cela ne peut se faire que sur le long terme d’après notre analyse des choses.


On dit que vous vous vous êtes inspirés d’expériences partisanes à l’international, notamment celle de Podemos en Espagne…

Nous ne sommes pas Podemos, mais on s’est inspiré un peu d’eux c’est vrai, notamment quand on préparait notre règlement intérieur surtout par rapport à la flexibilité qu’ils ont dans leurs organisation. Sur des aspects, nous sommes différents. Nous avons aussi vu ce qui se passe dans des partis socio-démocrates profondément enracinés dans la société comme en Suède ou au Chili. On peut dire que nous avons pris un peu de matière grise d’ailleurs pour en faire un joli cocktail à la marocaine.


Vous arrivez à quelques mois des législatives. Allez-vous participer au jeu électoral ? Si oui, quelles sont vos ambitions ?

Notre objectif est d’être présent. Nous sommes convaincus que les élections sont un moment fondamental de la vie politique. Nous voulons faire campagne, présenter de belles listes avec des candidatures de bon niveau, en mettant en avant de nouveaux visages portant un bon programme économique et social. Nous allons avoir la chance de faire du porte à porte, pratique qui est malheureusement interdite en dehors des périodes électorales, pour pouvoir communiquer avec les citoyens partout au Maroc et de manière directe.


Vous pensez pouvoir couvrir combien de circonscriptions et vous misez sur quel score ?

Nous sommes à cinq mois des élections, et rien que le fait de participer peut être considéré comme un bon résultat. On ne va pas dire que nous allons révolutionner le champ politique marocain, mais notre espoir c’est d’y arriver d’ici les prochaines élections ou celle d’après. Pour la couverture du territoire, c’est un peu prématuré pour en parler. Nous avons notre première réunion cette semaine et l’un des principaux chantiers sera la mise en place de la commission des élections. Nous avons déjà pas mal de demande de personnes et tout se fera dans les règles de l’art dans l’objectif de présenter les meilleures candidatures possibles.


Le coordinateur national d'Al Badil compte participer aux élections d'octobre 2016. Mais ses yeux sont rivés sur 2021 et 2026. DAVID RODRIGUES / LE DESK.


En sortant du congrès, quelles étaient les grandes lignes de votre projet politique et social ?

Nous avons validé notre programme, (Al bayan al khitami), qui est la feuille de route du parti. Sur le plan politique, nous avons pour ambition de créer une dynamique pour pouvoir mettre en place un front socialiste capable d’être populaire dans la société. C’est notre premier combat. Nous avons aussi clarifié notre point de vue par rapport à la constitution, notamment sur le point de la monarchie parlementaire qui doit être construite sur des bases solides et avec des intervenants politiques solides. C’est un objectif réel de notre parti. Il faut aussi garder à l’esprit qu’il faut enraciner la démocratie dans le pays. Nous portons aussi à bras le corps les problématiques de la femme, et l’un de nos regrets c’est que nous ne sommes pas arrivés a avoir 50 % de femmes dans l’ensemble de nos appareils.


Une possible alliance avec la Fédération de la gauche démocratique, menée par le PSU de Nabila Mounib ?

Nous avons bien évidemment tendu la main à nos amis de la gauche, et je pense que notre bataille actuellement c’est de construire Al Badil. On a été à la fois agréablement et désagréablement surpris par nos amis de la FDG. On a eu la présence d’une délégation du PSU et une autre de Taliâa, mais le secrétaire général d’Al Mouatamar qui nous a attaqué, sans véritable raison. Cela dit, la réflexion est là et le rapprochement est une éventualité qui existe.


Avec la création d’Al Badil, vous risquez de perdre votre siège au parlement et l’éviction du groupe de l’USFP. Vous passez votre siège en pertes et profits ?

C’est une question à laquelle je n’y prête aucune attention. L’impact sur ma carrière politique est inexistant d’autant plus qu’il ne reste que quelques mois à la fin de la législature. Le ridicule est venu de l’USFP qui m’a éjecté du parti il y a plus de deux ans et qui aujourd’hui bizarrement me considère toujours comme un des siens. Ceci étant dit, je suis prêt à accepter toutes les décisions et ce n’est pas quelque chose qui me pose problème.


Ahmed Reda Chami faisait partie des premiers frondeurs qui ont lancé l’initiative Al Badil, mais il a subitement disparu des radars. Est-il avec vous ?

Je l’ai eu au téléphone dimanche, il m’a appelé pour me féliciter. Ahmed Reda Chami m’a été d’un grand soutien dans cette période de préparation. Son choix à lui était de rester loin de la création d’un parti, et ce bien avant Al Badil. Il défendait l’option de création d’une association. Nous avons respecté ses choix. Cela dit, c’est quelqu’un qui nous soutient. Il a été nommé ambassadeur à l’UE, sinon je suis certain qu’on aurait pu le convaincre pour nous rejoindre.


L’USFP a beaucoup reculé lors des deux derniers scrutins et connaît maintenant des scissions dans ses rangs. Peut-on dire que le parti de Abderrahim Bouabid est mort politiquement ?

Pour moi, la page est tournée. Je laisserai aux électeurs le soin d’en juger. Il ne faut pas oublier que j’ai beaucoup de souvenir et beaucoup d’amis qui y sont, mais le jour où j’ai compris que je ne pourrais plus y rester c’est quand l’USFP a perdu définitivement l’indépendance dans les prises de décision.