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16.09.2016 à 20 H 59 • Mis à jour le 17.09.2016 à 00 H 45
Par
Contre-enquête

Le quotidien français Libération du 30 août a bien été censuré à son arrivée au Maroc

Le n°10971 de Libération daté du 30 août contenait un article sur deux pleines pages consacré à Naâma Asfari, jugé à 30 ans de réclusion criminelle par le tribunal militaire de Rabat pour son implication dans les événements sanglants de Gdim Izik. REUTERS
Presstalis, diffuseur français de Libération contredit formellement sa filiale locale Sochepress qui avait expliqué que l’édition du 30 août du quotidien n’était pas disponible en kiosque au Maroc le lendemain de sa parution pour cause de retard de livraison. Les dénégations de Mustapha El Khalfi, ministre de la Communication sur un cas de censure manifeste sont remises en cause. Les détails

Le 2 septembre, Le Desk révélait que l’édition du quotidien français Libération datée du 30 août 2016 devant être distribuée par Sochepress au Maroc le lendemain de sa parution comme il est d’usage, n’avait pas été livrée dans les kiosques du royaume. Le numéro contenait un article sur deux pleines pages consacré à Naâma Asfari, jugé à 30 ans de réclusion criminelle par le tribunal militaire de Rabat pour son implication dans les événements sanglants de Gdim Izik.


Article sur l'affaire Naâma Asfari paru dans l'édition du 30 août 2016 de Libération. Le numéro a été interdit de diffusion sur le territoire marocain alors qu'il est disponible sur Internet.


Pour s’en assurer, Le Desk avait contacté la direction de Sochepress qui n’avait pas répondu à ses multiples relances. Cependant, des sources internes au sein du distributeur nous avaient assuré que le numéro en question avait bien été réceptionné le 30 août au soir et qu’il devait être mis dans le circuit à Casablanca le lendemain « avec la fournée de 15h ».


Le Desk a pointé les principaux kiosques de Casablanca dans l’après-midi du 31 août, puis durant la journée du 1er septembre, ainsi que la matinée du 2 septembre. Il a constaté de visu que le numéro en question n’avait jamais été distribué, alors que le suivant, daté du 31 août était disponible quant à lui dès le 1er septembre.


Sochepress réduit l’affaire à « un malentendu »

Selon des sources internes à Sochepress, « des exemplaires du numéro en question ont été soumis à l’appréciation du ministère de la communication qui a ordonné sa non distribution ». Contacté par Le Desk, Mustapha El Khalfi, ministre de la communication et porte-parole du gouvernement était, à cette date, demeuré injoignable. Dans une communication téléphonique avec la rédaction, plusieurs jours après la parution de notre article, il évoquait incidemment que son ministère n’était pas au fait de ce cas.


Rebondissant sur l’affaire, TelQuel s’interrogeait le 3 septembre sur la question, avant de recueillir sous forme de mise au point le 6 septembre la version officielle de Sochepress et celle du ministre. « Il s’agit d’un malentendu (…) Nous avons reçu le numéro avec deux jours de retard et nous l’avons bien distribué dans tous les kiosques habituels à Casablanca et à Rabat, avant qu’il ne soit retiré 24 heures plus tard comme tout quotidien », a affirmé à TelQuel, Yassine Bouziane, directeur commercial de la société. Mustapha El Khalfi est cité dans le même article pour corroborer cette version en affirmant que « contrairement à ce qui a été dit, nous n’avons ordonné aucune interdiction ».


L’explication tardive et évasive de Sochepress ne nous a pas paru convaincante. Le Desk a tenu à vérifier ses assertions aux deux extrémités de la chaine de distribution. A Casablanca tout d’abord, cinq points de ventes majeurs nous ont confirmé, pour certains registres en main, que ce numéro n’a jamais été livré, ni dans les temps conventionnels, ni avec retard, comme le prétend le directeur commercial de Sochepress.


Il était donc désormais nécessaire de remonter la filière pour vérifier à la source le calendrier de routage de cette édition, soit de son expédition de la France vers le Maroc.


La réponse est venue de Presstalis, le diffuseur français chargé par Libération des expéditions et maison-mère de Sochepress depuis 2008. Dans un mail reçu par Le Desk le 16 septembre, Maxime Renaux, Export Territory Manager et Responsable des Marchés chez Presstalis certifie qu’ « après vérification, il s’avère que ce numéro de Libération a bien été distribué dans les temps par Presstalis à destination du Maroc, soit le mardi 30 août ». Il dément donc les dires de la direction de Sochepress, la cargaison n’ayant pas pu se perdre en vol durant 48 heures, à moins qu’elle n’ait été retenue à son arrivée à l’aéroport Mohammed V de Casablanca, ce que ne pouvait ignorer Sochepress.


Plus subtile que la censure, la rétention

Dans ces conditions, il reste peu de doute permettant d’affirmer que Mustapha El Khalfi, ministre de la communication et porte-parole du gouvernement et le distributeur local Sochepress ont manifestement accordé d’une manière ou d’une autre leurs violons pour livrer des explications contrefaites à propos de l’édition du 30 août de Libération, d’autant que les sources du Desk au cœur du centre de tri de Sochepress à Sidi Maârouf maintiennent à ce jour leurs dires, confortant les informations fournies par Presstalis.


Cette situation rappelle les mesures similaires prises ces dernières années à l’encontre de la presse étrangère. La censure pure et simple étant devenue dommageable en terme d’image, une technique plus subtile a été mise en place, celle de la rétention temporaire.


Exemple parmi d’autres, en août 2013, un numéro du Monde était « absent des kiosques » pendant la journée de sa distribution ordinaire. Il contenait un éditorial très sévère consacré à l’affaire Galvan. Trois jours plus tard, l’édition en question devait apparaître quelques heures dans le réseau de distribution avant d’être ramassée. Le Monde ne pouvait alors constater que « d’importants retards dans sa livraison », mais ne pouvait techniquement évoquer un cas de censure.


Le cas du n°10971 de Libération daté du 30 août, démontre à son tour que Sochepress est assimilable à un agent sous-traitant de la censure d’Etat.