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08.12.2016 à 15 H 22 • Mis à jour le 08.12.2016 à 15 H 22
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Billet

Quand Aboubakr Jamaï réfute l’existence d’une presse indépendante

Aboubakr Jamaï, ancien directeur du Journal Hebdo et enseignant à l’IAU Collège à Aix-en-Provence, était invité le 30 novembre, à Washington, du Project on Middle East Democracy (POMED) à l’occasion du dixième anniversaire de la remise des prix de l’ONG américaine. Courtesy KHALID AZIZ
Invité par le POMED à Washington, l’ancien directeur du Journal Hebdo a estimé qu’il n’existait plus au Maroc d’institutions médiatiques indépendantes. Un déni des réalités qui participe à la mise en quarantaine des rares médias libres déjà très combattus par ailleurs

Aboubakr Jamaï, ancien directeur du Journal Hebdo et enseignant à l’IAU Collège à Aix-en-Provence, était invité le 30 novembre, à Washington, du Project on Middle East Democracy (POMED) à l’occasion du dixième anniversaire de la remise des prix de l’ONG américaine, qui chaque année organise pour la circonstance un gala de levée des fonds. Il était accompagné du sénateur Chris Murphy, de l’activiste tunisienne Amira Yahyaoui, de l’ancien sous-secrétaire d’Etat William J. Burns, de la correspondante de NPR au Caire Leila Fadel, de Jackson Diehl, responsable éditorial au Washington Post, du journaliste canadien d’origine iranienne Maziar Bahari, et de la journaliste égyptienne Lina Atallah, directrice de Mada Masr.


POMED est une organisation non partisane sans but lucratif « qui se consacre à examiner comment les démocraties authentiques peuvent se développer au Moyen-Orient et comment les États-Unis peuvent le mieux soutenir ce processus ». Jamaï et Ali Anouzla, directeur du site d’informations Lakome2 avaient reçu en 2014, le prix « Leaders pour la démocratie » décerné par cette même organisation. L’ex-ambassadeur aux Etats-Unis, Rachad Bouhlal avait réagi par un câble diplomatique destiné à sa hiérarchie et révélé par les fuites du compte « Chris Coleman », qui suggérait de mener des actions diplomatiques, notamment par le biais de Serge Berdugo, auprès de Stephen McInerney, directeur exécutif du POMED pour « réfuter le prix », faisant valoir « le trouble causé au Maroc et en particulier à la communauté juive de voir qu’un journaliste (Ali Anouzla, ndlr) ayant publié une vidéo faisant l’apologie du terrorisme, soit primé ». Une attaque innommable qui avait suscité une forte indignation et montré à quel point les journalistes les plus téméraires étaient la cible du pouvoir.


Pour cette édition, Anouzla n’a pas pu se rendre à l’évènement pour des contingences de visa. Aboubakr Jamai, est quant à lui intervenu lors de cette rencontre du POMED organisée au siège du Carnegie Endownment for international Peace, sous le thème « L’avenir de la démocratie et la politique américaine au Moyen-Orient et en Afrique du nord ». « L’autoritarisme dépend essentiellement de la division des principales composantes de la société et la création d’intérêts divergents et concurrents, le but étant de se débarrasser des espaces publics où ces intérêts peuvent se réunir. C’est ce qui se passe au Maroc d’une manière systématique », a-t-il notamment souligné, commentant l’évolution politique du royaume après le choc des révolutions arabes de 2011.


Un déni insupportable des réalités

Mais c’est au sujet de la liberté de la presse que son intervention a le plus retenu l’attention. Interrogé sur cette question en marge de cette manifestation, le journaliste reconverti dans l’enseignement depuis la fermeture en 2010 du Journal Hebdo, titre-phare de la presse indépendante des années 2000 et après l’expérience avortée de la version francophone de Lakome à laquelle il a participé, celui-ci a estimé qu’il n’existait plus au Maroc d’institutions médiatiques indépendantes, reconnaissant toutefois le travail individuel de « certains journalistes honnêtes ».



L’assertion de Jamaï est-elle en phase avec la réalité ? Si en effet, cette presse évolue dans un environnement extrêmement difficile du fait notamment de menaces incessantes de poursuites judiciaires, de la prévalence d’oligarchie médiatiques, de l’omerta des centres de pouvoir rendant l’accès à l’information quasi impossible et enfin de l’opacité d’un marché publicitaire souvent guidée par des motivations politiques, mettant à mal la viabilité économique des médias réellement libres, nombre de titres continuent malgré tout de faire bouger les lignes sur les sujets les plus sensibles, travaillant aujourd’hui avec des moyens de fact-checking, de recherche et de traitement des données plus sophistiqués et plus impactant que la presse des années 2000 que Jamaï garde pourtant comme seul étalon de la liberté d’expression.


Aussi limitée soit-elle, la nouvelle presse électronique libre tant arabophone que francophone, dont font partie Le Desk, Lakome ou d’autres encore, en est la preuve malgré les vicissitudes qu’elle traversent. Elle continue à enquêter au cœur des territoires abandonnés par les organes connus pour leur docilité ou ceux qui constituent la cohorte de la presse jaune. Certes, sur la quantité massive des supports numériques, très peu réalisent un travail de qualité tant ils sont animés par des motivations bien éloignés de leur mission primordiale qui est celle d’informer avec justesse, précision et rigueur, mais que dire des autres qui tous les jours livrent enquêtes, reportages et analyses rivalisant avec les médias du monde ?


En affirmant que le pouvoir a définitivement anéanti toute presse indépendante, Aboubakr Jamaï participe lui-même à un déni insupportable des réalités et surtout à la mise en quarantaine et à l’étouffement d’une presse en la rendant inaudible, alors qu’elle bataille pour informer l’opinion publique nationale et internationale sans tabous ni restriction et surtout sans la moindre autocensure.


Cette année, Le Desk a réalisé des enquêtes rarement égalées en matière de professionnalisme et de pertinence sur un très large spectre de thématiques au point qu’il a reçu en moins d’un an la reconnaissance de grands médias à l’international, devenant ainsi par exemple un partenaire de choix de Mediapart en France, de l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) à Washington dont il a été associé aux enquêtes mondiales sur les Panama Papers, et bien d’autres réseaux.


Quels sont donc les sujets que cette presse courageuse n’a pas traités ou les positions éditoriales qu’elle aurait évacué pour que Jamaï puisse affirmer qu’elle n’existe même pas ? Une regrettable attitude de sape et un discours trompeur, comme celui de beaucoup de « militants » qui veut faire croire à l’opinion publique internationale que les seuls champions de la presse libre marocaine sont ceux qui n’y exercent plus du fait de la guerre impitoyable menée contre eux par l’Etat. C’est surtout une attitude dommageable au métier et à ses acteurs les plus combattifs autant que la censure elle-même.