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11.01.2017 à 15 H 52 • Mis à jour le 11.01.2017 à 15 H 52
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Polémique

Philo à l’école : le ministère de l’Education tente d’éteindre l’incendie

Le roi remettant le Prix Mohammed VI de mémorisation, de déclamation et de psalmodie du Saint Coran à l’enfant Abdelhamid Agzoum. Mohammed VI tient à prôner un “Islam du juste milieu”. MAP
Un texte datant du 13ème siècle utilisé pour l'enseignement religieux des élèves de première désignant la philosophie comme « l'essence de la dégénérescence » a suscité une vive polémique auprès du corps professoral et de la société civile. Le ministère parle de malentendu et le justifie par « un scénario pédagogique encadré »

Dans une longue mise au point relayée par l’agence officielle MAP, le ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle a réagi à l’intense polémique suscitée par un extrait du chapitre « Philosophie et foi » de Manar at- tarbia al-islamiya, un ouvrage d’enseignement religieux destiné aux élèves de première. La philosophie y étant définie comme « une production de la pensée humaine contraire à l’islam » et « l’essence de la dégénérescence ».


Un choc pour les enseignants de philosophie, ce manuel scolaire a été réédité fin octobre 2016 dans le cadre d’une réforme de l’enseignement islamique visant à promouvoir « un islam tolérant ». « Le résultat de cette révision est médiocre, estime Mounir Bensalah, figure de proue du Mouvement Anfass, très marqué à gauche et prônant l’application de la laïcité au Maroc. C’est encore plus décadent qu’avant », avait-il déclaré au Monde Afrique.


Une levée de boucliers des profs de philo

Plusieurs sit-in avaient réuni des professeurs de l’Association marocaine des enseignants de philosophie (AMEP) fin décembre pour fustiger « la haine de l’Etat » contre la libre-pensée. Le manuel scolaire pointé du doigt fait référence à la pensée d’une figure du salafisme du 13e siècle, Ibnou As-Salah Ach Chahrazouri, qui aurait décrit la philosophie à l’époque comme « le summum de la démence et de la dépravation », provoquant « l’angoisse et l’errance, l’hérésie et la mécréance ».

 

Le corps professoral progressiste avait alors remis sur la table la question de la distinction des sciences religieuses de celles profanes et abstraites que sont l’algèbre, la géométrie ou encore les sciences de la terre et du vivant, dénonçant une inspiration de la conception wahhabite non assumée par le ministère.


Celui-ci a fait savoir le 19 décembre dans un communiqué que l’ouvrage contesté ne sera pas retiré du programme. Interrogé par Le Monde Afrique, Fouad Chafiqi, directeur des curricula au ministère de l’éducation nationale s’est défendu parlant d’un « procès d’intention ». « Les passages ont été sortis de leur contexte, Nous avons fait le choix de mentionner Ibnou As-Salah Ach Chahrazouri mais ce texte est donné comme objet de réflexion. Ce n’est pas un enseignement doctrinal, les élèves sont incités à réfléchir, non pas à épouser une seule doctrine. Nous voulons mettre en place un débat social dans les classes », s’est-il justifié.


Depuis, la polémique a pris une certaine ampleur avec un écho dommageable dans la presse internationale qui a comparé la situation marocaine à celle d’autres pays arabes et musulmans où l’enseignement de la philosophie est soit banni soit sujet à controverses ou à des coupes de censure orientant son approche sous le prisme de la religion. De quoi alerter l’Etat, le roi Mohammed VI s’était en effet engagé, lors d’un conseil des ministres en février 2016 à réviser les programmes d’enseignement religieux dans le sens d’un « islam du juste milieu ».


C’est de cette volonté royale que le ministère de l’éducation nationale avait alors formé une commission chargée d’expurger les manuels scolaires des textes qui pourraient renvoyer à une lecture rigoriste, voire extrémiste de l’islam. Près de 30 ouvrages ont alors été expurgés de diverses discriminations de genre et de handicap en particulier. Une réforme qui a donné cependant lieu à des concessions exigées par l’aile conservatrice de l’Etat qui s’est refusée par exemple, comme le rappelle Le Monde Afrique, à élargir le champ éducatif aux autres « religions du Livre ». Aussi at-tarbiya al-islamiya (Education islamique), comme appellation de la matière enseignée n’a pas été remplacée par le terme « Education religieuse ».


Aujourd’hui, le ministère se dit étonné que « des avis si tranchés se soient exprimés au sujet d’un prétendu retour en arrière sur la place accordée à la philosophie dans l’école marocaine, partant de préjugés ».


Le ministère parle d’usage à des fins de débat

Dans un nouveau communiqué diffusé le 11 janvier et destiné à répondre dans le détail « aux positions exprimées par certains acteurs de la société civile et certains intellectuels dans les médias », le ministère fustige la volonté de ces voix critiques « de réduire les efforts fournis pour la révision profonde des manuels scolaires à la simple citation d’un ‘texte historique’ pour des fins d’illustration et de débat d’idées ».


Pour l’Etat, cette charge « occulte de manière totale les changements profonds qui ont concerné le curriculum de l’éducation islamique ».


« Les choix pédagogiques relatifs au nouveau curriculum d’éducation islamique ont pour objectif d’inculquer les valeurs de modération, de tolérance, de paix, d’altérité et d’amour de l’autre et de renforcer les valeurs universellement partagées dans leur dimension spirituelle », précise le ministère, faisant valoir que ces thèmes sont « dictés par le contexte socioculturel national et international ».


Le département de l’Education nationale affirme que « ce curriculum a fait le choix de permettre aux élèves d’approcher des thèmes d’actualité à débattre dans un cadre correctement encadré, à l’intérieur de l’enceinte d’un établissement scolaire et sous la supervision des enseignants qui se conforment aux exigences du curriculum ». Des exigences qui sont « clairement définies dans les documents officiels publiés par le ministère et mis à la disposition des enseignants et des inspecteurs de la discipline », rappelant que le nouveau curriculum d’éducation islamique, pour le niveau 1ère année du Baccalauréat, traite de quatre grands thèmes : Foi et Métaphysique, Foi et Science, Foi et Philosophie et Foi et Civilisations.


Le module Foi et Métaphysique se focalise sur le concept de la métaphysique, ses rapports avec la foi et les retombées des croyances métaphysiques sur les perceptions et les comportements « afin de se prémunir contre les dérives relatives à ce sujet et qui associent la métaphysique aux mythes », explique le ministère, alors que celui portant sur Foi et Science traite de l’importance donnée à la science par l’Islam « pour pallier à l’émergence de positions de désaveu de la science ».


Pour Foi et Philosophie, le curriculum précise que parmi les objectifs de ce module, il y a la nécessité d’insister sur le fait que « la pensée philosophique renforce la raison et développe la pensée tout en réfutant l’idée de l’existence d’une contradiction entre la raison et la foi », alors qu’à travers le module Foi et Civilisations, le nouveau curriculum vise « à inculquer dans le conscient et le comportement des jeunes le besoin de valoriser les valeurs universellement partagées et le devoir de consolider cet héritage humain et de promouvoir son rayonnement ».


Un scénario pédagogique encadré

Le ministère avance le fait que l’extrait du manuel scolaire objet de la polémique concerne une seule citation présentée dans le module Foi et Philosophie et « utilisée comme illustration d’une position considérée par les auteurs dudit manuel comme violente envers la philosophie », précise le communiqué, selon lequel « l’utilisation de cette citation fait partie d’un scénario pédagogique encadré par des ‘questions orientées’ pour amener les élèves à faire des comparaisons entre les contenus de cette position décrite comme violente et des positions différentes qui considèrent que la raison et la pensée sont des outils pour aboutir à la vérité »,


Ce serait donc, d’après le ministère un choix pédagogique délibéré « clair et précis », qui vise « à permettre aux élèves, sous l’encadrement de l’enseignant, de développer leur esprit critique et d’améliorer leurs compétences d’argumentation, tout en offrant un cadre adapté permettant le débat autour de thèmes ‘sensibles’ avec une approche pédagogique sereine », poursuit le ministère.


Le ministère fait valoir aussi le caractère confiné et donc maîtrisé de ce type de débats permettant ainsi « d’éviter le risque d’exposer les élèves à ces mêmes débats en dehors de l’école sans être outillés et réduit les possibilités d’exploitation des jeunes moyennant une apologie des positions ‘extrémistes’ sans relation aucune avec les percepts de paix et de modération que prône l’Islam », estime la même source.


Pour sa défense, le ministère affirme que « le Maroc est l’un des rares pays qui enseigne cette matière comme discipline obligatoire pour tous les élèves, pendant les trois années du cycle secondaire qualifiant avec un volume horaire variant de 2 à 4 heures par semaine selon les filières et les options », ajoutant que « la plupart des pays, dont des pays occidentaux, se limitent à enseigner la philosophie en dernière année du cycle secondaire, et des fois elle n’est pas obligatoire pour toutes les filières ou encore optionnelle ».


Un appel aux intellectuels pour du recul

Et de rappeler que le curriculum marocain de la philosophie est structuré autour de 8 modules : « la philosophie, la nature et la culture, l’Homme, l’Action et l’Innovation, la condition humaine, la connaissance, la politique et la morale », relève le ministère, ajoutant que « ces modules abordent de nombreux sujets tels que les repères de la pensée philosophique, la distinction entre la nature et la culture, la conscience et l’inconscience, la technique et la science, le travail et l’art, le droit et la justice, le devoir et le bonheur ».


Ces sujets, explique le ministère, « sont étudiés à partir d’une approche didactique basée sur la problématisation, la conceptualisation et l’argumentation en usant des opportunités qu’offre le débat d’idée dans la classe ».


Le ministère conclut par un appel aux intellectuels, chercheurs, penseurs ainsi qu’à ses enseignants ayant exprimé des positions critiques à l’encontre de certains contenus dudit manuel scolaire ou qu’ils aient interagi avec la polémique pour défendre la place de la philosophie, pour « prendre du recul avant d’émettre des jugements ne prenant pas en compte les exigences d’un travail scientifiquement basé, tel que l’élaboration de documents pédagogiques, en particulier les manuels scolaires ».