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05.04.2017 à 15 H 17 • Mis à jour le 05.04.2017 à 15 H 18
Par , et
Guerre de religions

En Inde, des musulmans lynchés au nom de la protection des vaches

Des partisans du BJP, formation ultranationaliste, hindouiste et islamophobe de l’Uttar Pradesh. AMIT DAVE / REUTERS
La nomination d'un moine hindou extrémiste à la tête de l'Uttar Pradesh il y a deux semaines a relancé l'offensive religieuse contre l'industrie de la viande bovine. Un simple prétexte politique : celle-ci est traditionnellement tenue par les musulmans, qui représentent environ 13% de la population indienne. Ils subissent depuis 2014 des exactions dans un contexte de violence accrue attisée par des politiciens islamophobes

Un routier musulman indien qui transportait des vaches, animaux sacrés dans la mythologie hindoue, est mort deux jours après son agression par une centaine de personnes sur une autoroute au Rajasthan, rapporte ce mercredi 5 avril Libe.fr.


Depuis l’élection du Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi, en 2014, des milices auto-proclamées de « protection des vaches » se multiplient sur les routes, s’en prenant aussi aux couples mixtes hindous-musulmans sur la base d’un prétendu « jihad de l’amour ».


Le Premier ministre Narandra Modi élu en 2014 défend une ligne dure de l'hindouisme politique. RAJAT GUPTA / EPA


Lorsqu’un radical hindou a été choisi pour diriger l’État le plus peuplé d’Inde, le village de Bishara, tristement célèbre pour un précédent lynchage d’un musulman, a fêté l’annonce à coups de pétards et poudres de couleurs jusque tard dans la nuit.


Yogi Adityanath, un religieux nationaliste hindou connu pour ses propos virulents à l’encontre des minorités religieuses, a été nommé en mars à la tête de l’Uttar Pradesh. Forte de ses 200 millions d’habitants, cette région, d’une importance politique majeure, est désormais sous la houlette des ultra-nationalistes hindous.


Un casier judiciaire bien garni

Ses interventions à l’Assemblée, exhumées par la presse indienne, ont essentiellement porté sur des affaires religieuses et la question de l’abattage des vaches, animaux sacrés dans la mythologie hindouiste. Celui qui appelle son pays « Hindustan », le « pays des hindous », traîne un casier judiciaire bien garni. Emprisonné en 2007 pour avoir organisé des émeutes, il est aussi poursuivi pour tentative de meurtre, intimidation criminelle, incitation à la haine, dégradation de lieu de culte.


« Poursuivi par la justice indienne pour tentative de meurtre et intimidation criminelle, ce religieux hindou a enchaîné cinq mandats de député dans la circonscription de Gorakhpur, ville située dans l’Uttar Pradesh, avant d’être nommé samedi 18 mars à la tête de la région », rapporte La Croix. Lui qui avait justifié le lynchage d’un musulman suspecté d’avoir stocké de la viande de boeuf l’an dernier a applaudi le « muslim ban » que Donald Trump a tenté d’instaurer aux Etats-Unis, rappelle Libe.fr.


La foule des partisans du BJP célébrant la victoire de Yogi Adityanath dans l'Uttar Pradesh. CHANDAN KHANNA/AFP/GETTY IMAGES


Cette ascension suit la victoire écrasante des nationalistes hindous du Premier ministre Narendra Modi à l’élection régionale de cet État pauvre de 220 millions d’habitants, considéré comme un baromètre de l’Inde.


La nomination du religieux au crâne rasé et drapé de safran, héraut d’un hindouisme politique, fait craindre une polarisation de cette région familière des violences intercommunautaires et ravive les inquiétudes sur les desseins des dirigeants du pays.


Situé dans la campagne à une trentaine de kilomètres du coeur de New Delhi, le village de Bishara est, depuis un an et demi, sous les projecteurs de l’actualité. En septembre 2015, une foule y avait lynché un père de famille musulman accusé d’avoir tué une vache –  animal sacré pour les hindous –  pour manger sa viande.


Yogi Adityanath « est comme un dieu pour nous, il sortira nos enfants de prison », s’enthousiasme Kiran Rana, mère de l’un des 14 jeunes incarcérés en attente de jugement dans cette affaire, rapporte l’AFP.


Quand on l’interroge sur ce qu’elle attend de ce nouveau chef de gouvernement local, « du développement », répond-elle. « Et que les vaches soient protégées », complète son beau-frère Rajiv. « La vache est notre mère. Lorsque nous préparons la nourriture, la première bouchée va à notre vache. S’il faut choisir entre la vache et le développement, ce sera la vache », déclare-t-il, une lueur fervente dans les yeux.


Les hindous du village rencontrés par l’AFP disent leur sentiment d’avoir été discriminés par les gouvernements locaux précédents, qui favorisaient selon eux la minorité musulmane pour des raisons électorales. Une impression que le Bharatiya Janata Party (BJP, droite) de Narendra Modi a largement exploitée durant la campagne.


À les en croire, malgré les lynchages répétitifs, les relations entre les deux communautés sont au beau fixe dans la commune. Mais depuis cette affaire, « il y a une tension latente dans le village », nuance Mohammad Akhtar, un charpentier musulman en train de déménager sa famille pour aller s’installer dans les montagnes plus au nord. « Certains habitants ne parlent plus aux musulmans et même les enfants nous narguent », dit-il. « Nous ne nous sentons pas en sécurité ».


Le choix de Yogi Adityanath par Modi et le BJP a été vu par les commentateurs comme un pas en avant significatif de l’ Hindutva (ou “hindouité” ), idéologie qui nourrit le mouvement nationaliste hindou des rangs duquel est issu le Premier ministre.


Hindutva, l’Inde exclusivement hindoue

Yogi Adityanath est l’un des porte-parole les plus important du Hindutva, une vision de l’Inde exclusivement hindoue dispensée de toutes influences ou religions « étrangères », notamment l’islam et le christianisme. Il est également à la tête d’un mouvement militant de jeunes hindous, le Hindu Yuva Vahini, particulièrement populaire dans l’est de l’Uttar Pradesh, à l’origine de plusieurs violences dites communales, entre hindous et musulmans.


« C’est une déclaration de guerre contre l’État laïc », estime pour l’AFP Manini Chatterjee, rédactrice en chef au journal de gauche The Telegraph : « leur interprétation du verdict des urnes est que l’Uttar Pradesh, et plus généralement l’Inde, sont prêts pour un Hindutva agressif ».


L’ Hindutva vise à créer une patrie hindoue expurgée des éléments « étrangers » –  musulmans et chrétiens. Ces derniers sont dépeints comme un legs des invasions successives depuis le VIIIe siècle et représentant un danger pour la majorité hindoue. Après un discours rassembleur, l’une des premières décisions prises par Yogi Adityanath a été de lancer des descentes contre des abattoirs, industrie traditionnellement tenue par les musulmans.


L’espoir brisé au nom du développement ?

Dans les ruelles cimentées de Bishara, tout cela semble cependant bien loin. Hindous comme musulmans disent leur espoir que le sulfureux religieux ne gouvernera pas au nom d’une seule communauté, et surtout développera leur région. Comme souvent en Uttar Pradesh, l’électricité n’est disponible que de sept heures du soir au lendemain matin. La route principale est trouée d’ornières. Les emplois manquent.


Loin de se cantonner à une vision purement religieuse de la société, l’ Hindutva version Modi est corrélé à une volonté de solide croissance économique, une plateforme électorale qui a propulsé le Gujarati au sommet de l’Inde en 2014.


Yogi Adityanath recevant des friandises après sa nomination au poste de ministre en chef de l’Uttar Pradesh. PAWAN KUMAR / REUTERS


Pour l’actuel pouvoir indien, « le développement économique de la nation est une condition nécessaire pour une renaissance politique, sociale, militaire et culturelle de la civilisation hindoue », analyse le quotidien économique Mint.


Au-delà des enjeux religieux, le choix du religieux nationaliste hindou s’inscrit dans une démarche de consolidation politique progressive pour le BJP qui enchaîne les victoires depuis 2014. Pour maintenir ce score et éventuellement gagner les élections en 2019, le parti est conscient de l’importance du vote hindou. En effet, là où la majorité des partis de l’opposition choisissent de « jouer la carte musulmane » pour arriver au pouvoir, le BJP le contourne ouvertement en critiquant un certain apaisement des minorités défavorisant les hindous, explique le journaliste Mahrukh Arif dans La Croix.


« Yogi Adityanath est évidemment connu en Inde pour ses positions controversées. Son élection à la tête de l’Uttar Pradesh était réellement imprévisible pour les Indiens dans la mesure où il y avait une multitude d’autres prétendants plus qualifiés pour le poste. Cependant, sa nomination révèle une stratégie politique pensée à long terme : il est nécessaire pour le BJP de maintenir une polarisation hindoue-musulmane forte à travers une personnalité politique comme Adityanath. Le BJP a besoin d’une tension communale constante pour s’assurer de ne pas perdre son électorat hindou en vue des prochaines élections  », assure Jatan Pathak, diplômé indien de Sciences-Po Paris.