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14.12.2018 à 23 H 01 • Mis à jour le 14.12.2018 à 23 H 06
Par
Société

A Carrefour au Maroc, tabou sur l’alcool et sexisme des employés

L’hypermarché Carrefour de Sidi Maârouf à Casablanca. LE DESK
Un couple de Marocains a été retenu de force dans un hypermarché Carrefour de Casablanca. La raison ? Ils ont refusé de restituer à la direction du magasin un ticket de caisse qui leur avait été délivré après l’achat de bouteilles d’alcool. Les clients n’ont pu quitter les lieux que sous escorte policière…

C’est « La Foire au Vins » à l’hypermarché Carrefour de Sidi Maârouf, le quartier des affaires de Casablanca où sont implantés les sièges d’une grande majorité des multinationales présentes au Maroc, dont plusieurs cotées au CAC 40. Mais c’est surtout une foire d’empoigne que vivra le 13 décembre un couple de Marocains, Rachid et Fouzia (*), venu profiter des remises sur les bons crus de France exposés à la cave qui a pris pour l’occasion les atours d’un marché de Noël.


Des cageots en bois de pin, le couple choisit ses bouteilles, entre Chablis et Bordeaux, Pinot noir de Bourgogne et blanc Monbasillac. Le tout est soigneusement rangé dans un carton et au paiement par carte bancaire, un ticket de caisse est remis aux clients. Mais, subitement, le préposé au rayon s’avise puis demande que soit retourné le ticket avant de s’enflammer quand le couple refuse. Un agent de Protectas, le service de sécurité du magasin, accourt, s’interpose et dans un geste violent fait pivoter le caddy chargé d’alcool qui vient fracasser une pyramide de Sancerre…


En quelques minutes, c’est l’attroupement. Pas moins de 12 agents de sécurité entourent le couple pour les intimider et les forcer à restituer le ticket de caisse. L’un d’eux affirme que « c’est la loi ». Celle de Carrefour qui vend de l’alcool, mais n’est pas prêt à laisser la moindre trace de ses transactions ? « C’est comme ça et cela s’applique à tous », bafouille un autre responsable qui s’agite lorsqu’un smartphone est brandi pour filmer la scène surréaliste.


Fouzia essaie d’obtenir des explications, des noms d’oiseaux fusent et mis sous pression, celui qui se présente comme le contrôleur en chef de l’hypermarché lui lance « Tu n’es qu’une femme, je préfère parler à ton mari ! ».


Les esprits s’échauffent, certains clients éberlués pensent qu’il s’agit d’un vol démasqué, d’autres encouragent le couple à ne pas céder : « Vous avez acheté, vous gardez votre ticket ! », lance un jeune homme avant de se fondre dans la foule.


Rachid et Fouzia qui avaient auparavant rempli leur chariot d’autres articles du magasin sont talonnés jusqu’aux caisses de l’entrée. Leurs achats sont alors annulés par un contrôleur de Carrefour qui prétend leur barrer le passage et les empêcher ainsi de regagner le parking. Assailli de toute part, le couple décide alors d’appeler la police pour entrave à leur circulation et refus de vente.


Trois agents en civil arrivent sur les lieux, écoutent les plaignants avant d’avouer ne pouvoir agir dans pareilles circonstances. Une heure passe, la situation prend des allures kafkaïennes. Les policiers tentent alors d’expliquer doctement à Rachid que « le magasin n’est pas censé vendre de l’alcool à des musulmans, mais qu’en même temps personne ne peut entraver la circulation d’un client qui refuse de rendre un ticket de caisse ».


« II est interdit à tout exploitant d’un établissement soumis à licence de vendre ou d’offrir gratuitement des boissons alcooliques ou alcoolisées à des Marocains musulmans » dit une disposition tirée d’une réglementation toujours en vigueur. Il s’agit de l’article 28 de l’arrêté du directeur général du cabinet royal du 17 juillet 1967, publié au Bulletin officiel n° 2856. Pourtant, ce texte n’est jamais appliqué, et pour cause, la plupart des consommateurs d’alcool sont de nationalité marocaine et donc assimilés de fait, dans leur écrasante majorité, à des musulmans.


Comment déterminer alors en pratique la religion d’un Marocain sur la seule base de son identité alors que les cartes nationales ne sont pas confessionnelles comme c’est le cas par exemple en Egypte ?


Rachid et Fouzia sont de ce fait « notoirement reconnus musulmans », qu’ils soient athées ou qu’ils aient embrassé une autre religion. Le choix confessionnel des Marocains est ainsi verrouillé à la naissance, c’est-à-dire de naître forcément musulman et de le rester —à défaut d’être juif. D’ailleurs, renier sa foi musulmane est considéré comme un acte d’apostasie punie pénalement par la loi.


Et même pour les juifs marocains, les choses ne sont pas si simples. Le restaurateur ou le vendeur d’un débit d’alcool ne prend généralement même pas la peine de déchiffrer la foi du client par son prénom. Seule la nationalité justifie l’interdit, à moins de produire une carte de séjour pour les résidents étrangers ou un passeport pour les touristes. Les binationaux et les étrangers ayant la nationalité d’un pays arabe, ou connu pour être musulman, font face aux mêmes tracasseries.


Gênée aux entournures, la direction du magasin appartenant à Best Financière, la société du groupe familial Bennani qui exploite l’enseigne Carrefour au Maroc, tente alors de négocier un compromis. On propose au couple de garder son ticket de caisse, mais amputé de sa partie supérieure ornée du logo de Carrefour « pour éviter qu’il fasse foi pour une éventuelle action en justice ». Proposition refusée. La police s’est alors décidée à ouvrir la voie aux clients pour les escorter jusqu’à la sortie malgré les protestations de Carrefour qui dans une dernière et vaine tentative, a exigé la production du ticket au motif de… contrôler si l’achat a bel et bien été effectué. Peine perdue…


(*) Les prénoms ont été modifiés