Marché des carburants : le recul des majors s’accentue, le secteur amorce sa diversification
Une station-service Shell à Casablanca. Crédit : Mustapha Razi / Le Desk
Le marché marocain des carburants entre dans une phase de recomposition visible, marquée par l’érosion progressive de la domination des majors et une diversification accélérée du paysage concurrentiel. C’est ce que révèle le dernier rapport du Conseil de la concurrence, publié au titre du premier trimestre 2025, qui analyse les indicateurs de performance des sociétés de distribution en gros de gasoil et d’essence, dans le cadre du suivi des engagements découlant des accords transactionnels conclus en 2023.
Une concentration en net recul
En 2024, la part de marché cumulée des neuf principaux distributeurs de carburants suivis par le Conseil est tombée à 84 %, contre 89 % l’année précédente. Ce repli marque un tournant dans la structuration du secteur, longtemps dominé par un oligopole solide. Le rapport souligne qu’« une transformation progressive du marché » est désormais à l’œuvre, avec une intensification tangible de la concurrence, nourrie par l’arrivée de nouveaux opérateurs.
Des entités comme BGN Energy Maroc et BB Energy Morocco s’imposent désormais comme des acteurs crédibles et dynamiques sur les segments de l’importation et de la distribution, captant des parts de marché aux dépens des distributeurs historiques. En parallèle, le nombre de sociétés disposant d’un agrément pour l’importation de produits pétroliers liquides est passé de 29 à 32 entre mars 2024 et mars 2025, preuve de l’ouverture accrue du marché.
Le réseau de distribution suit la tendance
La recomposition ne se limite pas à l’amont. Le réseau national des stations-service, qui comptait 3 350 points de vente à fin 2023, en affiche 3 534 un an plus tard, soit 184 nouvelles ouvertures en 2024. Là encore, la dynamique profite majoritairement aux nouveaux entrants : si les neuf sociétés concernées par le reporting disposent toujours de 72 % du réseau (2 535 stations, +51 sur l’année), les autres opérateurs progressent plus vite, avec 999 stations en 2024 contre 866 en 2023. Leur part de marché passe ainsi de 25,9 % à 28,3 %.
Cette croissance s’inscrit dans un contexte réglementaire renouvelé. Les accords transactionnels négociés avec le Conseil en 2023 ont enclenché une surveillance étroite de la structure du marché et de la politique tarifaire des opérateurs historiques. En retour, les nouveaux venus, moins contraints par l’héritage du système pré-libéralisation, bénéficient d’une plus grande agilité commerciale.
Importations : les chiffres confirment la montée des challengers
Au premier trimestre 2025, les importations globales de gasoil et d’essence se sont élevées à 1,62 million de tonnes, en hausse de 10 % par rapport à la même période de 2024. En valeur, elles atteignent 12 milliards de dirhams, en repli de 6,9 %, du fait de la baisse des cours internationaux.
Les neuf sociétés suivies par le Conseil représentent encore 82 % des volumes et des valeurs importés, soit une baisse par rapport à leur poids passé. En volume, leurs importations atteignent 1,33 million de tonnes, contre 1,28 MT un an plus tôt (+4 %), tandis que leur facture globale recule à 9,9 MMDH, contre 11,23 MMDH au T1-2024 (–12 %).
Dans le détail, les importations de gasoil (1,171 MT) ont progressé de 2 % en volume, mais chuté de 15 % en valeur, tandis que celles d’essence ont bondi de 31 % à 163 000 tonnes, pour une valeur de 1,29 MMDH (+15 %).
Un chiffre d’affaires en recul pour les grands distributeurs
La pression concurrentielle se traduit déjà sur les bilans. En 2024, le chiffre d’affaires cumulé des neuf sociétés de distribution en gros de gasoil et d’essence s’est établi à 77,3 MMDH, en recul de 3 % par rapport à 2023. Le gasoil, qui représente 85 % des volumes et 83 % de la valeur des ventes, continue de dominer l’activité, mais sa rentabilité s’effrite dans un contexte de guerre des marges.
Cette évolution du marché a aussi des effets fiscaux notables. Les recettes issues de l’importation de carburants ont progressé de 6,4 % au T1-2025, pour atteindre 6,86 MMDH, dopées par une hausse de la TIC (+10,3 %, à 5,13 MMDH). En revanche, la TVA à l’import a diminué de 4 %, à 1,73 MMDH, en raison de la baisse des prix à l’international. Le gasoil a généré à lui seul 83 % des recettes fiscales, soit 5,7 MMDH.
Une évolution contrastée des marges brutes par litre
Les marges brutes par litre du gasoil et de l’essence ont connu une évolution contrastée au titre du premier trimestre (T1) de 2025, selon le Conseil de la concurrence. L’évolution des marges brutes sur le trimestre fait apparaître deux périodes distinctes pour les deux carburants, à savoir une phase de hausse enregistrée entre janvier et la mi-février suivie d'une baisse observée jusqu’à la fin mars, précise le Conseil de la concurrence dans son reporting du T1-2025 et analyse des indicateurs de performance financière au titre de l’année 2024 des sociétés de distribution en gros de gasoil et d’essence, concernées par les accords transactionnels conclus avec le Conseil.
Ainsi, lors de la première phase, les marges brutes du gasoil sont passées de 1,3 DH/L à 1,46 DH/L, tandis que celles de l’essence ont progressé de 1,95 dirham par litre (DH/L) à 2,11 DH/L. Concernant la seconde phase, la baisse du gasoil a été de 60 centimes (de 1,46 à 0,86 DH/L), alors que pour l’essence, elle s’est établie à 45 centimes (de 2,11 à 1,66 DH/L).
Par ailleurs, les neuf sociétés concernées par le reporting ont dégagé, au cours du T1-2025, une marge brute commerciale moyenne de 1,24 DH/L pour le gasoil et de 1,95 DH/L pour l’essence, fait savoir le Conseil.
Une mutation structurelle sous supervision
Pour le Conseil de la concurrence, cette nouvelle configuration reflète l’effet catalyseur des accords transactionnels de 2023, qui ont introduit une dynamique de régulation active, sans freiner l’ouverture du marché. La recomposition en cours semble répondre aux objectifs initiaux de libéralisation : stimuler la concurrence, ouvrir l’accès au marché, renforcer la capacité logistique et améliorer la compétitivité des prix.
Mais ce processus reste sous haute surveillance. Si les majors perdent du terrain, leur poids reste dominant. La montée en puissance des challengers pose de nouveaux enjeux : assurer l’équité d’accès aux capacités de stockage, encadrer les pratiques commerciales agressives, et garantir la sécurité d’approvisionnement dans un marché devenu plus fragmenté.
À moyen terme, la véritable transformation ne se mesurera pas uniquement en parts de marché, mais dans la capacité du régulateur à garantir un marché efficient, transparent et résilient face aux chocs externes.
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