GenZ212 : Ayoub M., victime collatérale d’une « chasse aux sorcières »
Ayoub M., jeune rbati poursuivi en justice pour avoir floqué deux t-shirts. Création : Zineb Azeddine / Le Desk
À 34 ans, Ayoub M., résident de Rabat, venait d'obtenir son master en biologie à la Faculté des sciences il y a quelques années. Une photo, parvenue au Desk, le montre posant tout sourire aux côtés de sa mère lors de la cérémonie de remise des diplômes. Pourtant, comme pour beaucoup de jeunes de sa génération, ce sourire allait s'effacer quelques mois plus tard. Peinant à trouver un emploi dans sa spécialité, il a traversé de longues années de chômage avant de se résoudre finalement à accepter un emploi « alimentaire » pour subvenir à ses besoins. C'est ainsi qu'il a été embauché en juin 2025 dans une imprimerie de la capitale.
Lorsque débutent les premières manifestations appelées par le mouvement GenZ212 à travers le pays, Ayoub ne s’y intéresse que de loin, sans y accorder d'importance particulière ni avoir d'opinion tranchée sur la question. Puis un jour, tout bascule. Ce qu’il pensait n’être qu’une commande comme une autre, un travail payé 40 dirhams, est devenu le point de départ d'un véritable cauchemar. Depuis le 6 octobre dernier, il est incarcéré à la prison d'Al Arjate, près de Rabat, en compagnie de deux autres jeunes qu'il ne connaît pas. Son crime : avoir imprimé un logo et une phrase sur des t-shirts.
Tout a commencé le samedi 4 octobre. Deux jeunes hommes se présentent à l'imprimerie où travaille Ayoub. Leur requête : faire imprimer le logo GenZ212 et le slogan « Free Palestine » sur leurs maillots des Lions de l'Atlas. Ayoub s'exécute. Pour lui, il s'agit d'une tâche de routine : floquer des motifs personnalisés sur des vêtements est monnaie courante dans son quotidien. Les clients règlent, le remercient et s'en vont. Avant ce jour, Ayoub n'avait jamais vu ces deux jeunes, et il ne s'attendait pas à les revoir de sitôt. Il se trompait lourdement.
Un simple « détour » par le commissariat
Le même jour, l'affaire prend une tournure inattendue. Les deux jeunes hommes sont interpellés sur l'avenue Mohammed V à Rabat, les fameux maillots sur le dos. Ils sont immédiatement arrêtés et placés en garde à vue. Au commissariat, la question fuse : « Où avez-vous fait imprimer ces t-shirts ? ». Les deux jeunes, des étudiants, désignent l'imprimerie.
Les agents de la DGSN s'y rendent aussitôt et conduisent Ayoub au commissariat pour un interrogatoire. Assailli de questions, il reconnaît avoir effectué l'impression, mais réfute toute mauvaise intention : il s'agissait d'une simple commande. Il jure n'avoir aucun lien avec les jeunes ou le mouvement GenZ212, et assure même ignorer ce qu'est Discord. Pour prouver sa bonne foi, il remet son téléphone aux policiers, qui n’y trouvent aucune trace de photos, de vidéos ou de discussions relatives aux manifestations, ni de connexion à la plateforme Discord. Ayoub est finalement libéré.
Entretemps, son absence prolongée au commissariat a suffi à déclencher l'inquiétude de ses proches. « C'est un jeune homme sans histoires, à tel point que ses parents se sont inquiétés après seulement une heure et demie de retard. Il a pour habitude de quitter son travail à 19h00 et de rentrer immédiatement au domicile familial », confie au Desk un membre de sa famille. « J'ai tenté de les rassurer, en leur disant qu'il avait peut-être décidé de prendre un café. Mais ils n'ont rien voulu entendre, craignant le pire », poursuit-il.
À sa sortie du commissariat, Ayoub a immédiatement appelé ses parents pour leur raconter sa mésaventure, tout en se montrant rassurant : puisqu'il avait été relâché, il n'y avait a priori rien à craindre. Il devait cependant se présenter au tribunal deux jours plus tard, mais uniquement pour témoigner devant le procureur du Roi, a-t-il précisé, rapportant les propos des policiers. La famille, apaisée par ces assurances, a laissé Ayoub partir seul au tribunal, sans juger nécessaire de le faire accompagner par un avocat.
Direction : la prison d'Al Arjate
Le lundi 6 octobre, Ayoub se présente au tribunal. Si sa famille est sereine, ce n'est pas le cas de son employeur qui, plus prévoyant, avait mandaté un avocat pour l'assister devant le Procureur. Sur place, c'est la douche froide : Ayoub est immédiatement incarcéré et transféré à la prison d'Al Arjate, où il est placé en détention provisoire dans l'attente de son procès.
Son dossier est joint à celui des deux autres jeunes. D'après des sources judiciaires, ces derniers sont poursuivis pour incitation à commettre des délits et des crimes au moyen d’affiches exposées au public, et participation à ces faits. Pour ces chefs d’accusation, le Code pénal prévoit des peines variant de six mois à deux ans d'emprisonnement s'il s'agit d'un délit, et de un à cinq ans s'il s'agit d'un crime. Ayoub est pour sa part poursuivi pour participation à l'incitation à commettre des crimes et délits, encourant ainsi les mêmes peines que les deux principaux accusés.
« On ne comprenait rien à ce qui se passait. Au début, il y avait un seul avocat. Puis quatre autres sont apparus, spécialisés en droits humains et mandatés par des associations qu'on ne connaît pas », confie un proche d'Ayoub. Tandis que la famille tentait de s'organiser pour l'essentiel (« On devait déjà savoir comment cela se passe pour l'épicerie de la prison »), la défense prenait les devants pour demander le report des séances du procès.
Un membre de la défense a justifié cette approche auprès de la famille : « On préfère demander un report, au vu du contexte actuel ». Sur place, les avocats décrivent même une ambiance de « chasse aux sorcières » qu'ils cherchent à tout prix à éviter, au risque vraisemblablement de se retrouver avec un juge à la main lourde.
La liberté provisoire refusée
Deux audiences se sont déjà tenues, le 6 et le 13 octobre, et une troisième est prévue pour le 27 du même mois. À chaque fois, la défense a sollicité un report, afin de disposer du temps nécessaire à la préparation du dossier, comme l'atteste le site Mahakim.ma. Et lors des deux comparutions, les demandes de liberté provisoire ont été systématiquement refusées, une décision qui étonne vu la nature de l'acte incriminé : l'impression d'un logo et d'un slogan sur un t-shirt.
Outre les démarches judiciaires, la famille doit faire face au déferlement médiatique et ses nombreuses approximations. « Il n'est pas le propriétaire de l'imprimerie et il n'a participé à aucune manifestation, et encore moins suivi le mouvement », insiste un proche d'Ayoub qui tient à rétablir les faits. Dans ce contexte, l'avocat et élu de la FGD, Farouk El Mehdaoui, s'est exprimé dans la presse pour défendre les jeunes. Cet élu de Rabat, fréquemment convoqué par la police en raison de ses prises de position, avait d'ailleurs été brièvement interpellé puis relâché lors de la première mobilisation du mouvement GenZ212, dont la majorité des interpellations n'avait pas eu de suites judiciaires.
En attendant, c'est Ayoub M. qui croupit aujourd’hui en prison. Sa famille note qu'il apparaît chaque fois totalement désemparé lors de ses comparutions au tribunal. Il doit vraisemblablement se demander ce qu'il fait là, lui qui n'a jamais participé à la moindre manifestation et qui n'en a même jamais eu l'intention. Contre son gré, il s'est retrouvé embarqué dans ce qui pourrait bien être la pire expérience de sa vie, lui qui pensait que le chômage était déjà sa grande épreuve…
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