Le CESE plaide pour une stratégie nationale de l’économie du soin au Maroc
Deux membres du personnel hospitalier dans un CHU au Maroc (photo d’illustration). Crédit : Seif Kousmate / Le Desk
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a présenté, ce mercredi 28 janvier à son siège à Rabat, les grandes lignes de son avis intitulé « Reconnaître et organiser l'économie du soin à autrui au Maroc : enjeux et perspectives ». Cette rencontre a été l'occasion de mettre en lumière un secteur stratégique, encore largement invisible, face aux profondes mutations démographiques et sociétales que traverse le pays.
Une réforme imposée par le contexte démographique
Abdelkader Amara, président du CESE, a ouvert la rencontre en rappelant l'urgence de la question. Le Maroc connaît un vieillissement accéléré de sa population : la part des personnes âgées de 60 ans et plus est passée de 9,4 % en 2014 à 13,8 % en 2024, selon les données du Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH). Les projections indiquent qu'un Marocain sur 4 aura plus de 60 ans à l'horizon 2050.
Parallèlement, les structures familiales évoluent rapidement. La taille moyenne des ménages a diminué de 4,6 à 3,9 personnes entre 2014 et 2024, traduisant le recul des familles élargies au profit de configurations nucléaires. Cette transformation fragilise les mécanismes traditionnels de solidarité intergénérationnelle, alors même que les besoins en accompagnement des personnes dépendantes ne cessent de croître.
Une offre de services insuffisante et fragmentée
Le président du CESE a dressé un constat sans appel : les structures et services de prise en charge, qu'ils relèvent du secteur public ou privé, demeurent largement insuffisants pour répondre à ces besoins croissants. L'offre disponible reste limitée et inégalement répartie sur le territoire national.
Les programmes sectoriels destinés aux enfants, aux personnes âgées, aux femmes et aux personnes en situation de handicap souffrent d'une fragmentation qui nuit à leur efficacité. Centrés sur des réponses institutionnelles ou sanitaires, ils ne permettent pas d'assurer une prise en charge coordonnée et professionnelle du soin à autrui.
Le déficit est particulièrement marqué dans certains domaines. Le pays ne compte que 72 établissements d'accueil pour personnes âgées, concentrés en milieu urbain. Les structures gériatriques spécialisées se limitent à deux établissements dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, avec seulement six médecins résidents spécialisés en gériatrie au niveau national.
Le poids invisible du travail de soin assumé par les femmes
Face à ces carences institutionnelles, la prise en charge du soin repose essentiellement sur les solidarités familiales, et donc principalement sur les femmes. Abdelkader Amara a souligné que ce travail, longtemps invisible et insuffisamment reconnu, engendre des coûts sociaux et économiques considérables.
Les femmes marocaines consacrent en moyenne cinq heures par jour au travail de soin non rémunéré, contre 43 minutes pour les hommes. Cette charge constitue l'un des principaux obstacles à leur participation au marché du travail, le taux d'activité féminine plafonnant à 16,8 % en 2024, bien en deçà de la moyenne mondiale de 69 %.
Le président du CESE a rappelé une donnée éloquente : selon une étude du Haut-Commissariat au Plan de 2014, l'intégration du travail non rémunéré dans les comptes économiques ferait croître le PIB national de 19 %, dont 16 % seraient imputables aux femmes. Cette reconnaissance statistique et institutionnelle apparaît désormais indispensable pour orienter des politiques publiques plus équitables.
L'économie du soin : définition et potentiel
Zahra Zaoui, membre du Conseil et rapporteure de l'avis, a précisé les contours de cette économie encore méconnue. Elle regroupe l'ensemble des activités, rémunérées ou non, formelles ou informelles, qui accompagnent et soutiennent les personnes dépendantes ou vulnérables : enfants, personnes âgées, personnes en situation de handicap ou toute personne nécessitant un appui dans la vie quotidienne.
La rapporteure a mis en avant le potentiel considérable de ce secteur pour le développement du Maroc. L'économie du soin pourrait constituer un levier de renforcement de la cohérence des politiques publiques, en favorisant des approches intégrées centrées sur les parcours de vie et les besoins réels des personnes.
Elle représente également un vecteur de développement territorial. Le déploiement de services de proximité accessibles à tous, y compris dans les zones rurales et périurbaines, permettrait de réduire les inégalités d'accès aux services essentiels tout en générant des opportunités économiques locales.
Un considérable gisement d'emplois
L'un des aspects les plus prometteurs de l'économie du soin réside dans son potentiel de création d'emplois. Selon une étude du ministère de l'Économie et des Finances, la seule généralisation du préscolaire pour les enfants de 4 à 5 ans pourrait générer près de 52 000 emplois, dont 46 700 au profit des femmes.
Les besoins en auxiliaires de vie sont estimés à environ 132 000 postes dans les secteurs de la petite enfance, de l'accompagnement des personnes âgées et des personnes en situation de handicap. Ces activités répondent directement aux besoins des territoires et constituent un gisement d'emplois accessibles aux femmes, aux jeunes et aux personnes peu qualifiées, catégories les plus exposées au chômage et à l'inactivité.
Les quatre axes d'une stratégie nationale
Zaoui a présenté les recommandations du CESE, articulées autour de quatre axes complémentaires. Le premier vise à ériger le soin à autrui en priorité nationale, avec la mise en place d'un mécanisme de gouvernance dédié et l'élaboration d'un cadre juridique unifié regroupant les textes existants.
Le deuxième axe porte sur la valorisation des métiers du soin. Le CESE préconise l'instauration d'une nomenclature nationale des métiers, accompagnée d'un cadre de formation et de certification. Il recommande également la reconnaissance et le soutien des aidants familiaux, à travers des congés spécifiques, des formations certifiantes et des compensations financières intégrées aux systèmes de protection sociale.
Le troisième axe concerne l'équité dans la répartition du soin. Le Conseil appelle à un investissement massif dans les infrastructures sociales de base (crèches, établissements médico-sociaux, services à domicile) et à l'élargissement des critères d'éligibilité des programmes sociaux pour intégrer les besoins en soin des ménages.
Enfin, le quatrième axe vise le développement d'une économie du soin adaptée aux réalités marocaines. Il s'agit de favoriser des solutions culturellement appropriées, comme les dispositifs d'accueil familial ou communautaire, tout en encourageant l'innovation technologique et sociale au service du soin.
Une vision qui préserve la solidarité familiale
La rapporteure a tenu à préciser que la vision portée par le CESE ne vise en aucun cas à se substituer à la solidarité familiale, pilier fondamental du modèle social marocain. Il s'agit au contraire de la soutenir, de la structurer et de la renforcer, en allégeant la charge qui pèse de manière disproportionnée sur les ménages, et particulièrement sur les femmes.
Cette stratégie prône une redistribution plus équitable des responsabilités entre les familles, l'État, les collectivités territoriales, les professionnels et la société civile. Elle ambitionne de transformer le soin en un véritable levier de développement humain, social et économique pour le Maroc.
L'avis du CESE, adopté à l'unanimité par son Assemblée générale le 26 juin 2025, s'inscrit dans le prolongement des orientations royales appelant à la promotion de la justice sociale, de l'égalité entre les sexes et de la protection des populations vulnérables. Il témoigne d'une prise de conscience institutionnelle croissante face aux défis que pose l'évolution démographique et sociale du Royaume.
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