Rapport de la Cour des comptes : une économie stabilisée, des réformes encore inabouties
Siège de la Cour des comptes à Rabat. ©Mohamed Drissi K. / Le Desk
La Cour des comptes a rendu public son rapport annuel couvrant la période 2024-2025. Publié au Bulletin officiel du 23 janvier 2026, ce rapport dresse le constat d’une économie marocaine engagée dans une phase de stabilisation macroéconomique, tout en mettant en lumière des fragilités structurelles persistantes dans la mise en œuvre des politiques publiques et des grandes réformes.
Une conjoncture macroéconomique globalement favorable
La croissance nationale s’est établie à 3,8 % en 2024, contre 3,7 % en 2023. Cette progression a été portée principalement par les secteurs non agricoles, qui ont permis de compenser le recul de la valeur ajoutée agricole, affectée par plusieurs années consécutives de sécheresse. L’inflation a connu un net reflux, passant de 6,1 % en 2023 à une moyenne de 0,9 % en 2024, traduisant un apaisement significatif des tensions sur les prix.
Les finances publiques ont poursuivi leur redressement. Le déficit budgétaire a été ramené à 3,9 % du PIB, contre 4,4 % un an auparavant, tandis que l’encours de la dette du Trésor a reculé de 68,7 % à 67,7 % du PIB à fin 2024. Cette amélioration est étroitement liée à la forte dynamique des recettes fiscales, qui ont atteint près de 338 milliards de dirhams (MMDH) en 2024, en hausse de 14,5 % sur un an. Les dépenses totales de l’État se sont élevées à 465 MMDH, réparties entre 348 MMDH de dépenses ordinaires et 117 MMDH d’investissements.
Cette trajectoire a contribué au relèvement de la notation souveraine du Maroc par Standard & Poor’s à BBB-/A-3, permettant au Royaume de retrouver le statut d’« Investment Grade ».
Régionalisation avancée : des avancées institutionnelles, des déséquilibres persistants
S’agissant de la régionalisation avancée, la Cour constate des progrès sur le plan institutionnel, mais souligne une répartition économique toujours inégale. Selon les données du Haut-Commissariat au Plan, trois régions concentrent à elles seules 58,5 % du PIB national, la région de Casablanca-Settat représentant près d’un tiers de la richesse produite. Par ailleurs, 66 % des zones industrielles sont localisées dans seulement cinq régions, confirmant la persistance de déséquilibres territoriaux.
Le programme de réduction des disparités territoriales et sociales 2017-2023, doté d’une enveloppe d’environ 50 milliards de dirhams, affiche un taux d’achèvement de 82 % des projets. Les taux d’exécution régionaux varient toutefois fortement, oscillant entre 65 % et 98 %. La Cour relève que les interventions se sont principalement concentrées sur la réhabilitation des infrastructures existantes, sans extension significative des réseaux, notamment routiers.
Santé et éducation : des moyens renforcés, des contraintes structurelles
Dans les secteurs sociaux, le rapport souligne l’ampleur des efforts budgétaires engagés, tout en pointant des tensions persistantes. Le budget du ministère de la Santé est passé de 19,7 MMDH en 2019 à 32,6 MMDH en 2025. Le nombre de médecins a dépassé les 32 000 praticiens, dont 48 % exercent dans le secteur public. Malgré ces avancées, la Cour alerte sur la soutenabilité financière de l’assurance maladie obligatoire et appelle à des réformes urgentes pour mieux maîtriser les dépenses et renforcer les ressources des régimes.
Dans le secteur de l’éducation, les projets financés dans le cadre des programmes territoriaux ont concerné majoritairement les écoles primaires, à hauteur de 88 %, ainsi que les salles de classe polyvalentes, représentant 75 % des projets. Cette répartition traduit une priorité accordée à la remise à niveau de l’existant plutôt qu’à l’élargissement de l’offre éducative.
Investissement : une dynamique engagée, mais incomplète
Le chantier de l’investissement occupe une place centrale dans le rapport. La feuille de route 2023-2026 pour l’amélioration du climat des affaires affiche un taux de lancement de 98 % des initiatives prévues. Toutefois, deux projets structurants accusent des retards, notamment ceux liés à la coordination inter-administrative et à la formation continue du capital humain.
La Cour insiste sur la nécessité d’achever la mise en place de l’Observatoire national de l’investissement et de formaliser une stratégie nationale claire, afin d’orienter les flux vers des projets à forte valeur ajoutée et à fort potentiel d’emploi. Elle souligne également que la mobilisation du foncier demeure un frein majeur à l’efficacité des politiques d’investissement.
Une activité juridictionnelle soutenue
Sur le plan juridictionnel, l’activité de discipline budgétaire et financière a concerné 15 organismes au niveau de la Cour des comptes et 141 organismes au niveau des Cours régionales entre janvier 2024 et septembre 2025. Au total, 99 dossiers ont été jugés, donnant lieu à des amendes d’un montant global de 4,14 millions de dirhams (MDH), assorties de remboursements de 1,15 MDH.
Les juridictions financières ont transmis 20 dossiers à caractère pénal au ministère public sur la période, portant à 55 le nombre total de dossiers déférés depuis 2021. En matière de jugement des comptes, 95 % des décisions définitives ont abouti à des quitus. Les débets prononcés ont atteint 57,9 MDH, principalement en lien avec des insuffisances dans le recouvrement des recettes.
Fait notable, certains organismes publics ont engagé des mesures correctives dès le stade des observations préliminaires, avant l’ouverture de procédures formelles. L’impact financier de ces actions proactives est estimé à environ 629 MDH.
Transparence : patrimoine et financement politique sous contrôle
Concernant la déclaration obligatoire de patrimoine, 154 931 assujettis étaient recensés à fin octobre 2025. Le taux de conformité au renouvellement des déclarations varie de 86 % à 100 % selon les catégories. Parmi les assujettis initialement défaillants, 39 % ont procédé à une régularisation. Des procédures de mise en demeure ont été engagées à l’encontre des personnes demeurant en situation irrégulière.
S’agissant du financement des partis politiques, 24 partis ont restitué au Trésor 36,03 MDH correspondant à des soutiens publics non utilisés ou non justifiés. En revanche, 14 partis restent débiteurs d’un montant global de 21,85 millions de dirhams. Le Maroc a par ailleurs obtenu la note maximale de 7 sur 7 selon l’indicateur de l’OCDE relatif au contrôle du financement politique, attestant de la solidité du dispositif national.
Recommandations : un écart persistant entre prescriptions et exécution
Le suivi des recommandations révèle un décalage persistant entre les prescriptions formulées et leur mise en œuvre effective. Au niveau de la Cour des comptes, seuls 18 % des recommandations ont été entièrement mises en œuvre, tandis que 47 % sont en cours d’exécution et 35 % n’ont pas encore été entamées. Les Cours régionales affichent de meilleurs résultats, avec 45 % des recommandations mises en œuvre et 43 % en cours d’exécution.
Malgré ces taux modestes, la Cour relève des impacts positifs mesurables sur la gouvernance territoriale, la gestion des finances publiques ainsi que les secteurs de la santé et de l’éducation. Elle souligne toutefois que la mise en œuvre effective de certaines recommandations requiert un engagement renforcé de l’ensemble des parties prenantes et une meilleure coordination institutionnelle.
Finances publiques et retraites : des alertes structurelles
La Cour attire enfin l’attention sur plusieurs enjeux majeurs liés aux finances publiques. Elle souligne que les dépenses devraient continuer à progresser, sous l’effet des défis sociaux, des aléas climatiques et des besoins de financement des chantiers en cours. Cette situation impose, selon elle, une innovation accrue en matière de mobilisation des financements et un recours plus efficace aux partenariats public-privé.
La Cour réaffirme également l’urgence d’accélérer la réforme du système de retraite afin d’en préserver la pérennité. Le régime des pensions civiles affiche un déficit technique de 7,2 MMDH à fin 2024, avec un risque d’épuisement des réserves dès 2030.
Dans son ensemble, le rapport 2024-2025 met en évidence une amélioration tangible des équilibres macroéconomiques et des cadres institutionnels. Il souligne toutefois que l’enjeu central demeure celui de l’exécution effective des réformes, de leur territorialisation réelle et de leur impact mesurable sur la qualité des services publics et les conditions de vie des citoyens.
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