Menace sur le détroit d’Ormuz : le spectre d’un nouveau choc pétrolier
Un tanker frappé par l’Iran dans le détroit d’Ormuz en 2019 (Image d’illustration). Crédit : DR
Avec les bombardements sur l'Iran menés samedi 28 février par Israël et les États-Unis, et la menace de fermeture du détroit d'Ormuz qui plane désormais sur le Golfe persique, le monde redécouvre une anxiété familière : le choc pétrolier. Vendredi, avant même les premières frappes, le cours du baril de brent – la référence européenne – s'était hissé à 73 dollars (62 euros), son plus haut niveau depuis six mois, après avoir progressé d'environ 20 % depuis le début de l'année.
Un marché déjà sous tension avant les frappes
La hausse des cours ne date pas du samedi 28 février. Bien avant les frappes, le baril de brent avait déjà intégré une prime de risque géopolitique croissante pour s'afficher à plus de 72 dollars, contre seulement 61 dollars en début d'année. Plusieurs facteurs avaient progressivement limité l'offre mondiale : le grand froid aux États-Unis en janvier avait entraîné des arrêts temporaires de production les attaques de drones ukrainiens avaient perturbé les infrastructures russes et une panne de courant avait affecté le champ pétrolier de Tengiz, au Kazakhstan. « Ce sont autant de facteurs qui avaient déjà tendu le marché », souligne Giovanni Staunovo, analyste chez UBS.
Du côté de l'offre organisée, l'OPEP+ avait marqué une pause en début d'année, craignant que la demande ne suive pas la production et que l'excédent ne déprime les cours. Le cartel avait pourtant rehaussé ses quotas d'environ 2,9 millions de barils par jour en 2025. Le conflit armé change radicalement la donne et rouvre la question d'une augmentation accélérée.
Ormuz, verrou de l'or noir mondial
Le cœur des craintes porte sur un détroit de 55 kilomètres de large et 212 kilomètres de long, à portée de missile iranien : le détroit d'Ormuz. Chaque jour, quelque 20 millions de barils de pétrole brut y transitent, soit environ 20 % de l'approvisionnement mondial en hydrocarbures, ainsi que la grande majorité de la capacité de production de l'OPEP. Par ce passage, l'Iran tient en otage une part considérable de l'économie mondiale.
Les gardiens de la révolution iraniens ont rapidement fait peser la menace, prévenant par message radio les navires que le passage « n'était pas autorisé » en raison du danger. Dès samedi, le trafic pétrolier y a considérablement chuté. Les compagnies maritimes ont réagi sans attendre. « Il est tout simplement impossible pour des navires commerciaux de transiter en temps de guerre », a résumé Jaime Brito, directeur exécutif chez OPIS. Les assureurs maritimes ont annoncé une hausse de moitié de leurs primes de risque pour tous les bâtiments situés dans le Golfe. Dès dimanche matin, un navire à proximité du détroit était frappé par un « projectile inconnu », provoquant un incendie en salle des machines.
L'Iraq, le Koweït et le Qatar, dépourvus d'alternatives terrestres, dépendent quasi totalement de cette voie maritime pour exporter leur pétrole et leur gaz. Seuls l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent d'un réseau d'oléoducs de contournement, dont la capacité reste limitée à 2,6 millions de barils par jour selon l'Agence américaine de l'énergie – loin de compenser une fermeture totale.
Des prévisions entre 100 et 120 dollars le baril
Les analystes se montrent unanimement pessimistes à court terme. Selon les experts d'Eurasia Group, les prix devraient rebondir de 5 à 10 dollars dès la réouverture des marchés. Plus alarmiste, un analyste de Barclays, Amarpreet Singh, estime que le seuil des 100 dollars pourrait être franchi – un niveau que le brent n'a plus connu depuis 2022, à la suite de l'invasion russe de l'Ukraine, qui avait déjà contribué à une poussée inflationniste mondiale. En cas de blocus prolongé du détroit d'Ormuz, Bloomberg table sur 108 dollars le baril, contre 60 dollars début janvier.
Le scénario le plus extrême est avancé par Homayoun Falakshahi, analyste chez Kpler : une guerre prolongée avec embrasement régional pourrait propulser les cours au-delà de 120 dollars le baril, un niveau inédit depuis des années. On reste néanmoins loin du triplement des cours qui s'était produit entre août 1973 et janvier 1974 lors du premier choc pétrolier.
L'OPEP+ entre geste symbolique et stratégie de parts de marché
Dimanche, l'OPEP+ a annoncé une hausse de sa production de 206 000 barils par jour en avril, un volume supérieur aux 137 000 barils prévus initialement, mais modeste à l'échelle d'un marché mondial qui dépasse les 100 millions de barils par jour. La réunion rassemblait cinq pays de l'OPEP – Arabie saoudite, Irak, Émirats arabes unis, Koweït et Algérie – ainsi que trois alliés : Russie, Kazakhstan et Oman. L'Iran, directement partie prenante du conflit, ne participait pas.
Mais l'effet réel de cette augmentation reste très incertain. Selon Jorge Leon, analyste chez Rystad Energy, les seuls pays de l'OPEP+ « qui peuvent réellement augmenter leur production sont l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, ainsi que, dans une moindre mesure, le Koweït et l'Irak », les autres membres disposant de capacités restreintes. En conséquence, même si une hausse de 137 000 barils était annoncée, « l'augmentation réelle de la production serait en fait inférieure à la moitié », juge-t-il.
La situation de la Russie est particulièrement préoccupante : sa production a eu tendance à diminuer depuis novembre. Falakshahi souligne que Moscou « produit au maximum » et a « perdu des parts de marché, notamment en Inde ». Au-delà de la gestion de la crise immédiate, certains membres du cartel voient dans la hausse annoncée une opportunité de reprendre des parts de marché face à la concurrence des États-Unis, du Canada, du Brésil et du Guyana, dont la production a fortement progressé ces dernières années.
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