Collèges pionniers : des gains spectaculaires confirmés, mais la montée en charge reste un pari
Un enseignant et ses élèves dans une salle de classe du collège Anoual, dans la province de Moulay Yacoub, qui a adopté en 2024 le programme des collèges pionniers. Crédit : MAP
Les chiffres sont tombés le 25 mars, lors du Forum national de l'enseignant à Rabat. Andreas de Barros, professeur à l'Université de Californie à Irvine et co-auteur de l'étude, et Florencia Devoto, directrice du Morocco Innovation and Evaluation Lab (MEL) et professeure affiliée à l'UM6P, ont dévoilé les résultats de l'évaluation d'impact du programme des collèges pionniers, la première du genre pour le cycle secondaire collégial marocain. Et le bilan dépasse les attentes.
L'évaluation a mesuré l'évolution des élèves dans quatre disciplines : arabe, français, mathématiques et sciences. Le constat global est un gain de 0,52 écart-type par rapport aux collèges témoins. En langage moins technique, cela revient à dire qu'un collégien inscrit dans ce programme a progressé en un an autant que ce qu'il aurait mis plus de trois ans à acquérir dans un collège classique. C'est en sciences que l'écart est le plus spectaculaire, devant le français alors que les progressions sont un peu plus modestes, mais néanmoins significatives, en mathématiques et en arabe.
Rapportés aux benchmarks de la recherche internationale en éducation, ces résultats se situent dans le quintile supérieur des interventions évaluées, et tout en haut du classement si l'on ne considère que les réformes systémiques portées par un gouvernement, catégorie dans laquelle les effets sont habituellement bien plus faibles. Les chercheurs ont également raccordé leurs mesures aux échelles TIMSS, PIRLS et PISA : selon leurs estimations, le programme équivaudrait à un gain d'environ cinq positions dans le classement PISA pour la compréhension de l'écrit en arabe.
Moins de redoublements et d'abandons
L'impact ne se lit pas seulement dans les copies. Deux indicateurs structurels du dysfonctionnement collégial marocain, le redoublement et le décrochage, reculent nettement dans les établissements du programme. Le taux de redoublement chute de 8,5 points, un mouvement massif dans un système où la répétition d'année était quasi institutionnalisée. Côté décrochage, la baisse atteint 3,6 points chez les élèves les plus fragiles – ceux que les cellules de veille avaient identifiés comme susceptibles de quitter l'école. Ce recul d'environ un tiers rejoint les données globales communiquées par le gouvernement en février : le taux de déperdition dans l'ensemble des collèges pionniers est passé de 8,4 % à 4,45 %.
L'évaluation explore aussi un terrain moins balisé : le développement des compétences non strictement académiques. Les collégiens du programme montrent des progrès mesurables sur des dimensions comme l'estime de soi, le rapport aux autres, la capacité à se discipliner et l'aptitude à créer. Des compétences dites socio-émotionnelles dont l'amélioration est particulièrement marquée chez les élèves en situation de fragilité. Andreas de Barros a insisté sur ce point lors de sa présentation : le programme démontre, selon lui, qu'un dispositif public ciblant les premières années de l'adolescence peut simultanément relever le niveau scolaire, freiner l'abandon et développer des aptitudes que les systèmes éducatifs peinent généralement à cultiver.
Une architecture à plusieurs étages
Lancé en septembre 2024 dans 232 collèges publics volontaires, le programme ne mise pas sur un remède unique. Son architecture combine des interventions qui agissent à des échelles de temps différentes.
En amont de l'année scolaire, un sas de rattrapage intensif, inspiré de la méthode TaRL (Teaching at the Right Level), permet de regrouper les élèves non par classe, mais par niveau réel de maîtrise, afin de colmater les lacunes héritées du primaire avant d'attaquer le programme collégial. Une fois ce socle posé, l'enseignement quotidien a lui-même été reconfiguré : cours structurés autour de séquences préparées et de supports numériques, manuels refondus pour coïncider avec les outils des professeurs, salles équipées pour la projection et le travail interactif. Les enseignants sont formés et accompagnés par des inspecteurs spécialisés dans ces approches.
En parallèle, un filet de sécurité cible les élèves en difficulté : quelques heures de soutien supplémentaire chaque semaine pour le quart à un tiers des collégiens les plus fragiles, repérés par les évaluations régulières. Des ateliers animés par des travailleurs sociaux travaillent les compétences relationnelles et émotionnelles, tandis que des activités artistiques et associatives (théâtre, pensée critique, travail d'équipe) visent à rendre le collège plus attractif. L'ensemble du dispositif est piloté localement par des cellules de veille qui, chaque mois, passent en revue les situations individuelles des élèves à risque et activent les réponses appropriées : renforcement scolaire, accompagnement psychologique ou mobilisation des parents.
Du pilote au système : l'épreuve de la généralisation
Le programme couvre aujourd'hui plus de 750 collèges à travers le Maroc, après une montée en charge rapide depuis les 232 établissements initiaux. Le gouvernement ambitionne de passer de 30 % à 50 % des collèges publics dès la rentrée 2026-2027, au moment même où les écoles pionnières au primaire doivent atteindre 80 % de couverture.
L'équipe de recherche du MEL poursuit d'ailleurs l'évaluation de l'impact du programme au cours de sa deuxième année d'existence, afin de déterminer dans quelle mesure les effets observés la première année peuvent être maintenus dans le temps. La question est cruciale, car de nombreuses interventions éducatives à travers le monde ont vu leurs gains initiaux s'éroder lorsqu'elles perdaient l'intensité d'accompagnement caractéristique de la phase pilote.
Les défis de la montée en charge sont considérables. Le modèle repose sur la formation des enseignants à des méthodes pédagogiques spécifiques, un chantier qui devient exponentiellement plus complexe à mesure que le périmètre s'élargit. Lors de la phase expérimentale au primaire, environ 11 000 enseignants avaient été formés. Étendre cette dynamique à la majorité du collège public implique de former des dizaines de milliers de professeurs supplémentaires, dans un corps enseignant où les contractuels représentent environ la moitié des effectifs et n'ont pas toujours bénéficié du même niveau de préparation.
L'Observatoire national du développement humain (ONDH) a engagé en 2026 une évaluation de conformité portant sur 4 862 établissements, pour un budget de 15,8 millions de dirhams, signe que les pouvoirs publics sont conscients du risque d'une généralisation qui se ferait au prix de la qualité. Des observateurs relèvent que certains directeurs d'établissement, insuffisamment formés au pilotage managérial, peinent à exploiter les moyens mis à leur disposition.
Un cas d'école pour les pays en développement
Les résultats du programme des collèges pionniers placent le Maroc dans une position singulière. Les évaluations rigoureuses de réformes éducatives menées à grande échelle par des États, plutôt que par des ONG dans un cadre expérimental contrôlé, sont rares dans la littérature mondiale. La plupart des interventions qui affichent des effets importants portent sur de petits échantillons ou des contextes très spécifiques. Obtenir un gain de 0,52 écart-type sur plusieurs centaines d'établissements, avec un effet mesurable aussi bien sur les apprentissages que sur le décrochage, le redoublement et les compétences socio-émotionnelles, constitue un résultat que la communauté académique internationale prend au sérieux.
Mais l'histoire des réformes éducatives enseigne aussi que le passage du pilote au système est le moment où les meilleures intentions se heurtent à la réalité des moyens, de la gouvernance et de la résistance au changement. Le Maroc est entré dans cette phase critique. Les prochains mois diront s'il parvient à faire de ses collèges pionniers un modèle durable, ou si les résultats remarquables de la première cohorte resteront l'apanage d'un cercle d'établissements volontaires et motivés.
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