La session d’avril du dialogue social s’ouvre dans un climat de méfiance syndicale
Younes Sekkouri, ministre de l’Inclusion économique, de la petite entreprise, de l’emploi et des compétences lors de la 4e édition de l’Azian Forum Business le 21 mai 2025. Crédit : Mustapha Razi / Le Desk
Le rendez-vous est fixé au 17 avril, mais les préparatifs ont déjà mis au jour la profondeur des désaccords. Le ministre de l'inclusion économique, de la petite entreprise, de l'emploi et des compétences, Younes Sekkouri, a entamé dès le 10 avril une série de consultations bilatérales avec les quatre centrales syndicales les plus représentatives — l'Union marocaine du travail (UMT), l'Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM), la Confédération démocratique du travail (CDT) et la Confédération marocaine de l'agriculture et du développement rural (Comader) — ainsi qu'avec la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). D'autres rencontres doivent encore se tenir d'ici là.
Une méthode contestée
La convocation de cette ultime session de la mandature n'a pourtant rien eu de consensuel. Le gouvernement a choisi, début avril, de l'annoncer par voie de communiqué de presse, adressant dans la foulée des lettres officielles aux partenaires sociaux. Le procédé a irrité les organisations syndicales, qui y ont vu une initiative unilatérale, dénuée de concertation préalable et dépourvue d'ordre du jour structuré. Plusieurs responsables syndicaux ont estimé que cette méthode réduisait le dialogue social à une série de « convocations liées aux seuls intérêts calendaires du gouvernement », vidant l'exercice de sa substance négociatrice.
Le secrétaire général de la CDT, Khalid El Alami Lahouir, a certes reçu une invitation formelle pour le 17 avril, mais sa centrale avait auparavant refusé de participer à la réunion technique sur les retraites programmée le 6 avril au siège de la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR). Dans une lettre adressée à la ministre de l'économie et des finances, Nadia Fettah, la CDT a conditionné son retour à la table des discussions à une prise en compte globale des dossiers en suspens, refusant ce qu'elle a qualifié de « saucissonnage » des revendications. L'UMT n'a pas exclu, quant à elle, de boycotter purement et simplement la session, jugeant que les conditions d'un dialogue sincère n'étaient pas réunies. Du côté de l'UGTM, Khadija Zoumi, membre du bureau exécutif, a résumé l'état d'esprit dominant : toute session qui ne déboucherait pas sur des augmentations salariales concrètes serait considérée comme un exercice vain.
Le pouvoir d'achat, revendication première
C'est sur le terrain des salaires que la pression syndicale est la plus forte. Les centrales réclament unanimement une revalorisation des rémunérations dans le public comme dans le privé, un relèvement des pensions de retraite et un allègement de la pression fiscale, notamment de l'impôt sur le revenu. S'y ajoutent des revendications relatives aux libertés syndicales et à la régularisation des situations administratives de différentes catégories professionnelles, dossiers qui figurent en bonne place dans les cahiers revendicatifs transmis au gouvernement. La dernière augmentation, d'un montant de 1 000 dirhams échelonnée en deux tranches, a été largement absorbée, selon les syndicats, par une inflation soutenue — alimentée, ces dernières semaines, par la flambée des cours du pétrole dans un contexte géopolitique marqué par les tensions américano-iraniennes, et ses effets en cascade sur les prix à la consommation.
Le coût cumulé des mesures issues du dialogue social sur la période 2022-2026 atteint 45,7 milliards de dirhams (MMDH), un montant que le gouvernement qualifie de « historique ». L'enveloppe bénéficie à plus de 1,1 million de fonctionnaires et a permis de porter le salaire moyen net dans la fonction publique à 10 100 dirhams (DH) par mois, tandis que le salaire minimum net doit atteindre 4 500 DH à partir du 1ᵉʳ juillet. Mais ces chiffres, rapportés au PIB — environ 0,6 % par an —, relativisent l'ampleur de l'effort budgétaire. Et surtout, les engagements pris lors des précédents accords sociaux, notamment celui d'avril 2024, tardent à se concrétiser, nourrissant un sentiment d'inachevé. L'essentiel des dispositions inscrites dans la charte du dialogue social, censée en institutionnaliser le fonctionnement, reste à ce jour lettre morte — un constat qui, de l'aveu même d'observateurs proches du dossier, ôte toute crédibilité à ce type de document-cadre.
Les retraites, un chantier au point mort
Le dossier de la réforme des régimes de retraite demeure l'un des points les plus sensibles. Les discussions, entamées depuis plusieurs mois au sein d'une commission technique dédiée, en sont encore au stade du diagnostic. Les caisses de retraite présentent des projections financières divergentes, rendant difficile tout consensus sur l'ampleur du déficit à combler et les leviers de réforme à actionner. Certains fonds affichent des trajectoires financières jugées insoutenables à moyen terme, mais les partenaires sociaux ne s'accordent ni sur les chiffres ni sur les remèdes.
La CDT a clairement fait savoir qu'elle refusait de traiter ce dossier de manière isolée, hors du cadre institutionnel du dialogue social. Elle considère que la réforme des retraites ne peut être discutée dans une enceinte purement technique alors que des dizaines d'autres dossiers — qu'elle qualifie de « brûlants » — restent sans réponse. Cette position, partagée par d'autres centrales, risque de repousser une nouvelle fois toute avancée significative.
Le Code du travail relégué au second plan
Quant à la révision de la législation du travail, elle semble avoir été écartée de l'agenda immédiat. Les syndicats privilégient, à ce stade, une évaluation du dispositif existant avant d'envisager toute modification de fond. La question de la flexibilité, réclamée par le patronat, se heurte à la réalité d'un marché du travail marqué par une forte précarité : à peine un tiers de la population active dispose d'un contrat de travail, formel ou temporaire, les deux tiers restants évoluant dans le secteur informel, sans protection sociale ni garantie d'emploi. Dans un tel contexte, les centrales syndicales considèrent toute discussion sur la flexibilisation comme prématurée, sinon provocatrice.
Le dossier de l'harmonisation du salaire minimum agricole (SMAG) avec le salaire minimum industriel (SMIG), pourtant actée dans les accords d'avril 2011, reste lui aussi en suspens après trois législatures. L'écart entre les deux — 2 255 DH par mois pour le SMAG contre 3 045 DH pour le SMIG — constitue, de l'aveu même de certains analystes, une anomalie sociale que le Maroc contemporain ne peut plus se permettre.
Un test pour la fin de mandat
À quelques mois des échéances électorales, la session du 17 avril s'annonce comme un moment de vérité pour l'exécutif d'Aziz Akhannouch. Lors d'un point de presse tenu à l'issue du conseil de gouvernement, le porte-parole de l'exécutif, Mustapha Baitas, a assuré que cette dernière session de la mandature se tiendrait « dans les délais prévus », avec la participation de l'ensemble des partenaires sociaux. Mais le risque est réel de voir les dossiers structurants — retraites, Code du travail, convergence des minima salariaux — renvoyés une fois encore au prochain gouvernement.
Les syndicats, eux, entendent faire de cette échéance le banc d'essai de la crédibilité du dialogue social tel qu'il a été institué depuis 2022. Ils attendent des résultats tangibles, en premier lieu sur les salaires, avant le 1ᵉʳ mai, date symbolique à laquelle les organisations de travailleurs mesurent traditionnellement le sérieux des engagements gouvernementaux. Faute de quoi, préviennent plusieurs responsables syndicaux, la rue pourrait reprendre la parole que les institutions peinent à porter.
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