Poisson congelé : vers un réseau national de points de vente opérationnel toute l’année
Contrôle de poisson congelé par l’ONSSA. Crédit: MAP
Le secrétariat d'État chargé de la Pêche maritime a annoncé, le 11 avril à Casablanca, le lancement d'une étude pour la mise en place d'un réseau national de points de vente de poisson congelé, accessible tout au long de l'année. L'annonce a été faite par la secrétaire d'État Zakia Driouich lors d'une conférence consacrée au bilan de huit années de l'initiative « Hout bithaman maâkoul » (« Poisson à prix raisonnable »). Un appel à manifestation d'intérêt sera adressé à des investisseurs privés pour la création de points de vente dans les différentes régions du pays, adossés à un réseau de distribution conforme aux normes sanitaires. Selon Driouich, le projet pilote a reçu un accueil favorable de la part des professionnels du secteur lors des concertations préalables.
Ce réseau s'inscrit dans le prolongement de la stratégie Halieutis et vise, selon les termes officiels, à « assurer un approvisionnement régulier et continu du marché national en poissons congelés ». Il reste toutefois au stade de l'étude, et ni le calendrier de déploiement ni l'enveloppe budgétaire n'ont été précisés.
Le bilan chiffré de « Hout bithaman maâkoul »
L'initiative « Poisson à prix raisonnable », lancée en 2019 dans trois villes avec 400 tonnes écoulées, a progressivement étendu son périmètre. En 2025, elle couvrait plus de 40 villes, avec 1 000 points de vente et 4 600 tonnes distribuées. L'édition 2026, lancée durant le mois de ramadan, a porté ces chiffres à près de 50 villes, 1 100 points de vente et plus de 20 espèces proposées, pour 6 844 tonnes écoulées à des tarifs allant de 17 à 100 dirhams le kilogramme (DH/kg). À titre d'exemple, la sardine congelée était vendue à un prix démarrant à 13 DH/kg.
L'opération s'appuie sur des armateurs de la pêche hauturière et a bénéficié de partenariats avec des enseignes de grande distribution : BIM (environ 780 magasins d'Oujda à Laâyoune), Label'Vie (183 points de vente nationaux) et Super U (6 magasins à Casablanca et Rabat). Les produits sont soumis au contrôle de l'Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA). L'affluence a atteint jusqu'à 400 personnes par jour et par point de vente lors de certaines éditions, et les stocks se sont épuisés rapidement dans plusieurs villes, signe d'une demande qui dépasse l'offre disponible.
« L'accumulation de l'expérience de terrain sur une période de huit années impose le passage à une nouvelle phase, fondée sur la mise en place de mécanismes durables garantissant la continuité de l'initiative et l'élargissement de son périmètre temporel et géographique », a estimé Abdelaziz Obad, coordinateur de l'initiative. Abderrahim Bousri, fondateur de la Confédération marocaine de la pêche maritime, a pour sa part salué l'opération tout en soulignant les défis à venir, notamment la coïncidence de ramadan avec la période de repos biologique des espèces pélagiques. À ce propos, le directeur de l'Institut national de recherche halieutique (INRH), Mohamed Najih, a rappelé la nécessité de concilier impératifs économiques et préservation des écosystèmes marins.
Un contexte de prix sous tension
Le projet intervient dans un climat de tensions récurrentes sur les prix du poisson. En janvier 2026, le prix de la sardine a atteint 32 DH/kg sur le marché de gros, un niveau inhabituellement élevé. Sur les étals de détail, certaines espèces dépassaient les 200 DH, et le Haut-Commissariat au Plan a enregistré une hausse de 10,4 % des prix du poisson et des fruits de mer entre décembre 2025 et janvier 2026. Des appels au boycott ont même circulé sur les réseaux sociaux sous le mot d'ordre « Khalih yekhnez » (« Laissez-le pourrir »).
Le Conseil de la concurrence a pointé à plusieurs reprises le rôle des intermédiaires dans la formation des prix. Selon ses rapports, certains grossistes et courtiers captent jusqu'à 70 % du prix final payé par le consommateur. Entre le marché de gros et l'étal de détail, les prix sont couramment multipliés par deux ou trois. À titre d'illustration, au premier jour du ramadan 2026, la sardine se négociait entre 3,50 et 7,40 DH le kilo dans les halles des ports du Sud, établissant un écart considérable avec les prix pratiqués au détail dans les grandes villes. Le président du Conseil de la concurrence, Ahmed Rahhou, a annoncé en février la publication quotidienne des prix de gros sur le site de l'Office national des pêches. Le Conseil a également ouvert une enquête sur de possibles ententes dans le marché de la sardine.
Du côté de la ressource, la situation est préoccupante. Les débarquements de sardine sur la façade atlantique sont passés de 965 000 tonnes en 2022 à 525 000 tonnes en 2024, soit un recul de 46 % en deux ans. Les professionnels attribuent cette contraction au réchauffement des eaux océaniques et à la migration des bancs hors des zones de pêche habituelles. L'UNICOP a évoqué 35 000 emplois menacés dans la conserve et une réduction de moitié de l'activité industrielle. Le gouvernement a suspendu les exportations de sardine congelée à partir du 1er février 2026, une mesure inédite destinée à préserver l'approvisionnement intérieur. À l'échelle nationale, les débarquements de la pêche côtière et artisanale ont reculé de 16 % à 523 765 tonnes sur les 7 premiers mois de 2025.
Les réformes en cours sur le marché de gros
Le réseau de distribution de poisson congelé ne constitue qu'un volet d'une série de réformes engagées sur l'ensemble de la filière.
Le 26 mars, le Conseil de gouvernement a adopté le projet de loi n° 36.23 modifiant la loi n° 14.08 relative à la vente en gros de poisson. Le texte revoit les conditions d'octroi des licences, fixe leur durée de validité – une nouveauté –, renforce les sanctions et introduit des définitions juridiques plus précises. Le commerce de gros du poisson représente un chiffre d'affaires de plus de 10 milliards de dirhams (MMDH) et concerne environ 5 000 opérateurs. L'accès aux marchés de gros est désormais conditionné à la détention d'une carte professionnelle, dont plus de 10 000 exemplaires ont été délivrés. Le projet de loi doit encore être examiné par le Parlement.
Sur le plan des infrastructures, le Maroc compte plus de 70 marchés de gros de poisson, dont 61 équipés d'enchères publiques digitalisées. Soixante-huit marchés de première vente sur 76 sont numérisés. L'ensemble des navires est suivi par satellite, et la technologie RFID est utilisée pour tracer les embarcations autorisées. Quatorze marchés de nouvelle génération ont été construits pour 635 millions de dirhams (MDH). Quatre nouvelles infrastructures sont en cours de finalisation (Rabat, Tétouan, Dakhla, El Jadida) et cinq à l'étude (Meknès, Berkane, Casablanca, Béni Mellal, Agadir), avec 140 MDH prévus en 2026. En 2024, 47 bateaux et 1 094 barques ont été construits, 1 100 embarcations réhabilitées, et le programme Ibhar a financé 1 161 navires pour 170 millions de dirhams.
Le poisson congelé : atouts et limites
Le Maroc est le premier producteur de poisson entier surgelé de la zone MENA, avec 465 000 tonnes en 2024, soit 59 % de la production régionale (données IndexBox). La croissance annuelle moyenne de cette filière est de 7,9 % depuis 2013. Le marché intérieur du surgelé est évalué à environ 2,88 milliards de dirhams (MMDH). La consommation de surgelé par habitant atteint 7,2 kg par an, contre 4,7 kg en Tunisie et 4,1 kg aux Émirats.
La production halieutique totale s'est établie à 1,42 million de tonnes en 2024, pour une valeur de 16,3 MMDH. Le secteur emploie plus de 260 000 personnes, dont 134 509 marins. Le pays dispose de 518 unités de transformation. Les exportations de produits maritimes ont atteint 31 MMDH en 2023, soit 37 % des exportations alimentaires.
La feuille de route 2025-2027 vise à porter la consommation de produits de la mer de 10-13 kg par habitant à 19 kg, en mobilisant 1,824 MMDH (721 MMDH en 2025, 616 en 2026, 487 en 2027). L'objectif affiché est de faire passer la valeur ajoutée sectorielle de 15,7 à 19,3 MMDH à l'horizon 2027. Entre 2010 et 2023, sous la stratégie Halieutis, le PIB du secteur a doublé, passant de 8,9 à 15,7 MMDH.
Des questions en suspens
Plusieurs incertitudes pèsent sur la concrétisation du projet. La question d'un stock stratégique national de poisson a été abordée lors de la conférence de Casablanca, mais aucun dispositif précis n'a été annoncé.
Le défi logistique est réel. Un réseau permanent de vente de poisson congelé exige une chaîne du froid ininterrompue, des capacités de stockage réparties sur le territoire et des normes sanitaires strictes. L'ONSSA impose des exigences en matière de traçabilité, d'étiquetage et de conditions d'entreposage que tous les points de vente devront respecter.
L'enjeu culturel n'est pas moindre. La consommation de poisson reste marginale dans le budget alimentaire des ménages marocains : 3,8 % des dépenses alimentaires, contre 23,5 % pour les viandes et volailles. La préférence pour le poisson frais demeure ancrée dans les habitudes. L'activation du numéro vert 5757 pour les réclamations des consommateurs à chaque ramadan témoigne des tensions persistantes autour de la qualité et des prix.
Le modèle économique du réseau reste à définir. L'appel à manifestation d'intérêt ciblera des investisseurs privés, mais les conditions de rentabilité d'un réseau de distribution de poisson congelé à prix régulé, hors période de forte demande, n'ont pas été détaillées. Le succès de l'initiative saisonnière, porté par le pic de consommation du ramadan, ne garantit pas mécaniquement la viabilité d'un dispositif annuel.
Des observateurs estiment que l'initiative, si elle atténue la pression sur les prix durant le ramadan, ne traite pas les causes structurelles du dysfonctionnement du marché : multiplicité des intermédiaires, insuffisance des contrôles, fragilité des stocks. Le passage à un réseau permanent devra démontrer qu'il peut dépasser le palliatif saisonnier pour modifier durablement les circuits de distribution, un objectif que 8 années d'opération ponctuelle n'ont pas suffi à atteindre.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.
