Marchés de gros : Laftit engage une refonte profonde des circuits de distribution
Marché de gros de Casablanca. Crédit : MAP
C'est lors d'une séance de la Commission de l'intérieur, des collectivités territoriales et des infrastructures que l'information a été livrée, ce mercredi 20 mai 2026, par Abdelouafi Laftit. Venu défendre devant les conseillers le projet de loi organique n°031.26 portant retouches à la loi 111.14 sur les régions, le ministre a ouvert un chantier connexe : un autre texte, prêt ou presque, viendra remettre à plat l'organisation des marchés de gros. La conversation parlementaire, partie d'un débat sur le découpage territorial, a glissé vers une question qui préoccupe les ménages davantage que les institutions : pourquoi paie-t-on si cher au détail ce qui se vend si peu au champ ?
Le constat dressé par les pouvoirs publics ressemble à un acte d'enterrement. L'architecture actuelle, héritée d'une époque où les flux étaient plus rares et les acteurs plus identifiables, fonctionne aujourd'hui à rebours de sa vocation initiale. Pensée pour rassembler l'offre et l'organiser, elle disperse la valeur et dilue les responsabilités. À l'abri de cette opacité s'est installée durablement une catégorie d'opérateurs sans statut formel, désignés dans le débat marocain par le terme de chena9a (شناقة), des courtiers de l'ombre qui s'interposent dans le flux des marchandises et prélèvent leur écot au passage. Le ministre a employé une formule sans détour : tel qu'il existe, le mécanisme ne mène plus à grand-chose.
Pour mesurer le poids économique de ces ramifications, un chiffre a circulé pendant les échanges. Entre le champ et l'étal, une cargaison peut changer cinq fois de propriétaire. À chaque transmission, une marge est ponctionnée, un coût ajouté, une signature apposée, quand il y a signature. Au bout du parcours, le prix affiché à la balance n'a plus de rapport arithmétique avec celui versé au maraîcher. Ce dernier cède sa récolte pour une somme qui ne couvre parfois même pas ses frais de saison, pendant que l'acheteur final paie comme si la marchandise sortait d'une chaîne logistique haut de gamme. Cette dissonance est l'un des moteurs les plus discrets de l'inflation alimentaire, et l'une des explications les plus tangibles de l'érosion du pouvoir d'achat des foyers.
Un seul intermédiaire au lieu de cinq
Le texte en gestation au département de l'Intérieur attaque le problème sur plusieurs fronts à la fois. Premier levier : faire sortir de l'ombre chaque maillon de la transaction. Toute personne qui touche à la marchandise devra figurer dans un registre, avec un statut, des obligations et des comptes à rendre. Deuxième levier, le plus emblématique : ramener à un seul le nombre d'intervenants autorisés entre celui qui produit et celui qui revend au détail. Une mesure qui, sur le papier, fait sauter trois ou quatre étages de la pyramide actuelle. Troisième levier : encadrer simultanément la circulation des produits et celle de l'argent, de sorte que ni l'un ni l'autre ne puisse plus emprunter des trajectoires parallèles et invisibles. Le ministère mise sur cette traçabilité retrouvée pour assécher la rente spéculative et redonner aux prix une lisibilité économique.
Le ministre s'est empressé de désamorcer toute prétention à l'invention. Le Maroc, a-t-il rappelé, n'a pas vocation à concevoir un modèle inédit là où d'autres ont déjà déblayé le terrain. Plusieurs pays ont, au fil des décennies, structuré leurs places de gros, codifié les rôles, segmenté les responsabilités. C'est dans ce vivier que les rédacteurs du texte ont puisé, en transposant ce qui s'avère compatible avec la géographie commerciale marocaine et en écartant ce qui ne l'est pas. Des expériences locales, conduites à l'échelle régionale et dont les résultats ont convaincu, ont également nourri l'élaboration du document.
Pour porter une réforme aussi transversale, l'Intérieur ne s'est pas avancé seul. Le projet a circulé dans les bureaux du ministère de l'Agriculture, dont les filières seront en première ligne, ainsi que dans ceux du Commerce, qui héritera d'une partie des conséquences en aval. Cette mise au point interministérielle vise à éviter qu'un département trouve, demain, à redire à un dispositif imaginé sans lui. Le texte achève sa dernière relecture avant d'être transmis au Secrétariat général du gouvernement, porte d'entrée du circuit officiel d'adoption.
Plusieurs effets sont escomptés. D'abord un apaisement des étiquettes au détail, par évaporation des marges qui s'accumulent aujourd'hui à chaque étage. Ensuite, un soulagement attendu pour les ménages, dont la facture alimentaire pèse de plus en plus lourd sur des budgets déjà comprimés. Du côté de l'amont, les agriculteurs devraient récupérer une part plus juste de la valeur finale de leurs récoltes. Enfin, l'objectif est aussi disciplinaire : sortir du paysage les opérateurs invisibles et redonner au secteur un visage présentable, conforme aux standards d'une économie qui aspire à la lisibilité.
Reste l'épreuve du terrain
L'accueil réservé à l'annonce a été largement favorable, tant le diagnostic est partagé et le malaise ancien. Mais entre la rédaction d'un texte et son inscription dans les routines quotidiennes, il reste un fossé que les réformes précédentes n'ont pas toujours su franchir. La machinerie informelle qui prospère aujourd'hui dispose d'alliances enracinées, de relais locaux et d'une capacité d'adaptation que l'administration sous-estime parfois. À cela s'ajoute la nécessité d'harmoniser le nouveau dispositif avec la redistribution des compétences territoriales que prépare, dans le même mouvement, la réforme régionale. Présenté comme une rupture nette avec le cadre en vigueur, le texte n'aura de portée réelle qu'au moment où les principes affronteront les habitudes.
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