A Monterrey, le Maroc a plié les Pays-Bas lors d’un match épique
La célébration d’Issa Diop sur le but égalisateur du Maroc face aux Pays-Bas en seizièmes de finale de la Coupe du monde 2026. © AP /Ricardo Mazalan
La veille du match, on lui avait demandé son plan pour contenir les Oranje. Mohamed Ouahbi avait répondu, faussement désinvolte : « Ma solution face aux Pays-Bas ? C'est Yassine Bounou. » Vingt-quatre heures plus tard, à l'Estadio BBVA, c'est exactement ce qui s'est produit. Bounou a repoussé la cinquième tentative néerlandaise, signée Crysencio Summerville, avant qu'Ismaël Saibari ne transforme le tir au but décisif pour envoyer le Maroc en huitièmes de finale (1-1 a.p., 3-2 t.a.b.). Une boutade d'avant-match devenue prophétie d'après-match : il y a des soirées folles comme ça.
Le faux round d'observation
Sur le papier, deux nations du top 10 mondial pour qui une sortie de scène aussi précoce relevait de l'impensable. Dans le jeu, un déséquilibre net que les chiffres ont fini par trahir. Le Maroc a contrôlé 69 % du ballon et dominé au nombre de frappes (11 à 6). Les 1,4 expected goals produits sur ces onze tentatives, dont cinq « grosses occasions » au sens d'Opta, disent une supériorité qui n'a longtemps manqué que de finition.
Le signal le plus révélateur est venu du banc adverse. Pour la première fois depuis mars 2024, Ronald Koeman a démarré un match avec une défense à cinq, basculant sur un 3-4-2-1 articulé autour de Van Dijk, Aké et Van Hecke. Issa Diop, lui, n'a pas été dupe de ce repli prudent : « On a vu que les Pays-Bas ont commencé à cinq derrière. Ça montre un peu leur crainte par rapport à notre jeu. » Le Maroc d'Ouahbi a un style proactif, porté vers l'avant, hérité de la formation de son sélectionneur à Anderlecht et il a contraint l'un des cadors du tournoi à renier le sien.
Dès lors, le récit de la première période tient en une série d'alertes marocaines repoussées par les gants. À la 20e, Neil El Aynaoui a vu sa reprise de la tête, sur un corner de Hakimi, sortie par un réflexe somptueux de Bart Verbruggen. Dans la foulée, le portier de Brighton détournait une lourde frappe du capitaine au-dessus. Les Pays-Bas, eux, n'ont existé qu'une fois avant la pause : une frappe surpuissante de Micky van de Ven que Bounou a claquée en corner (44e). Au retour des vestiaires, le rapport de force s'est même accentué : à la 52e, un caviar d'Azzedine Ounahi a lancé Hakimi, dont la frappe a fracassé la transversale.
Le coup de massue, puis le caractère
Le football punit l'imprécision. Sur leur première vraie séquence offensive de la seconde période, profitant d'une déviation de l'entrant Wout Weghorst, Summerville a déboulé jusqu'à la surface et servi Cody Gakpo, qui a trompé Bounou (72e). L'attaquant néerlandais s'est effondré à genoux, en larmes, aussitôt enlacé par ses coéquipiers : son but survenait quelques jours après que sa compagne eut perdu leur enfant à naître, une scène d'une gravité qui dépasse le cadre du sport, et que Koeman avait accompagnée en laissant son joueur libre de rejoindre sa famille.
Beaucoup d'équipes auraient sombré. Pas celle-ci. Au bout du temps réglementaire, l'entrant Chemsdine Talbi a déposé un centre millimétré sur la tête d'Issa Diop, irréprochable toute la soirée, qui a inscrit son premier but en sélection (90e+1). Statistiquement, c'est un marqueur de l'identité de cette équipe : la réalisation de Diop, à 90:05, est le deuxième but le plus tardif de l'histoire du Maroc en Coupe du monde, derrière celui de Zakaria Aboukhlal contre la Belgique en 2022. Le défenseur l'a raconté avec un désarmant naturel : « Je suis monté. Pour tout vous dire, je ne sais pas trop ce que je faisais là, mais on sait que Chemsdine a cette qualité de centre. J'ai juste essayé d'aller dans un espace et de marquer. »
La prolongation a confirmé la tendance plutôt que de l'inverser. Trouvé par Saibari, Soufiane Rahimi a crocheté Teun Koopmeiners avant de buter sur un dernier réflexe de Verbruggen (96e). Les Pays-Bas, eux, n'ont rien montré.
Lecture tactique : presser un bloc à cinq sans se faire trouer
Le basculement de Koeman en défense à cinq n'était pas un raffinement, c'était un aveu. En titularisant le central Aké et en reléguant le milieu Reijnders sur le banc, les Oranje renonçaient à disputer le cœur du jeu pour blinder leur dernière ligne et cédaient de fait l'initiative à une équipe qui ne demande que ça. Tout le projet d'Ouahbi, ce 4-2-3-1 pensé comme une « mécanique de contre-domination », laisser l'adversaire au ballon, rester compact, puis punir en transition, repose sur cette bascule. Sauf que cette fois, c'est l'adversaire qui a refusé le ballon. Conséquence : le Maroc a dû presser et construire, deux exercices à la fois.
Sur les relances néerlandaises depuis la défense à trois, le plan de pressing s'est lu en trois couches. Devant, Saibari en faux neuf orientait la première passe, épaulé par Brahim Díaz, Ounahi et El Khannouss, tandis que le double pivot Bouaddi-El Aynaoui verrouillait l'axe. La consigne, limpide : empêcher Frenkie de Jong de recevoir face au jeu et forcer les Oranje à ressortir par les côtés, là où le terrain se rétrécit. Dans un bloc à cinq, les pistons sont la soupape de décompression : c'est précisément vers eux qu'il fallait pousser la pression, pour que Hakimi et Mazraoui puissent sauter sur le porteur et refermer le piège.
Là réside le paradoxe, et le risque assumé, de ce pressing. Faire monter Hakimi pour étouffer le couloir, c'est ouvrir l'espace dans son dos. C’était la faille avant le match : sur le but encaissé face au Brésil, Vinicius avait surgi dans cet intervalle, et les Néerlandais espéraient reproduire le schéma en lançant Gakpo en transition. Le scénario s'est presque écrit à l'identique : sur l'unique vraie séquence offensive batave de la seconde période, une déviation de Weghorst a libéré Summerville plein axe avant le service pour Gakpo. La rançon d'un bloc qui vit haut, quand on perd le ballon avec autant d'hommes projetés, l'arrière-cour est à découvert.
Le rapport de force, lui, n'a jamais menti. Contre les cinq défenseurs, le Maroc a multiplié les grosses occasions — 1,4 d'xG, cinq « grandes chances », onze frappes en variant les angles d'attaque, jusqu'à cette égalisation venue de la gauche, couloir le moins sollicité, où Talbi a trouvé la tête de Diop par-dessus Van Dijk. Ironie du plan de vol : là où l'avant-match désignait les coups de pied arrêtés néerlandais comme le danger avec la menace aérienne de Van Dijk et le forfait d'Aguerd côté marocain, c'est le Maroc qui a fini par frapper de la tête. L'image des Lions « petite équipe qui défend » a vécu : en phase de groupes déjà, ils frappaient 16 fois par match, contre 13,3 aux Oranje.
Bounou, encore et toujours
Restait l'exercice où le Maroc est devenu, en quelques années, une référence mondiale. La séance fut chaotique : quatre tirs au but ont trouvé le bois. El Aynaoui (transversale) puis Hakimi (poteau) ont manqué côté marocain, mais les Néerlandais n'en ont pas profité : Justin Kluivert et Quinten Timber ont échoué avant que Bounou ne dompte Summerville et que Saibari ne prenne Verbruggen à contre-pied. C'est désormais une donnée structurelle, presque un trait de caractère national : le Maroc a remporté ses deux séances de tirs au but en Coupe du monde, après l'Espagne en 2022, tandis que les Pays-Bas se font éliminer aux tirs au but pour la deuxième Coupe du monde consécutive.
Au-delà du gardien, un nom mérite d'être souligné dans l'entrejeu : Neil El Aynaoui a réussi 134 passes, soit le deuxième total sur un match de ce Mondial, derrière les 153 de Leandro Paredes. Le métronome d'une équipe qui, sous Ouahbi, ne se contente plus de subir les grandes affiches : elle les pilote.
La confirmation de l’épopée du Qatar
Il y a une identité émotionnelle propre à ce Maroc, et Hakimi l'a posée mieux que personne au coup de sifflet final : « On a montré notre caractère. On est resté calme. Beaucoup de gens pensaient que c'était de la chance au Qatar. Le travail paye. On va continuer à travailler et rester humble. » La phrase n'est pas sortie de nulle part. Elle répond à un soupçon, celui d'un parcours 2022 bâti sur l'exploit ponctuel, par une démonstration de régularité dans la maîtrise.
Ouahbi, lui, a refusé de parler de miracle : « J'ai l'impression qu'on s'était préparé à ça. Le premier match s'est joué à la dernière minute, le deuxième aux tirs au but. » Le sélectionneur belgo-marocain, promu depuis les U-20 et porté par une génération largement issue de la diaspora, au point d'aligner contre le Brésil le premier onze entièrement né hors du Maroc de l'histoire d'une sélection nationale, a réussi son pari : transformer un vivier de talents en bloc mental. Sa philosophie ne renie pas l'héritage de Regragui, elle le prolonge en visant un Maroc « hybride », capable de confisquer le ballon et de casser des blocs autant que de résister. Côté néerlandais, Koeman avait pressenti le danger, jugeant que ce duel « arrivait trop tôt » pour deux équipes qui méritaient d'aller plus loin, et Van Dijk avait, en amont, salué la profondeur marocaine, de Hakimi à Saibari en passant par le « prodige » de 18 ans Ayyoub Bouaddi. Les compliments d'avant-match valent reconnaissance d'après-match.
Cap sur Houston : le Canada en ligne de mire
La récompense porte un nom et une date. Samedi 4 juillet, au NRG Stadium de Houston, le Maroc affrontera le pays co-hôte, le Canada, en huitièmes de finale. Une affiche piégeuse plus qu'écrasante.
Sur le papier, le Maroc part favori, et l'histoire récente le conforte : en phase de poules au Qatar, en 2022, les Lions de l'Atlas avaient déjà battu le Canada (2-1) avant de filer jusqu'en demi-finale. Mais les hommes de Jesse Marsch abordent ce tour libérés de toute pression. Vainqueurs de l'Afrique du Sud (1-0) sur un but d'Eustáquio dans le temps additionnel, ils ont décroché la première qualification en huitièmes de l'histoire du football canadien.
Deuxièmes du groupe B, nul contre la Bosnie, large victoire 6-0 sur le Qatar, défaite face à la Suisse, ils avancent sans attentes, ce qui les rend potentiellement plus dangereux qu'au premier regard. Surtout, un paramètre a changé en leur faveur : Alphonso Davies, absent lors de la phase de groupes, a effectué son retour de blessure en entrant à la 75e contre l'Afrique du Sud. Le couloir gauche canadien, où évolue le Bayernois, sera précisément la zone où Hakimi voudra projeter ses chevauchées : le duel dans cet intervalle, celui-là même qui a coûté le but face aux Pays-Bas, pourrait décider de la rencontre. Marsch était d'ailleurs présent à Monterrey pour superviser le futur adversaire de ses joueurs, un détail qui en dit long sur le sérieux nord-américain.
Reste l'avertissement que Diop a lui-même formulé, et qui doit servir de boussole avant Houston : « On a de bons joueurs, maintenant ça passera par la performance. Si on veut démontrer qu'on est une grande équipe, il faut aller loin. » Le Maroc a déjà prouvé qu'il savait gagner les soirées qui se jouent aux nerfs. Il lui faudra désormais prouver qu'il sait aussi tuer celles qu'il domine.
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