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SÉRIE EP. 46
30.06.2026 à 07 H 11 • Mis à jour le 30.06.2026 à 07 H 26
Par
Phosphates

Engrais : Trump suspend en urgence les droits compensateurs visant OCP

Une usine intégrée d'engrais (JFC 3) du groupe OCP à Jof Lasfar. Une usine intégrée d’engrais (JFC 3) du groupe OCP à Jof Lasfar. Crédit: Le Desk
Au nom d'une « urgence » d'approvisionnement agricole, Donald Trump a suspendu pour huit mois les droits qui frappaient les engrais phosphatés d'OCP depuis 2021, refermant temporairement cinq ans de guerre commerciale avec l'américain Mosaic

Donald Trump a invoqué le 29 juin une disposition d'exception de la loi douanière de 1930 pour suspendre, pendant huit mois, la perception des droits frappant depuis 2021 les engrais phosphatés marocains. La mesure, présentée comme une réponse à une « urgence » d'approvisionnement agricole, referme de fait cinq années de guerre commerciale entre le groupe OCP et l'américain Mosaic.


La proclamation signée lundi à la Maison-Blanche déclare l'existence d'une « urgence » au regard des menaces pesant sur la disponibilité d'engrais pour l'agriculture américaine, et charge les secrétaires au Trésor et au Commerce d'autoriser l'entrée des phosphates marocains sans perception des droits compensateurs. La suspension court jusqu'au plus proche de deux termes : huit mois après la signature, ou la levée de l'état d'urgence. Le texte vise explicitement les sommes dues au titre des dispositions du droit douanier américain encadrant les droits compensateurs, leur réexamen et les mesures anti-contournement, qui s'appliquaient jusqu'ici aux livraisons d’OCP et de ses filiales Jorf Fertilizers regroupées sous la bannière d’OCP Nutricrops.


L'instrument juridique mérite attention. Washington ne s'appuie pas sur le pouvoir tarifaire ordinaire mais sur la section 318 du Tariff Act de 1930, une clause rarement mobilisée qui permet au président, en cas d'urgence déclarée, d'admettre en franchise des denrées et fournitures destinées à des opérations de secours. En rangeant les engrais dans cette catégorie, l'administration assimile le phosphate à un approvisionnement de première nécessité pour la sécurité alimentaire, un raisonnement qui élargit sensiblement la portée habituelle du dispositif et qui constitue le véritable point d'appui de la décision.


Le déclencheur immédiat est la conjonction d'une campagne agricole sous tension et d'un choc géopolitique. La Maison-Blanche fait valoir que les chaînes d'approvisionnement mondiales en engrais ont été désorganisées par des conflits dans des régions productrices et par les restrictions commerciales de grands exportateurs, et que « la première source étrangère de phosphates  » des États-Unis subit des perturbations. En toile de fond, la crise du détroit d'Ormuz : le quasi-blocage de cette route, qui concentre une part substantielle du commerce mondial de phosphates transformés et de soufre, a renchéri et raréfié l'offre au moment où les agriculteurs américains préparent leurs apports d'automne et de début de printemps, période durant laquelle ils consomment plus de la moitié de leurs phosphates annuels. Les prix s'en ressentent : le DAP coté à Nola s'échangeait au printemps autour de 710 dollars la tonne, contre 647,50 un an plus tôt, et l'American Farm Bureau Federation estimait que sept exploitants sur dix ne pouvaient s'offrir assez d'engrais pour la campagne. Le revenu agricole net américain est attendu en repli à 153,5 milliards de dollars en 2026, pour un endettement record de 624,7 milliards.


L'épilogue d'une bataille de cinq ans

Pour Rabat, la décision sonne comme une réhabilitation. Le contentieux remonte à 2020, lorsque Mosaic, premier producteur américain de phosphates, basé en Floride et au Minnesota, saisit le Commerce et la commission du commerce international en accusant OCP de bénéficier de subventions publiques indues. En avril 2021, Washington imposait des droits compensateurs de 19,97 % au groupe marocain, et des taux de 9,19 % et 47,05 % aux russes PhosAgro et EuroChem. OCP avait alors quasiment cessé d'expédier vers le marché américain, contribuant à assécher l'offre et à propulser les prix à des sommets. Au fil des réexamens administratifs et des recours, le taux marocain a connu une trajectoire heurtée, ramené à 2,12 % à l'issue du premier réexamen fin 2023, relevé à 16,81 % en novembre 2024 sur une autre période, avant que la Cour du commerce international ne donne raison à OCP sur le fond.


C'est ce reflux judiciaire qui rendait la suspension presque inéluctable. En décembre 2025, le juge Stanceu validait la nouvelle position du Commerce, abaissant le taux à 2,11 %, en mars 2026, le gouvernement américain renonçait à son appel devant la cour fédérale, mettant un terme à la procédure ouverte cinq ans plus tôt. Entre-temps, l'administration avait inscrit en février le phosphate et la potasse sur la liste des minéraux critiques et activé le Defense Production Act pour sécuriser le phosphore élémentaire, déplaçant le dossier du terrain commercial vers celui de la sécurité nationale. Au Congrès, un groupe d'élus républicains des États agricoles (Grassley, Hyde-Smith, Ernst, Marshall) déposait en avril une proposition de loi destinée à abolir purement et simplement les droits visant les phosphates marocains.


Une réouverture à durée déterminée

La portée de la mesure tient à la place de l'OCP dans l'équation mondiale : le groupe public, qui exploite la totalité des gisements du Royaume, détient plus de 70 % des réserves connues de roche phosphatée et environ 31 % du marché mondial des phosphates. Sa filiale nord-américaine, dirigée par Kevin Kimm, n'a cessé de répéter sa volonté de revenir approvisionner les agriculteurs américains. La suspension lui rouvre, au moins temporairement, un débouché dont il s'était volontairement retiré.


Reste que le répit est borné dans le temps et juridiquement fragile. La franchise est limitée à huit mois, adossée à une clause d'urgence dont le maintien dépendra de l'évolution de la crise au Moyen-Orient, et le réexamen quinquennal de l'ordonnance compensatoire suit son cours. Mosaic, qui avait bâti tout l'édifice tarifaire, conteste de longue date l'idée que les subventions marocaines auraient cessé de fausser le marché et pourrait y voir un contournement, par décret d'urgence, d'un dispositif que les juridictions commerciales n'avaient jamais formellement annulé sur le principe. Pour OCP comme pour Washington, la vraie question est désormais de savoir si cette parenthèse de huit mois prépare une normalisation durable, ou seulement un sursis dicté par la conjoncture.

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