Le Maroc a frappé fort : cap sur les quarts et sur la France
Mondial 2026 : Maroc-Canada, match comptant pour les huitièmes de finale. Crédit : MAP
Il faut se méfier des scores fleuves. Celui-là, 3-0, raconte une domination tranquille que le match n'a jamais vraiment connue. Pendant près d'une heure au stade de Houston, le Maroc a joué à contre-emploi : brouillon dans la relance, imprécis dans les intervalles, incapable de mettre du rythme dans la circulation de balle. Ce sont pourtant les Lions de l'Atlas qui rejoignent les quarts de finale de la Coupe du monde 2026, portés par la seule séquence où ils ont été à la hauteur de leur réputation : les trois quarts d'heure qui ont suivi la pause.
La sélection de Mohamed Ouahbi devient ainsi la première nation africaine à atteindre deux fois le top 8 mondial, dans le prolongement de l'épopée de 2022. Mais la manière, elle, invite à la lucidité avant le choc de jeudi.
Un premier acte au bord de la rupture
Privé de Chadi Riad, touché au genou face aux Pays-Bas, Ouahbi n'avait retouché qu'une case de son onze : Radouane Halhal aux côtés d'Issa Diop dans l'axe. Pour le reste, il a fait confiance au bloc qui l'avait sorti du piège néerlandais. Mal lui en a pris, du moins dans un premier temps.
Car ce Canada-là, drivé par l'Américain Jesse Marsch, n'a rien d'une équipe qui subit. Pressing haut, agressivité sur les seconds ballons, projections immédiates dès la récupération : les Canucks ont posé leurs conditions d'entrée. Dès le premier quart d'heure, ils se sont procuré les situations les plus nettes, à commencer par un face-à-face que Yassine Bounou a remporté avec l'autorité qu'on lui connaît. Une série de corners rentrants, une défense marocaine prise à défaut plein axe, des ballons perdus dans des zones dangereuses : sans son gardien, l'équipe nationale aurait pu rentrer aux vestiaires menée.
Le coup dur est venu s'ajouter à la confusion. Autour de la vingtième minute, Ismaïl Saibari, l'un des tauliers de l'animation offensive, a cédé sa place sur blessure, touché à l'ischio-jambier. Soufiane Rahimi, entré à froid, a hérité de la pointe de l'attaque. Le reste de la première période a confirmé le malaise : déchet technique inhabituel, latéraux incapables d'éliminer, agacement croissant. L'arbitre Michael Oliver a distribué les cartons à la pelle, six avertissements avant même la mi-temps, dont un pour Achraf Hakimi, dans une rencontre qui comptera au final davantage de jaunes (huit) que de tirs cadrés (sept). Le symbole d'un match cadenassé, où l'intensité a longtemps tenu lieu de scénario.
Le déclic Ounahi
On l'a souvent écrit du Maroc de la génération 2022 : il sait attendre son moment. Celui de 2026 aussi, apparemment. Cinq minutes après la reprise, un coup franc joué à ras de terre et parfaitement orchestré a trouvé Ounahi aux abords de la surface. Reprise du droit, frappe qui file entre les jambes, ballon au fond : 1-0, et un tout autre match.
L'ironie du sort veut que le milieu ait frôlé l'exclusion quelques instants plus tôt, coupable d'un maillot retenu qui aurait pu lui valoir un second jaune. La clémence de l'arbitre lui a offert le luxe de la rédemption. Surtout, l'ouverture du score a inversé la charge mentale : contraint de sortir de sa coquille pour recoller, le Canada s'est découvert. Et c'est précisément dans ces espaces que les Lions attendaient.
Ouahbi a alors ajusté sa partition. Chems Eddine Talbi est entré pour attaquer la profondeur, Sofyan Amrabat pour densifier l'entrejeu et libérer Neil El Aynaoui vers l'avant. Le Maroc n'a pas dominé les débats, il les a exploités. À la 82e, sur une transition rondement menée par Brahim Diaz, Ounahi a surgi au cœur de la surface pour signer un doublé qui a éteint les derniers espoirs canadiens. Rahimi aurait pu tuer le match plus tôt, mais sa tête a claqué sur la transversale. Il s'est rattrapé dans le temps additionnel, lancé dans le bon tempo par Diaz, pour porter l'estocade.
Le meneur de Brahim Diaz mérite un mot : sa passe pour Rahimi est sa quatrième offrande décisive du tournoi, un record africain dans l'histoire de la compétition. À défaut d'avoir toujours pesé dans le jeu, il a été là quand il fallait l'être.
La patte d'Ouahbi, et un score qui flatte
En conférence de presse, le sélectionneur n'a pas triché sur la nature de la soirée. Il l'a même qualifiée de rencontre « la plus difficile » de son parcours. Sa lecture tient en une idée : ne pas s'être laissé surprendre. « Le Canada ne nous a pas surpris », a-t-il glissé, insistant sur l'organisation adverse et sur la nécessité de « garder [le] calme » pour procéder aux ajustements. Comme face aux Pays-Bas, dit-il, l'analyse de la pause a permis de basculer le rapport de force, en recentrant le jeu pour échapper au pressing canadien sur les côtés. Le discours de la résilience, martelé depuis le début du Mondial, a une nouvelle fois trouvé sa traduction sur le terrain.
Reste que les chiffres racontent une histoire plus nuancée que le tableau d'affichage. Les statistiques d'expected goals ont donné un match quasiment à l'équilibre : un avantage marginal pour le Maroc, autour de 0,85 contre 0,78. Surtout, les Lions se sont imposés en n'ayant tenté que cinq frappes : le plus faible total pour une équipe victorieuse en phase à élimination directe d'un Mondial depuis que ces données existent, en 1966. Autrement dit, une efficacité chirurgicale greffée sur une production offensive famélique. C'est une force, le signe d'une équipe qui sait convertir le peu qu'elle se crée, mais c'est aussi un avertissement. Contre des adversaires plus tranchants, cette parcimonie ne pardonnera pas.
De l'autre côté, Marsch a refusé de résumer sa soirée à l'écart au tableau. Le technicien a estimé que le score ne reflétait pas la physionomie, revendiquant une bonne première période gâchée par le manque de réalisme, tout en saluant la maîtrise des moments-clés côté marocain. Il pouvait, malgré l'élimination, se targuer d'un parcours inédit : première qualification canadienne pour un tour à élimination directe, premier succès de son histoire en Coupe du monde. Les premiers pas d'une nation hôte qui a désormais goûté au très haut niveau.
Ounahi, l'enfant de l'Académie récompensé
Élu homme du match, Ounahi incarne mieux que quiconque la mécanique qui a transformé le football marocain. Formé à l'Académie Mohammed VI, laboratoire d'où sont sortis plusieurs internationaux du cru, le milieu a livré la prestation aboutie qu'on attendait de lui depuis le début du tournoi : de l'influence dans le jeu, du volume, et cette froideur devant le but qui a manqué à tant d'autres. Dans une soirée où le Maroc a longtemps cherché ses repères, il a été l'homme des solutions. Détail qui ne doit rien au hasard : les deux buteurs de la soirée, lui et Rahimi, passé par le Raja de Casablanca, ont été façonnés au Maroc. Une filière qui, quatre ans après Doha, continue d'alimenter l'ambition nationale.
Cap sur la France : le remake de Doha
Le tirage a offert au Maroc l'adversaire qu'il redoutait autant qu'il pouvait le désirer. Plus tôt dans la soirée, à Philadelphie, la France s'est extirpée d'un piège paraguayen (1-0) grâce à un penalty de Kylian Mbappé à la 70e minute, obtenu après intervention de la VAR sur une faute concédée à Désiré Doué. Une victoire besogneuse, arrachée face à un bloc bas de fer, mais une victoire quand même, la quatrième en autant de matchs pour des Bleus qui affichent le bilan le plus impressionnant du tournoi.
C'est là toute la mesure du défi. L'attaque française est, à ce stade, la plus redoutée de la compétition. Mbappé, lui, empile les records, désormais à hauteur de Lionel Messi dans la course au Soulier d'or et seul en tête du classement des buteurs en phase finale de l'histoire du Mondial. Deschamps a livré un satisfecit appuyé à son futur adversaire : le Maroc, a-t-il rappelé, n'arrive pas en quarts « par hasard » et possède « les qualités » pour aller loin, référence explicite au dernier carré de 2022. Un respect qui sonne comme un aveu : personne, dans le camp français, ne prendra cette rencontre à la légère.
Le rendez-vous est fixé au jeudi 9 juillet, à Boston. Ce sera, quatre ans après, la réédition de la demi-finale de Doha, remportée 2-0 par les futurs finalistes français. Cette fois, les deux nations se présentent avec des ambitions de titre assumées, et non plus dans les rôles de favori et d'outsider. Pour le Maroc, l'occasion de laver un affront et pour la France, celle de confirmer un statut.
Les chantiers des Lions
Reste à savoir avec quelles armes le Maroc abordera ce sommet, car la victoire face au Canada a mis en lumière autant de motifs d'espoir que de fragilités à corriger.
Le premier chantier est infirmier. La sortie de Saibari, blessé à l'ischio-jambier, est une tuile : l'attaquant fait partie des hommes forts de l'animation offensive, et son forfait éventuel priverait Ouahbi d'une solution précieuse. À cela s'ajoute l'absence de Chadi Riad dans l'axe, qui a déjà contraint le staff à remanier sa charnière. Face à la puissance de feu française, la solidité défensive marocaine, sa marque de fabrique, devra être irréprochable, y compris dans une configuration bricolée.
Le deuxième chantier est celui des entames. Le Maroc a été dominé pendant toute une première période contre le Canada, comme il avait dû s'employer face aux Pays-Bas. Offrir un tel boulevard à une attaque du calibre de celle des Bleus, capable de punir sur la moindre transition, relèverait de l'imprudence. La capacité à démarrer fort, à ne pas subir, sera déterminante.
Le troisième est mental et physique à la fois. Ouahbi a lui-même placé le curseur sur un mot : la fraîcheur. Arriver « frais et prêts », a-t-il insisté, sera la priorité, après un huitième éprouvant et une série de matchs à haute intensité. La gestion de la charge, dans un calendrier compressé et sous une chaleur estivale exigeante, pèsera lourd.
Le quatrième, enfin, tient à la discipline. Huit cartons jaunes distribués sur la seule soirée de Houston, un Ounahi passé tout près de l'expulsion : contre une équipe aussi clinique que la France, la moindre indiscipline mal placée peut coûter un homme, une place ou un match. Les Lions devront canaliser l'engagement qui fait leur force sans basculer dans l'excès.
Il y a, dans ce Maroc, une capacité à souffrir puis à surgir qui a déjà déjoué les pronostics néerlandais et canadien. Il y a aussi un banc devenu une véritable arme avec Rahimi, Talbi et les jeunes milieux ont montré, tour à tour, qu'ils pouvaient renverser un match. Mais il y a surtout, désormais, un adversaire d'un tout autre standing. Le 3-0 de Houston restera comme une qualification méritée au forceps. Pour rêver plus grand, à Boston, il faudra montrer un visage nettement plus abouti et pendant 90 minutes, pas seulement 45.
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