Musée du football marocain: immersion dans un lieu de mémoire
Aperçu de l’intérieur du musée du football marocain, premier du genre au pays.
A quelques encablures à peine de la très précieuse « Dar As-Sikkah », l’usine du dirham, un autre trésor national est apparu. Une route neuve et bien soignée plonge dans la forêt de la Maâmora, à la sortie nord de la ville de Salé. Sur son passage, les sigles de la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) se font de plus en plus fréquents, jusqu’à un grand portail blanc étroitement gardé. A l’entrée, un agent de sécurité nous réoriente « non, ici c’est le siège de la fédération, pour le musée, longez cette enceinte jusqu’à un autre portail », nous fait-il savoir.
Quelques minutes plus tard, et après avoir pris la mesure de cet immense complexe verdoyant, un autre portique apparait au détour d’un rond-point. Là encore l’accès est barré par un plot et un autre agent sort de sa cabane en béton pour s’enquérir de notre présence. Vérification de l’identité, du matricule du véhicule, pour enfin pénétrer dans le sanctuaire du football marocain. Mais à peine quelques mètres en direction du parking, un trio d’agents fait ralentir la voiture « Où allez-vous ? Attendez un instant s’il-vous-plait ».
Plusieurs minutes de crépitement de talkie-walkie plus tard, la petite route qui mène au parking du Musée du Football Marocain se dégage enfin. Bienvenue dans un site unique en son genre, gardien de la mémoire du ballon rond du pays.
Presque un an après la cérémonie inaugurale officielle en présence du Chef du Gouvernement, de quelques ministres, du Président de la Fondation Nationale des Musées, et surtout des stars de la sélection marocaine, le musée tant attendu ouvre enfin, depuis le 1er février dernier, ses portes au public. Des portes certes désormais ouvertes mais qui n’empêchent pas un filtre sécuritaire qui peut paraitre démesuré. C’est la première question posée à Zayd Ouakrim, conservateur du musée. « En effet, la sécurité peut vous sembler draconienne mais elle ne concerne pas que le musée, puisque tout le complexe que vous voyez regroupe le siège de la fédération mais aussi le camp de base des équipes nationales. Avec toutes les échéances importantes à venir, mieux vaut trop que pas assez », répond-il.
En mars 2024, c'est le chef du gouvernement Aziz Akhannouch qui inaugurait le tout nouveau musée du football marocain. Crédit : MAPUne fois à l’intérieur de l’édifice, qui occupe tout le rez-de-chaussée du siège de la FRMF et qui s’étale sur une superficie qui dépasse les 2 000 mètres carrés, quelques visiteurs rappellent qu’en effet, le musée accueille du public. Et si vous souhaitez vous y rendre, ce n’est possible que le weekend. « Un horaire momentané. A termes, nous nous alignerons sur les créneaux des musées de la Fondation Nationale (Fondation nationale des musées, présidée par Mehdi Qotbi ;ndlr) », explique Zyad Ouakrim. C’est-à-dire tous les jours exceptés les mardis. Dans ces locaux flambants neufs, ce n’est pas seulement l’essor du football marocain qui est mis en valeur. Il s’agit là d’une restitution de la mémoire de ce sport, comme une tentative de corriger les lacunes en ce domaine. Car si le football est de loin le sport le plus populaire du royaume, il a longtemps souffert d’un manque d’archivage et de partage de son récit. Il a fallu donc attendre l’ouverture de cette institution pour voir exister le premier musée consacré au football au Maroc.
Capitale du football
Le musée a donc semble-t-il trouvé sa place naturelle dans l’immense complexe Mohammed VI de football, dans la quiétude de la forêt de la Maâmora. Si cet espace moderne est impeccablement tenu, loué par les plus grands spécialistes de football dans le monde, il n’est en réalité pas si récent. Il fut jadis l’un des centres de l’Institut Royal de Formation des Cadres qui le mettait à disposition des clubs et des équipes nationales dans le cadre de stages de préparation.
En 2014, déjà en quête de performance, la FRMF sous la direction de son tout puissant président Fouzi Lakjaa, actuellement aussi ministre délégué chargé du Budget, lance un vaste programme de rénovation. C’est donc au cœur de ce temple rénové du ballon rond de presque 30 hectares que le musée du Football s’est frayé une place.
Sur la droite est installée l’exposition temporaire consacrée aux épopées des coupes du monde, avec évidement en point d’orgue l’exploit de l’équipe nationale qui a atteint les demi-finales de la dernière édition jouée au Qatar. Une part belle qui achève une frise chronologique qui accompagne la visite depuis le début. Au départ de cette dernière, on apprend par exemple que c’est durant un séjour au Maroc en 1928, que Jules Rimet, quatrième président de la FIFA (Fédération Internationale de Football Association), aborde publiquement l’idée d’organiser un tournoi entre les nations. L’instigateur du Mondial met en pratique son projet deux ans plus tard avec l’Uruguay qui accueille la première coupe du monde de l’Histoire. Il faut attendre l’édition de 1970 pour y voir les Lions de l’Atlas pour la première fois, éliminée avec les honneurs au premier tour de la compétition.
Le parcours muséal détaille chaque participation marocaine à la plus prestigieuse des compétitions, avec pour chaque édition, le détail de l’effectif, des joueurs et du staff technique. Au bout, la fantastique épopée qatari est la plus immersive, avec en fond images et sons, notamment ceux des commentaires lors des buts marocains, pour replonger dans cette émotion toujours aussi vive. « Certaines personnes ne peuvent retenir leurs larmes dans cet endroit du musée. Le souvenir du Qatar est encore très puissant », nous confie Zayd Ouakrim.
Des visiteurs peinent à retenir leurs larmes lorsqu'ils se rendent à l'espace consacrée au parcours de l'équipe nationale de football au Mondial du Qatar en 2022. A noter également que l’exposition temporaire consacre un espace au retentissant exploit de la sélection féminine, qui est parvenue à se hisser en huitième de final lors de la dernière coupe du monde qui s’est déroulée en Australie et en Nouvelle-Zélande en 2023. L’ensemble du musée tente de mettre en avant les « autres » branches du football comme l’explique le conservateur : « le formidable essor auquel nous assistons concerne aussi le futsal, le Beach soccer, et même le e-sport, et nous leurs accordons aussi la place que ses différents acteurs méritent ».
Une place qui se trouve de l’autre côté, dans l’espace encore plus grand, réservé à l’exposition permanente. Il débute par la thématique « Vision royale éclairée » où est racontée l’implication personnelle des souverains depuis Mohammed V en faveur du football national. Des photos, des décrets et des lettres de félicitations révèlent, entre autre, l’intimité des rois avec les équipes, sélections et clubs. Ces derniers ne sont pas les oubliés du musée, puisque leur histoire est exposée dans une autre allée, notamment consacrée à la Coupe du Trône. Les tuniques des équipes de première et seconde divisions y sont encadrées avec un rappel historique « nécessaire » insiste Ouakrim : « certaines formations ont joué un rôle qui dépassent le sport, comme par exemple en étant des étendards du nationalisme marocain ».
Devoir de mémoire
Car oui, il existe un football marocain avant l’indépendance et comme aujourd’hui, ce sport est un formidable outil politique. Sous le Protectorat, une sélection de « locaux » a vu le jour dès 1928 en représentant le Maroc dans des compétitions régionales. Toutefois, les pépites du cru sont destinées à garnir les rangs de la prestigieuse équipe de France. Le cas de Larbi Ben Barek en est certainement l’exemple le plus édifiant. Le musée s’en souvient et lui consacre un espace avec son hologramme qui apparait, félin et virtuose, derrière une vitre. Outre présenter le génie de celui qui est encore considéré comme le meilleur jour de l’Histoire du Maroc, adoubé en personne par le roi Pelé, c’est aussi un exercice de rédemption auquel s’attèle le musée.
Ben Barek, à l’époque où le sort des sportifs passait au second plan, s’est éteint, un triste soir de septembre 1992, seul et pauvre, son corps ne sera découvert que trois jours plus tard. Et c’est justement pour lutter contre l’oubli que le musée s’est donné pour mission de documenter le récit du football marocain « nous avons mis en place une équipe de chercheurs, dont des anciens joueurs et de journalistes sportifs pour compléter les connaissances. Un auditorium est prévu également pour les conférences et les visionnages » explique le conservateur qui espère « que les clubs entameront à leur tour un travail de mémoire pour retracer leur passé, et pourquoi pas initier leurs propres musées ».
La visite s’achève avec une thématique consacrée à la « Terre de passion » soit l’amour immodéré des Marocains pour le football. Une fresque murale les représentent avec tout l’attirail du supporter, fruit d’une collaboration avec les artistes du festival de Street Art « Jidar ».
Zayd Ouakrim nous révèle aussi l’implication des joueurs de la sélection dans le musée : « c’est devenu un rituel. Avant les grands rendez-vous toute l’équipe, joueurs et membres du staff, nous font une petite visite, l’idée est d’insuffler que leurs exploits viendront garnir nos murs, c’est une source de motivation supplémentaire ».
En outre, le musée du football marocain vient aussi donner de l’ampleur à la politique globale du Maroc dans ce domaine. A un an de l’organisation de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations, et avant une échéance plus grande encore en 2030 avec l’accueil de matchs de la Coupe du Monde 2030, l’institution entend impressionner ses visiteurs, y compris les plus importants d’entre eux. Le conservateur nous fait la visite des loges « VIP », par où passerons les présidents de fédérations, les légendes du sport, et même les chefs d’Etats. De l’autre côté de cette espace de privilégiés, un accès à un hall où se trouve un ascenseur. C’est celui qui mène au bureau du président Fouzi Lakjaâ, véritable chef d’orchestre de l’immense complexe de Maâmora, décidément devenu l’indétrônable temple du football marocain.
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