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Espèce de premier trilobite du Cambrien inférieur. (Image d'illustration). Crédit : David Rudkin
06.08.2025 à 17 H 10 • Mis à jour le 06.08.2025 à 17 H 10 • Temps de lecture : 4 minutes
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Science Un trésor paléontologique marocain éclaire sur les origines de la vie complexe

Dans l’Anti-Atlas occidental, des chercheurs révèlent une exceptionnelle fenêtre fossile illustrant la coexistence d’organismes édiacariens et cambrien-naissants, et livrent de précieuses clés sur l’évolution de la vie multicellulaire il y a 540 millions d’années

Au cœur des montagnes de l’Anti-Atlas occidental, dans la région d’Igherm, une équipe internationale de chercheurs, menée par Abdelfattah Azizi, professeur-chercheur à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, a mis au jour une nouvelle fenêtre paléontologique d’importance mondiale : la biote d’Adoudou. Cette découverte, récemment publiée, documente avec une précision inédite les écosystèmes de la transition Édiacarien–Cambrien, période charnière de l’histoire de la vie sur Terre, marquée par la disparition soudaine des formes de vie édiacariennes et l’apparition spectaculaire des premières faunes complexes du Phanérozoïque.


Les travaux menés sur le terrain, au sein de la formation d’Adoudou, révèlent un exceptionnel gisement de fossiles et de structures sédimentaires associées aux tapis microbiens, témoins d’environnements marins peu profonds datant d’il y a quelque 540 millions d’années. C’est la première fois que de tels éléments sont identifiés dans cette région du Maroc, contribuant à combler une lacune majeure dans l’enregistrement fossile nord-africain de cette période cruciale.


Une archive géologique exceptionnelle

La formation d’Adoudou, bien exposée dans l’Anti-Atlas, est depuis longtemps une référence en matière de stratigraphie isotopique pour l’étude de la limite Édiacarien–Cambrien. Toutefois, son contenu paléontologique, et en particulier ichnologique, restait jusqu’ici peu exploré. Grâce à des investigations détaillées, les chercheurs ont documenté plusieurs faciès sédimentaires caractéristiques de milieux allant de la base de la zone d’agitation des vagues jusqu’à des environnements marins très peu profonds.


Ils ont identifié trois principales associations de faciès au sein de l’unité dite des « siltites basales », ainsi que des structures remarquables associées à des tapis microbiens (MRS pour Mat-Related Structures) : des plis caractéristiques (« wrinkle structures ») et des traces de perturbation des tapis microbiens. Ces structures, souvent formées dans des environnements subtidaux, sont précieuses pour reconstituer les dynamiques sédimentaires et écologiques de ces temps anciens.


Des fossiles rares : traces de vie animale et formes édiacariennes

Parmi les découvertes majeures, l’équipe rapporte la présence de fossiles de corps d’organismes édiacariens (Aspidella et Nimbia) bien conservés, sous forme de disques convexes à la surface des lits de grès. Ces formes discoïdales, parmi les plus anciennes expressions fossiles de la vie multicellulaire, témoignent de la persistance de la biote édiacarienne jusqu’à la toute fin de cette période.


Plus surprenant encore : ces fossiles coexistent avec des traces fossiles animales typiquement cambriennes, telles que Treptichnus bifurcus, Bergaueria, Helminthopsis ou encore Archaeonassa. Ces ichnofossiles, produits par des organismes fouisseurs plus mobiles et complexes, attestent de la montée en puissance de la faune phanérozoïque.


Cette superposition stratigraphique d’organismes édiacariens et de traceurs cambrien-naissants suggère que les derniers écosystèmes édiacariens côtoyaient déjà les premières communautés animales du Cambrien. Ces observations confortent l’hypothèse d’un remplacement évolutif progressif, plutôt qu’un effacement brutal, des formes de vie pré-cambriennes.


Une bascule évolutive rapide, plutôt qu’une extinction soudaine

L’analyse intégrée des structures sédimentaires, des fossiles de corps et des traces d’activités biologiques permet aux auteurs de soutenir l’idée que le déclin de la biote édiacarienne a été entraîné par un événement évolutif rapide - une sorte de « révolution biologique » - plutôt que par une extinction massive isolée ou la disparition d’une fenêtre taphonomique spécifique. Les innovations comportementales des nouveaux métazoaires auraient joué un rôle déterminant, remodelant en profondeur les écosystèmes et marginalisant peu à peu les formes de vie microbiennes et molles qui dominaient jusque-là.


Ces résultats, qui résonnent avec les grandes hypothèses internationales sur l’origine de l’explosion cambrienne, apportent un éclairage original depuis le continent africain, longtemps sous-représenté dans l’étude de cette transition planétaire.


Une contribution majeure à l’histoire de la vie

L’étude de la biote d’Adoudou, menée par Azizi et ses collègues (Olev Vinn, Asmaa El Bakhouch, Kalle Kirsimäe, Ahmid Hafid et Khadija El Hariri), ouvre ainsi une nouvelle fenêtre sur l’un des plus grands tournants biologiques de la Terre. Elle confirme le potentiel exceptionnel du Maroc, et de l’Anti-Atlas en particulier, à livrer des données essentielles sur les débuts de la vie complexe.


À l’heure où les débats scientifiques restent vifs sur la nature exacte de la transition Édiacarien–Cambrien, cette découverte marocaine offre des éléments concrets, datés, contextualisés et comparables à ceux d’autres régions paléontologiques clés comme l’Australie, la Sibérie ou l’Amérique du Nord. Une pierre de plus à l’édifice de la grande histoire de la vie.

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