Paléontologie Trois dents découvertes à Boulemane réécrivent l’histoire des dinosaures au Maroc
Près de Boulemane, dans le Moyen Atlas, la découverte de trois dents fossilisées confirme la présence de Turiasauria au Jurassique moyen. Publiée dans Acta Palaeontologica Polonica, l’étude replace le Maroc au cœur de l’évolution des dinosaures herbivores et éclaire la richesse paléontologique de la Formation d’El Mers III.
Trois dents vieilles de 168 millions d’années
Dans la plaine de Boulahfa, non loin de Boulemane, ces trois dents fossilisées viennent d’apporter une pièce maîtresse à l’histoire des dinosaures. Collectées en surface dans les niveaux bathoniens (168–166 millions d’années) de la Formation d’El Mers III, elles ont été étudiées par une équipe de chercheurs marocains et internationaux, qui les identifient comme les premiers restes indiscutables de Turiasauria au Maroc et les plus anciens connus sur le continent africain.
Ces dents, référencées USMBA 002 à 004, témoignent de l’existence de géants herbivores jusque-là inconnus dans la région. Leur découverte s’inscrit dans un contexte géologique singulier : le site, surnommé « Big Flood Quarry », est soumis à de violentes crues soudaines qui mettent au jour puis recouvrent les couches fossilifères. C’est dans ces conditions que les dents ont été trouvées par un habitant avant que d’autres ossements voisins ne soient de nouveau ensevelis sous plus de cinq mètres de sédiments.
La signature cardiforme des Turiasauria
L’étude décrit des dents larges, aplaties, dont la couronne adopte une forme de cœur, typique des Turiasauria. Deux d’entre elles portent des facettes d’usure marquées, révélant l’intensité de leur usage, tandis que la troisième, mieux conservée, montre des rides d’émail entrecroisées. Leur Slenderness Index (rapport hauteur/largeur de la couronne), compris entre 1,56 et 1,69, les distingue nettement des diplodocoïdes et titanosaures, confirmant leur appartenance au groupe.
Des dents du Jurassique moyen découvertes au Maroc révèlent les plus anciens sauropodes turiasauriens d’Afrique. Crédit : Acta Palaeontologica Polonica Les spécimens marocains présentent des ressemblances frappantes avec Turiasaurus riodevensis, découvert en Espagne, et Losillasaurus giganteus, mais s’en écartent par l’absence de denticules arrondis et une expansion mésio-distale plus marquée. Ces différences empêchent de les attribuer à un genre précis : les chercheurs préfèrent les classer comme Turiasauria indéterminés. Elles constituent néanmoins la première preuve tangible de ce clade au Maroc, et l’occurrence la plus ancienne connue en Afrique.
Comparaisons avec les dinosaures marocains connus
La paléontologie marocaine avait déjà livré plusieurs sauropodes, mais aucun n’avait encore révélé de telles caractéristiques. Tazoudasaurus naimi, découvert dans le Haut Atlas et daté du Jurassique inférieur, possède des dents symétriques et denticulées, très différentes de celles de Boulemane. Atlasaurus imelakei, géant du Jurassique moyen, présente des couronnes étroites, sans forme cardiforme, et souvent denticulées. Quant à Rebbachisaurus garasbae, du Crétacé supérieur, ses dents sont cylindriques et allongées, sans rapport avec celles des Turiasauria.
Le vieux taxon « Cetiosaurus mogrebiensis », décrit par de Lapparent en 1955 à partir de restes incomplets découverts près d’El Mers, ne peut être comparé directement : aucun matériel dentaire n’est associé. Ce statut de nomen dubium renforce l’originalité et l’importance des dents de Boulemane.
El Mers III, un site de référence mondiale
La découverte s’ajoute à une série impressionnante d’autres trouvailles dans la Formation d’El Mers III, qui s’impose comme un laboratoire paléontologique unique. Le site a déjà livré le plus ancien ankylosaurien connu et premier d’Afrique (Spicomellus afer), deux stégosaures précoces (Adratiklit boulahfa et Thyreosaurus atlasicus), ainsi que le plus ancien cerapode ornithischien documenté.
Ce faisceau de découvertes illustre un moment crucial de l’évolution des dinosaures, marqué par la diversification rapide de plusieurs clades après les bouleversements environnementaux de la fin du Jurassique inférieur. La faune de Boulemane rapproche le Maroc de sites emblématiques comme Tendaguru en Tanzanie, Lourinhã au Portugal, Morrison aux États-Unis ou Villar del Arzobispo en Espagne.
Une diffusion intercontinentale des Turiasauria
Les dents de Boulemane confirment que les Turiasauria, initialement décrits en Ibérie, avaient déjà atteint une répartition intercontinentale au Jurassique moyen. Leur présence simultanée au Maroc et à Madagascar (Narindasaurus), ainsi que leurs affinités avec des restes d’Inde, de Tanzanie et d’Europe du Nord, démontrent que ces géants herbivores s’étaient largement diffusés entre Laurasia et Gondwana.
Cette extension géographique implique que leur radiation initiale avait commencé dès la fin du Jurassique inférieur. La découverte marocaine élargit donc considérablement notre compréhension des migrations des sauropodes et des échanges fauniques entre continents à cette époque.
Une tradition paléontologique marocaine consolidée
Ces résultats s’inscrivent dans une histoire plus large de la paléontologie marocaine. Depuis Tazoudasaurus au début des années 2000, en passant par l’énigmatique Atlasaurus et les spectaculaires découvertes du Crétacé comme Rebbachisaurus et les prédateurs des Kem Kem, le Maroc s’est affirmé comme l’un des terrains les plus riches au monde.
La progression des recherches s’explique par une coopération étroite entre les universités marocaines – notamment l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès – et de grandes institutions internationales comme le Natural History Museum de Londres ou l’Université de Birmingham. Ce réseau de collaborations a permis d’élever le Moyen Atlas au rang de site de référence mondiale, tout en soulignant la nécessité de préserver et de valoriser ce patrimoine face aux risques de pillage et de commerce illicite de fossiles.
Un patrimoine à valoriser
Au-delà de l’avancée scientifique, ces découvertes posent la question de la valorisation patrimoniale. Le Maroc dispose désormais d’un ensemble de sites et de fossiles capables de nourrir à la fois la recherche académique et le développement d’un paléotourisme durable. Le Moyen Atlas, avec ses couches fossilifères uniques, pourrait devenir un pôle muséal et éducatif à la hauteur des gisements les plus célèbres de la planète.
Avec trois dents seulement, Boulemane confirme que le Maroc est bien l’un des carrefours de l’évolution des dinosaures. Elles révèlent non seulement la plus ancienne preuve de Turiasauria en Afrique, mais replacent aussi le Moyen Atlas au centre des grandes migrations intercontinentales des géants du Jurassique.
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