Le HCP sonde l’évolution de la pauvreté au Maroc durant les 20 dernières années
Dans un rapport dédié, le Haut-Commissariat au Plan fait le bilan de vingt ans de lutte contre la pauvreté au Maroc. Le document conclut que si le Royaume a accompli de réels progrès, ces derniers ont été fragilisés par les récents chocs économiques, entraînant un rebond de la précarité et un creusement des inégalités. Les détails
Dans un rapport intitulé « Lutte contre la pauvreté, réduction des inégalités sociales et territoriales, développement humain et équité de genre au Maroc : progrès et défis », le Haut-commissariat au plan (HCP) s’est penché sur l’évolution de la pauvreté au Maroc au cours des deux dernières décennies. Et ses conclusions sont particulièrement contrastées.
Ainsi, si le Royaume a accompli des progrès notables dans la réduction de la pauvreté et l’amélioration du niveau de vie, les chocs économiques récents (pandémie de Covid-19, sécheresses, inflation…) menacent ces acquis, provoquant un rebond de la pauvreté, une vulnérabilité accrue et une aggravation des inégalités sociales.
L’extrême pauvreté quasiment éradiquée
D’après les données du HCP, la pauvreté extrême – établie sur la base du seuil international de 1,9 dollar US de revenu par personne et par jour en parité de pouvoir d’achat – a été quasiment éradiquée. Elle ne concernait plus que 0,3 % de la population en 2022, soit 0,04 % en milieu urbain et 0,68 % en milieu rural. Malgré une légère hausse enregistrée entre 2019 et 2022, à cause de la pandémie de Covid-19 et la vague inflationniste qui l’a suivie, cette forme de pauvreté a reculé en moyenne de 0,7 point de pourcentage par an depuis 2014.
S’agissant de la pauvreté absolue, définie par l’incapacité à satisfaire les besoins essentiels alimentaires et non alimentaires, elle a connu une évolution soutenue à la baisse sur le long terme. Selon le document, l’incidence nationale est ainsi passée de 15,3 % en 2001 à 1,7 % en 2019, avant de connaître, là encore, une remontée significative à 3,9 % durant la parenthèse 2019-2022. « Cette dynamique reflète une amélioration significative, suivie d’un choc récent lié à des conditions économiques et sociales exceptionnelles », commente le HCP.
Une aggravation de la pauvreté urbaine
Cette évolution diffère sensiblement selon le milieu de résidence. En zone urbaine, la pauvreté absolue, qui avait reculé à 0,5 % en 2019, a grimpé à 2,2 % en 2022. En milieu rural, elle est passée de 3,9 % à 6,9 % sur la même période, après avoir été réduite de plus de 20 points entre 2001 et 2019. En chiffres absolus, le nombre total de personnes pauvres est passé de 623 000 en 2019 à 1,42 million en 2022. La hausse est particulièrement marquée dans les villes, où ce nombre a plus que quadruplé, passant de 109 000 à 512 000 individus, tandis qu’en milieu rural, il est passé de 513 000 à 906 000 personnes.
Ainsi, si la pauvreté au Maroc reste structurellement concentrée en milieu rural, la période récente a révélé une aggravation de la pauvreté urbaine. Le pays se trouve donc face à un double défi : consolider les acquis de la réduction de la pauvreté sur le long terme et adapter ses politiques pour répondre à l’émergence de vulnérabilités nouvelles, notamment dans les centres urbains.
Doublement du nombre de ménages vulnérables
Le rebond de la pauvreté monétaire absolue n’est pas le seul phénomène constaté ces dernières années en milieu urbain. Les données du HCP montrent que la vulnérabilité économique des ménages, qui mesure le risque de basculement des ménages dans la pauvreté, s’est également accentuée dans les villes. Alors qu’en 2014, environ 62 % des personnes vulnérables vivaient en milieu rural, contre 38 % en milieu urbain en 2022, les centres urbains accueillaient 47,2 % des personnes vulnérables.
Plus globalement, au niveau national, l’évolution de la vulnérabilité a été marquée par des fluctuations importantes au cours des deux dernières décennies. Après une baisse significative du taux national de vulnérabilité, passant de 22,7 % en 2001 à 12,5 % en 2014, puis à 7,3 % en 2019, une forte remontée a été enregistrée, atteignant 12,9 % en 2022. « Cette inversion de tendance reflète un recul du niveau de vie inhérent aux chocs de la pandémie COVID-19 et de l’inflation conjugués aux effets de la sécheresse récurrente qu’a connue le Maroc », explique la même source.
Le rapport fait ressortir un autre constat alarmant : le nombre de personnes vulnérables a presque doublé en trois ans, passant de 2,6 millions en 2019 à 4,75 millions en 2022, soit une hausse annuelle moyenne de 23,6 %. Cette augmentation a été particulièrement marquée en milieu urbain, où l’effectif des personnes vulnérables est passé de 1,03 million à 2,24 millions, correspondant à une hausse annuelle de 31,5 %. En milieu rural, l’effectif est passé de 1,57 million à 2,51 millions, soit une augmentation annuelle moyenne de 17,8 %.
Après une réduction soutenue, les inégalités de niveau vie se creusent
Entre 2001 et 2022, le Maroc a connu une évolution contrastée des inégalités de niveau de vie, que l’on peut découper en trois phases. La première, de 2001 à 2014, se caractérise par une réduction modérée des écarts sociaux. Le niveau de vie moyen des ménages s’est amélioré pour tous, avec des progrès particulièrement sensibles pour les catégories modestes et intermédiaires.
Durant cette période, l’écart de dépenses entre les 10 % les plus aisés et les 10 % les moins aisés a légèrement diminué, passant de 12,2 à 11,8, et l’indice de Gini national (mesure statistique des inégalités de distribution des richesses au sein d’une population) est tombé de 40,6 % à 39,5 %. Cette amélioration a été plus marquée en milieu urbain que dans le milieu rural, reflétant une croissance légèrement plus inclusive dans les villes. Les ménages les plus modestes ont ainsi bénéficié d’une augmentation réelle annuelle de leur niveau de vie d’environ 3,8 %, contre 3,3 % pour les 20 % les plus aisés.
La deuxième phase, de 2014 à 2019, a vu un renforcement relatif de cette tendance. Les ménages modestes ont continué à rattraper partiellement les plus aisés, avec un niveau de vie croissant de 3,9 % par an contre 2,8 % pour les 20 % les plus riches. L’indice de Gini a encore légèrement baissé, passant à 38,5 % en 2019, et le rapport interdécile (mesure statistique utilisée pour quantifier les inégalités au sein d’une population) est tombé à 10,8, son niveau le plus bas au cours de ces deux décennies. Les progrès ont concerné aussi bien les zones urbaines que les rurales, et la réduction des inégalités alimentaires suggérait un meilleur accès aux biens essentiels pour les ménages modestes.
La troisième phase, entre 2019 et 2022, marque un retournement brutal. La pandémie de Covid-19, la forte inflation et les sécheresses récurrentes ont affecté de manière disproportionnée les ménages vulnérables. Le niveau de vie des 20 % les moins aisés a chuté de 4,6 % par an, contre 1,7 % pour les 20 % les plus riches. L’indice de Gini est remonté à 40,5 %, proche de son niveau de 2001, et l’écart entre les extrêmes a retrouvé un facteur de 7,1. La part des 20 % les plus aisés dans la consommation nationale est passée à 48,1 %, tandis que celle des 20 % les moins aisés a reculé à 6,7 %. Les inégalités alimentaires ont particulièrement augmenté, l’indice de concentration atteignant 31,7 %, contre 24,2 % en 2019, soulignant que les ménages modestes ont été contraints de réduire leur consommation de base.
Au total, après près de deux décennies de réduction progressive des inégalités, les indicateurs de 2022 traduisent un retour à un niveau comparable à celui du début des années 2000, mettant en lumière la fragilité des progrès sociaux face aux chocs économiques et sanitaires.
Revenu par habitant et pouvoir d’achat : une trajectoire en dents de scie
Le revenu disponible brut par habitant (RDBH) au Maroc a connu une croissance soutenue dans les années 2000. Entre 2000 et 2014, il a augmenté en moyenne de 5,1 % par an, tandis que l’inflation restait maîtrisée autour de 1,6 %. Le pouvoir d’achat des ménages a ainsi progressé d’environ 3,5 % par an sur cette période, doublant pratiquement le revenu moyen des Marocains, passé d’environ 11 000 dirhams en 2000 à 21 000 en 2014. Cette phase a été portée par une forte création d’emplois et des réformes économiques et institutionnelles, favorisant une amélioration tangible du niveau de vie réel, indique le HCP.
Après 2014, la dynamique s’est essoufflée. La croissance du revenu par habitant s’est ralentie, avec une progression moyenne de 2,3 % par an jusqu’en 2019, insuffisante pour générer de réels gains de pouvoir d’achat. Certaines années, comme 2016, ont même enregistré une contraction du revenu réel, mettant fin à la période d’embellie des années 2000.
Une chute historique du pouvoir d’achat en 2020
La décennie suivante a été marquée par une forte volatilité. La pandémie de Covid-19 a provoqué en 2020 une chute historique du pouvoir d’achat de 5,4 %, jamais observée depuis plusieurs décennies. La reprise de 2021 a été spectaculaire : le RDBH a atteint près de 24 000 dirhams, permettant une hausse réelle de 7,1 % grâce à une inflation contenue. En 2022, la situation a été plus contrastée : le revenu nominal a progressé de 4,1 %, mais la forte inflation (6,6 %) a entraîné une nouvelle érosion du pouvoir d’achat de 2,5 %. L’année 2023 a toutefois marqué un retour à la croissance réelle, avec un RDBH de près de 27 000 dirhams et un pouvoir d’achat en hausse de 1,5 %.
Sur l’ensemble de la période 2000-2023, le revenu par habitant a donc plus que doublé, reflétant les progrès socio-économiques du pays. Mais cette progression n’a pas été linéaire : après une décennie 2000 prospère, le rythme a ralenti dans les années 2010 et a été fortement perturbé par les chocs récents. Le Maroc fait ainsi face au défi de maintenir une croissance durable et équitable du revenu réel, tout en renforçant la résilience des ménages face aux crises économiques et sanitaires.
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