S'abonner
Se connecter
Logo du site LeDesk
Festival International du Film de Marrakech : Vibrant hommage à l'actrice et réalisatrice américaine Jodie Foster. Crédit : DR
30.11.2025 à 21 H 09 • Mis à jour le 30.11.2025 à 21 H 53 • Temps de lecture : 11 minutes
Par

Cinéma À Marrakech, le cinéma rayonne entre légendes et nouveaux regards

Sous la présidence de Bong Joon Ho, la 22ᵉ édition du Festival international du film de Marrakech (FIFM), organisée du 28 novembre au 6 décembre, confirme son ambition : être à la fois un grand rendez-vous de glamour mondial et un laboratoire exigeant pour les nouveaux récits venus d’Afrique, du monde arabe et d’ailleurs

Dès vendredi soir, le Palais des Congrès de la cité ocre a retrouvé ses images désormais familières de projecteurs, de robes de gala et de cris de fans massés derrière les barrières. Sous le Haut patronage du Roi Mohammed VI, la 22ᵉ édition du Festival international du film de Marrakech s’est ouverte sur un long tapis rouge où se sont succédé des figures majeures du cinéma marocain et international, des jeunes talents émergents et les membres d’un jury qui, à lui seul, résume la vocation cosmopolite de l’événement.


Au milieu des flashes, le président du jury, le cinéaste sud-coréen Bong Joon Ho, Oscar et Palme d’or pour Parasite, a été accueilli avec une ferveur particulière, à la hauteur de son statut dans le paysage du 7ᵉ art. À ses côtés, un jury d’une grande diversité : le réalisateur, scénariste et artiste visuel brésilien et algérien Karim Aïnouz, le cinéaste marocain Hakim Belabbes, la réalisatrice et scénariste française Julia Ducournau, l’acteur et cinéaste iranien Payman Maadi, la jeune actrice américaine Jenna Ortega, la scénariste et réalisatrice canadienne Celine Song et l’actrice anglo-argentine Anya Taylor-Joy. Ensemble, ils ont déclaré officiellement ouverte cette nouvelle édition, dans une salle comble et sous les acclamations d’un public que le festival a su fidéliser au fil des années.


Une compétition internationale tournée vers les premiers films

Au cœur du dispositif, la compétition officielle aligne 13 longs métrages qui incarnent ce que Marrakech revendique comme sa marque de fabrique : la découverte de nouveaux regards et l’accompagnement des premiers et deuxièmes films. Le programme embrasse un large spectre géographique et esthétique, de l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe et le monde arabe.


On y retrouve Behind the Palm Trees de Meryem Benm’Barek, coproduction entre la France, le Maroc, la Belgique et le Royaume-Uni, qui confirme la place croissante du cinéma marocain d’auteur dans les grandes compétitions internationales. L’Australie et les Philippines sont réunies dans First Light de James J. Robinson, tandis que Taïwan est représenté par Before the Bright Day de Shih-Han Tsao.


L’Afrique et la diaspora y occupent une place centrale : My Father’s Shadow du Nigérian Akinola Davies Jr., coproduit avec le Royaume-Uni, Laundry de la Sud-Africaine Zamo Mkhwanazi, soutenu par les Ateliers de l’Atlas et plongé dans le Johannesburg de l’apartheid, ou encore Aisha Can’t Fly Away de Morad Mostafa, coproduction portée par l’Égypte, la France, l’Allemagne, la Tunisie, l’Arabie saoudite et le Soudan.


Le cinéma asiatique est également présent avec Amoeba de la Singapourienne Siyou Tan, qui associe Singapour, les Pays-Bas, la France, l’Espagne et la Corée, et Ish de l’auteur britannique bangladais Imran Perretta, plongée en noir et blanc dans l’adolescence marquée par le deuil, les violences policières et la question de l’identité au Royaume-Uni. Broken Voices du tchèque Ondřej Provazník, Forastera de Lucía Aleñar Iglesias (Espagne, Suède, Italie), Promis le ciel (Promised Sky) de la Franco-Tunisienne Erige Sehiri, Straight Circle d’Oscar Hudson, Memory de Vladlena Sandu et My Father and Qaddafi de Jihan K, qui revisite l’histoire libyenne à travers le prisme intime, complètent une sélection qui assume la fragilité, l’intime et le politique comme terrains privilégiés de cinéma.


À travers ces films, la compétition dessine un panorama de récits où se mêlent exils, deuils, tensions familiales, héritages politiques et quêtes de liberté. Une ligne éditoriale assumée par le jury qui, dès sa conférence de presse, a insisté sur l’importance des histoires « fortes et intimes » pour reprendre les mots de Karim Aïnouz, et sur la capacité du cinéma à interroger les sociétés tout en restant un art de la beauté et de l’émotion.


Ateliers de l’Atlas : Marrakech, fabrique de films

Si le glamour du tapis rouge reste une signature, Marrakech revendique de plus en plus son rôle d’incubateur pour les cinémas du Sud. La 8ᵉ édition des Ateliers de l’Atlas, programme professionnel du festival, confirme cette montée en puissance avec vingt-huit projets et films sélectionnés. Douze projets en développement, dont dix fictions et deux documentaires, arrivent de neuf pays – Angola, Burkina Faso, Égypte, Jordanie, Liban, Maroc, Mozambique, Palestine, Tanzanie – parmi lesquels cinq premiers longs métrages.


Dix films en tournage ou en postproduction, pour la plupart des fictions, ont également été retenus, issus d’Égypte, du Ghana, du Liban, du Maroc, de la Palestine, de la République démocratique du Congo et du Yémen. L’un d’eux, Laundry, déjà projeté en compétition, illustre le va-et-vient fécond entre le laboratoire professionnel des Ateliers et la reconnaissance artistique de la sélection officielle.


Le dispositif accorde une attention particulière au Maroc avec cinq projets de fiction dans la section « Regards sur l’Atlas », tous des premiers longs métrages, ainsi qu’un film marocain en fin de montage présenté dans la section Atlas Film Showcase, en quête d’une avant-première en festival. L’objectif est clair : accompagner sur la durée l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs marocains, tout en les connectant aux réseaux de financement, de coproduction et de diffusion internationaux.


Ce travail d’accompagnement est renforcé par « Atlas Station », programme de perfectionnement des compétences destiné à huit professionnelles marocaines de la production, ainsi que par le suivi de quatre courts métrages en postproduction, qui bénéficient d’un accompagnement personnalisé. À l’autre bout de la chaîne, Atlas Distribution vise à donner une nouvelle vie aux films arabes, africains et marocains en récompensant, via les Atlas Distribution Awards, les distributeurs engagés et en réunissant à Marrakech quelque soixante professionnels de la distribution venus d’Afrique, du monde arabe et d’Europe.


Dans l’ensemble, la 22ᵉ édition aligne quatre-vingt-un films en provenance de trente pays, répartis entre la compétition officielle, les séances de gala, la section Hommage, la section Horizons, le « 11ᵉ Continent », le Panorama du cinéma marocain et une section dédiée au jeune public et aux familles. Quinze films marocains sont ainsi programmés dans ces différentes sections, tandis que neuf films sont montrés en première mondiale ou internationale, trente-et-un en première MENA, six en première africaine et quinze en première marocaine. Quatorze longs métrages représentent par ailleurs leur pays dans la course aux Oscars, et 9 ont bénéficié du soutien des Ateliers de l’Atlas, dont plusieurs concourent pour l’Étoile d’or.


Hommages croisés : Hussein Fahmi, Jodie Foster, Guillermo del Toro, Raouya

Marrakech aime faire dialoguer les mémoires du cinéma. Dès la cérémonie d’ouverture, un premier hommage a été rendu à l’acteur, réalisateur et producteur égyptien Hussein Fahmi, figure emblématique du cinéma arabe. L’artiste, qui a tourné au début des années 1970 l’un de ses premiers films, My Blood, My Tears, My Smile, à Marrakech même, a reçu l’Étoile d’or des mains de la star Youssra. Visiblement ému, il a tenu à saluer un événement qui, selon lui, a su devenir un rendez-vous incontournable du cinéma mondial.


Le lendemain, c’est l’Américaine Jodie Foster qui a été célébrée au Palais des Congrès. Le festival a déroulé, en montage serré, les scènes qui ont construit sa légende, de Taxi Driver au Silence des agneaux, en passant par ses propres réalisations. Doublement oscarisée, la comédienne et réalisatrice a rappelé que « le cinéma nous offre quelques heures où nous pouvons rêver, vivre et appartenir à une communauté profondément humaniste », avant de remercier le Maroc pour son accueil, qu’elle a décrit comme « fascinant, beau, mystérieux et vibrant ».


Bong Joon Ho, qui lui a remis l’Étoile d’or, a insisté sur « l’intelligence  » de ses choix de rôles et sur la force expressive d’un visage qui « remplit l’écran ». Dans une vidéo, Martin Scorsese est venu ajouter sa voix à l’hommage, rappelant la collaboration de longue date qui les unit, de Alice n’est plus là à Taxi Driver.


Deux autres figures sont à l’honneur cette année : le cinéaste mexicain Guillermo del Toro, maître des mondes fantastiques et des monstres profondément humains, et la comédienne marocaine Raouya (Fatima Harandi), saluée pour une carrière qui a accompagné la mutation du cinéma national.


« Conversations » : penser le cinéma à voix haute

Au-delà des projections, le programme « Conversations » s’est imposé comme l’autre poumon du festival. Sur la scène, devant un public souvent composé d’étudiants, de cinéastes émergents et de cinéphiles, les invités se livrent à un exercice rare : parler de leur travail, de leurs doutes et de la façon dont les mutations du monde redessinent le langage du cinéma.


L’édition 2025 rassemble un plateau impressionnant : Bong Joon Ho, Guillermo del Toro, Andrew Dominik, Laurence Fishburne, Jodie Foster, Nadine Labaki, Kleber Mendonça Filho, Jafar Panahi, Tahar Rahim ou encore Karan Johar, figure centrale de Bollywood. Chacun, dans son registre, éclaire des enjeux très contemporains : le rôle de la mémoire, la place du politique dans le récit, le rapport entre cinéma d’auteur et industrie, ou encore l’impact des plateformes et de l’intelligence artificielle sur la création.


Face aux questions sur l’IA, les membres du jury ont d’ailleurs tenu un discours net : pour eux, aucun personnage généré par algorithme ne peut remplacer un acteur, parce qu’aucune technologie ne reproduira la complexité émotionnelle, la sensibilité et l’ « âme » d’une interprétation humaine. L’IA peut devenir un outil de production, jamais une alternative à l’expérience humaine, qui reste au cœur de la mise en scène, du jeu et de la relation intime entre le film et son spectateur.


Kleber Mendonça Filho a, lui, insisté sur la nécessité d’un cinéma « généreux  », qui ne simplifie pas à outrance ses messages mais ancre ses histoires dans un environnement réel, reconnaissable, en invitant particulièrement les étudiants marocains à puiser dans leur quotidien pour en faire matière de fictions. Virginie Efira et Chiara Mastroianni ont défendu un cinéma « libre » , affranchi des seuls impératifs de rentabilité, capable d’oser des formes, d’explorer l’inconscient et de jouer avec les contrastes, du rire aux larmes, du réel au rêve.


Carrefour pour l’Académie des Oscars et les cinémas du Sud

La présence cette année de Bill Kramer, directeur général de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, confirme que le regard des grandes institutions se tourne de plus en plus vers Marrakech. Le patron des Oscars a salué le rôle du festival dans l’élargissement des horizons de l’Academy, en rappelant que de plus en plus de cinéastes non américains participent désormais au processus de vote. Pour lui, le passage par Marrakech est l’occasion de rencontrer des talents émergents, en particulier au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, qu’il considère comme des zones clés de la nouvelle cartographie cinématographique mondiale.


D’autres cinéastes confirmés, comme Olivier Laxe ou Cristian Mungiu, voient dans le festival un espace qui redonne du sens à la salle de cinéma, par la rencontre directe entre le public et les équipes de films. Ils insistent sur la capacité de Marrakech à encourager des œuvres singulières, qui se distinguent par la force de leur regard plutôt que par la reproduction de recettes convenues.


Un festival entre glamour royal et laboratoire d’avenirs

La dimension institutionnelle et protocolaire, enfin, n’est pas absente de cette 22ᵉ édition. Le Prince Moulay Rachid, président de la Fondation du Festival, accompagné de la Princesse Lalla Oum Keltoum, a présidé à Bab Ighli un dîner offert par le Roi Mohammed VI à l’occasion de l’ouverture officielle. Autorités gouvernementales, élus locaux, responsables de la Fondation et partenaires du festival y ont été présentés au couple princier, dans un rituel qui souligne l’ancrage du festival dans la diplomatie culturelle marocaine.


Entre la solennité des hommages, l’effervescence des débats et la fragilité des premiers films, le Festival international du film de Marrakech poursuit ainsi un équilibre subtil : celui d’un rendez-vous où les grandes figures consacrées – Bong Joon Ho, Jodie Foster, Guillermo del Toro – viennent passer le relais, symboliquement, à une nouvelle génération de cinéastes.

©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.