Expo Le dessous des cartes anciennes
« L'Histoire n'est que la géographie dans le temps, comme la géographie n'est que l'histoire dans l'espace », disait Jacques Élisée Reclus, géographe français du XIXe siècle. Et quel autre objet pour appuyer la pertinence de cette citation que la carte ? L'art de la cartographie, débuté avec l'ère des civilisations il y a des milliers d'années, s'est peu à peu affirmé comme un outil indispensable au déploiement des populations et au développement du commerce. En Europe, la frénésie de la découverte, suivie de l'appropriation de nouveaux mondes, fait de la carte géographique un outil majeur à partir du XVIIe siècle. Aujourd'hui objets de collection, quelques-unes de ces cartes des siècles passés sont exposées à Essaouira.
Sous les voûtes du riad L’Heure Bleue Palais, transformé pour l'occasion en espace d'exposition, des dizaines de ces cartes racontent plusieurs siècles de regards européens sur le Maroc et l'Afrique. Elles sont la propriété de Léopold Denis, fondateur d'un site de vente en ligne de cartes anciennes. Ce collectionneur français, qui nous confesse « exposer pour la première fois à l'étranger », est ravi de le faire dans la ville d'Essaouira, dans un lieu qu'il juge « magnifique et rempli d'histoire, ce qui crée une vraie correspondance entre les cartes et le site qui les accueille ».
Carte des Royaumes de Fès et de Marrakech. Esthétiquement parlant, c'est ma carte préférée de l'exposition, car ses couleurs, ajoutées à la main, sont variées et magnifiques. Également, la carte est ornée d'un très beau cartouche. L'anecdote que j'aime la concernant est son orientation. Nous avons aujourd'hui l'habitude de voir des cartes dont le nord est en haut, mais cette norme cartographique apparaît plus tard dans l'Histoire. Auparavant, l'éditeur et le cartographe choisissaient l'orientation des zones représentées selon des critères variables. Ici, l'objectif a clairement été de couvrir la page au maximum pour améliorer la précision de la carte. Texte et Crédit : Léopold DenisDepuis le début de ce mois de février, visiteurs et locaux sont attirés par ces objets d'un autre âge, et Léopold Denis se fait un plaisir de les renseigner. « C’est une chance que d'échanger avec des personnes aux profils variés, amateurs d'Histoire ou amoureux de l'art », dit-il. Car outre sa fonction d'indicateur géographique, la carte était à l'époque une véritable œuvre d'art, que même l'apparition de l'imprimerie n'a pas dénaturée. La carte, pas encore imprimée massivement, était quasi exclusivement une commande de puissants personnages qui avaient des intérêts politiques ou économiques.
Le XVIIe siècle est un « tournant », selon le spécialiste, pour qui l'essor de la cartographie européenne doit beaucoup à l'activité incessante des Hollandais. « Les Pays-Bas atteignent leur apogée à cette période, et leurs marins voguent à travers toutes les mers du monde. Ils fondent la Compagnie néerlandaise des Indes orientales qui dispose de près de 4 000 navires, avec autant de capitaines qui rapportent de précieuses informations de terrain », détaille-t-il. En plus de renseignements accrus, et grâce aux innovations techniques de l'imprimerie, les cartes sont plus nombreuses et se diffusent plus facilement.
Carte de la Barbarie. Cette carte de la Barbarie, datant du début du XVIIe siècle, est l'œuvre du très fameux Gérard Mercator. Outre sa renommée pour sa fameuse et controversée projection, Mercator est également le premier à utiliser le terme Atlas pour faire référence à un recueil de cartes. Bien sûr, ce terme est une allusion directe au fameux titan de la mythologie grecque, connu pour porter la voûte céleste sur ses épaules. Texte et Crédit : Léopold DenisPour en arriver là, les cartographes européens ont su profiter d'un précieux héritage comme l'explique Léopold Denis : « Au Moyen Âge, ce sont les savants musulmans du Maroc et d'Al Andalus qui ont façonné l'essor de cette discipline. L'ouvrage le plus incroyable et le plus célèbre est sans doute celui du géographe Al Idrissi, auteur du “Livre de Roger” ». À cet égard, le géographe que certaines sources font naître dans la ville de Sebta est une référence absolue dans le monde de la cartographie.
Son œuvre principale, témoin infaillible de son génie, fut livrée autour de l'année 1154. Il s'agit de Kitab Nuzhat al mushtaq fi-khtiraq al-afaq (littéralement le Livre de l’agrément du passionné par la traversée des horizons). Connu donc en Occident comme le Livre de Roger, du nom du roi de Sicile commanditaire de l'ouvrage d'Al Idrissi, l'ouvrage englobe l'essentiel du monde connu, de la Sibérie au nord jusqu'à l'Afrique équatoriale au sud, et de la Corée à l'est jusqu'aux îles Canaries à l'ouest. Brillamment illustré, avec des détails comme les cours d'eau, l'ouvrage va devenir une attestation de la cartographie moderne.
C'est ainsi que les plus grands savants occidentaux, comme Mercator, Hondius, Janssonius, et la famille Blaeu, cartographes officiels de la Compagnie des Indes, ont pu faire franchir à cette discipline un nouveau palier. Leur Atlas Maior est devenu, par exemple, « un des ouvrages les plus coûteux qui ait jamais été réalisé », rappelle Léopold Denis. Ces cartes, magnifiquement illustrées, étaient souvent aquarellées à la main. « On faisait une impression, et ensuite il y avait tout un travail extrêmement minutieux pour aller colorer les littoraux, les zones montagneuses, les cartouches », poursuit-il.
Carte de l'Afrique. Réalisée par Christoph Weigel, graveur allemand renommé du XVIIIe siècle en Allemagne, cette carte montre un cœur de l'Afrique fourni en informations, dont de nombreuses erronées ou fantasmées. On y voit notamment les fameux lacs du Nil ou encore le Royaume tant convoité de Monomotapa. Texte et Crédit : Léopold DenisC'est ce type de cartes qui est actuellement exposé à Essaouira et dont la lecture dépasse les prouesses géographiques et artistiques. L'un des débats qui animent Internet à ce sujet concerne la représentation dénoncée comme tronquée du continent africain, qui apparaîtrait plus petit qu'il ne l'est réellement, dans l'optique de grandir l'Europe. Pour notre spécialiste, c'est « la projection de Mercator qui est en effet souvent critiquée ». Alors, mythe ou réalité ? « La vérité est plus complexe. À l'origine, il s'agit plutôt de contraintes purement géométriques et mathématiques. Les cartes de Gérard Mercator étaient conçues pour permettre de naviguer d'un endroit à un autre sans que les formes du globe soient déformées. Si votre objectif n'est pas de naviguer, mais de montrer les pays tels qu'ils sont, il est clair que ces projections ne sont pas adaptées », argumente notre interlocuteur.
Plus tard, au XIXe siècle, au plus fort de l'expansion coloniale, les cartes européennes prennent une tournure plus idéologique. Léopold Denis explique que leur discours est « plus explicite » et prend l'exemple du cartographe Victor Levasseur qui, dans ses représentations de l'Afrique, place les monuments antiques d'Égypte, indique le territoire supposé des « peuples autochtones » et insiste lourdement sur la faune du continent. Pour l'expert, « l'objectif est de montrer que l'Afrique est encore marquée par des monuments déjà millénaires, qu'elle est peuplée d'indigènes, et que la faune sauvage y est encore dominante ». En somme, une invitation à son exploration, mais aussi à civiliser ses contrées.
Carte du Maroc. Réalisée par le peintre et marocophile français Jean Gaston Mantel, cette carte picturale a une vocation touristique. Son objectif, en plus de renseigner le lecteur sur les axes routiers, villes et lieux d'intérêt, est de fournir un aperçu du Maroc, de ses coutumes et de sa culture. Petit coup de cœur pour la rose des vents qui rappelle l'orfèvrerie berbère. Texte et Crédit : Léopold DenisAujourd'hui encore, la dimension politique de la carte demeure. Au Maroc, nous le savons d'autant plus que la lutte pour l'intégrité du territoire passe souvent par la dénonciation d'une représentation du Royaume tronqué de ses régions sahariennes sur certaines cartes. C'est pourquoi Léopold Denis affirme que « la représentation répétée d'une carte, d'un nom de lieu, a un impact sur la politique et sur le réel ». À l'heure où son usage se réduit à un écran indiquant des positions transmises par satellite, la carte perd de sa poésie et du charme de ses imperfections. L'exposition des cartes anciennes rappelle le chemin sinueux de ce noble art des temps passés.
Exposition « Cartes anciennes du Maroc et de l'Afrique, regard européen sur un territoire en mouvement », collection de Léopold Denis, jusqu'au 25 février à L’Heure Bleue Palais, Essaouira.
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