Environnement Oasis de Ternata : 40 ans d’images satellites révèlent une désertification irréversible
Une étude scientifique dresse un constat sans appel sur l’évolution de l’oasis de Ternata, dans la vallée moyenne du Drâa : en 2021, pour la première fois, la superficie désertifiée a dépassé celle de l’oasis elle-même. Fondée sur quarante années d’archives satellitaires et des analyses hydrochimiques de terrain, cette recherche documente une transformation profonde et peut-être irréversible de cet écosystème emblématique du Sud-est marocain.
Située dans la province de Zagora, l’oasis de Ternata était longtemps citée comme un modèle d’équilibre entre palmeraie, cultures vivrières et irrigation gravitaire. Des chercheurs de l’Université Ibn Zohr d’Agadir, conduits par Adil Moumane, ont exploité l’ensemble des images Landsat disponibles entre 1984 et 2024 via la plateforme Google Earth Engine, en les croisant avec des mesures hydrochimiques et des entretiens réalisés auprès des agriculteurs locaux.
Le modèle d’apprentissage automatique retenu, le Gradient Tree Boosting (GTB), affiche une précision globale de 87,2 %, supérieure aux approches Random Forest et CART, garantissant la robustesse des classifications de surface. Cette méthodologie a permis de reconstituer, année après année, l’évolution de la couverture végétale et l’extension des surfaces désertifiées.
L’indice de végétation NDVI, indicateur clé de la vigueur du couvert végétal, est passé de 0,059 en 1984 à un pic de 0,108 en 2015, avant de rechuter vers des niveaux préoccupants. Dès 2003, un minimum historique à 0,052 signalait déjà les effets d’une sécheresse prolongée. Les chercheurs établissent une corrélation négative de –0,82 entre le NDVI et l’albédo de surface : plus la végétation recule, plus les sols nus et les croûtes salines progressent, accentuant le renvoi du rayonnement solaire et renforçant localement l’aridification.
L’extension désertique atteint 1 200 hectares
Les chiffres sont particulièrement parlants. Entre 1984 et 1988, l’extension désertique a atteint 1 200 hectares. La progression des surfaces désertifiées bondit de 85 % entre 2000 et 2006. Sur la seule période 2020–2024, l’augmentation dépasse 100 %, tandis que l’oasis se contracte de 44 %.
En 2021, la superficie désertifiée dépasse pour la première fois celle de l’oasis, marquant un point de bascule historique. Au cœur de cette dynamique, l’eau joue un rôle central. L’oasis dépend des lâchers du barrage El Mansour Eddahbi et d’un réseau ancestral de seguias. Les chercheurs distinguent trois phases hydrologiques depuis 1984 : une forte variabilité entre 1984 et 1995, avec des apports allant de 40 à 988 millions de mètres cubes une relative stabilité entre 1996 et 2014, ponctuée d’un pic exceptionnel en 2015, supérieur à 1 200 millions de mètres cubes puis un effondrement durable des apports après 2015.
Les volumes tombent à 84,5 millions de mètres cubes en 2020, 111,8 millions en 2021 et 77,8 millions en 2022, traduisant une transition hydroclimatique critique dans le bassin du Drâa. Face à cette pénurie, les agriculteurs se sont massivement tournés vers les forages privés, accentuant la pression sur les nappes phréatiques et dépassant leur capacité de renouvellement naturel.
À ce stress hydrique s’ajoute une salinisation croissante des eaux souterraines. La conductivité électrique dépasse fréquemment 5 000 µS/cm sur plusieurs points de mesure, témoignant d’une altération chimique avancée. Les concentrations élevées en chlorures et sulfates réduisent la productivité agricole, accélèrent la mortalité des palmiers et conduisent à l’abandon de parcelles marginales.
Seuils critiques de la salinité des sols et des nappes
Un signal particulièrement inquiétant ressort de l’analyse : la corrélation entre volumes d’irrigation et extension des surfaces végétalisées s’est nettement affaiblie après 2005. Autrement dit, même lorsque l’eau est disponible, la végétation ne répond plus comme auparavant, la salinité des sols et des nappes ayant atteint des seuils critiques. Ce découplage suggère que le système oasien pourrait avoir franchi un point de non-retour partiel.
Les entretiens menés auprès des agriculteurs confirment ce diagnostic scientifique. Ils décrivent la baisse continue du niveau des puits, l’augmentation du coût du pompage et la diminution des rendements. Plusieurs parcelles ont déjà été abandonnées, faute d’eau de qualité suffisante. La convergence entre données satellitaires, analyses chimiques et témoignages locaux renforce la portée du constat.
Pour les auteurs, la désertification observée ne relève pas d’une simple variabilité climatique. Elle résulte d’une interaction cumulative entre aridification, gestion hydraulique et pratiques agricoles. Ils plaident pour une surveillance satellitaire continue, associée à une évaluation hydrochimique régulière, et surtout pour une régulation stricte des prélèvements souterrains et une adaptation des pratiques d’irrigation.
L’oasis de Ternata apparaît ainsi comme un révélateur des mutations qui menacent l’ensemble des oasis du Sud marocain et, au-delà, les écosystèmes arides du pourtour saharien. En documentant quarante ans de transformations avec une méthodologie de pointe, cette étude publiée dans Scientific Reports offre aux décideurs un outil de référence. Elle pose surtout une question urgente : le temps d’agir n’est-il pas déjà compté pour sauver ces paysages millénaires ?
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