Aide aux transporteurs : près de 68 000 demandes en cinq jours, l’exécutif pris de vitesse par l’urgence
Des camions immobilisés sur la route lors d’une grève des transporteurs. Crédit : DR
En à peine cinq jours d'ouverture de la plateforme d'inscription, le dispositif de soutien exceptionnel au transport routier a enregistré 67 951 demandes couvrant un parc de plus de 95 660 véhicules. C'est le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baïtas, qui a communiqué ces données le jeudi 26 mars, lors du point de presse suivant la réunion hebdomadaire du Conseil de gouvernement. Le transport de marchandises pour le compte d'autrui concentre à lui seul 19 871 dossiers pour 45 515 véhicules, témoignant de l'attente cruciale des professionnels de ce segment, le plus exposé à la hausse des coûts du carburant.
Baïtas a rappelé que ce soutien exceptionnel intervient à la suite des tensions géopolitiques internationales qui se sont répercutées sur les prix des carburants sur le marché mondial. Il a souligné que cette aide avait connu un fort engouement grâce à la digitalisation du processus, qui en a facilité l'accès, et que ce mécanisme vise à stabiliser les prix d'un ensemble de services et de produits.
La guerre au Moyen-Orient comme détonateur
Pour comprendre l'ampleur de la mobilisation, il faut revenir quelques semaines en arrière. Depuis les frappes américano-israéliennes contre l'Iran, lancées fin février 2026, les marchés pétroliers mondiaux sont en ébullition. Le cours du Brent a bondi de plus de 8 % pour dépasser les 85 dollars le baril dès le 3 mars, et les analystes ont rapidement averti que la barre des 100 dollars pourrait être franchie si les perturbations de l'approvisionnement se prolongeaient, notamment autour du détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial.
La répercussion sur les prix à la pompe au Maroc a été brutale. Une première hausse de 25 centimes par litre de gasoil et d'essence était intervenue au 1er mars. Mais c'est dans la nuit du 15 au 16 mars que le choc a été le plus violent : le gasoil a bondi de 2 dirhams par litre et l'essence de 1,44 dirham, portant le gasoil à environ 12,80 dirhams le litre et l'essence à près de 13,93 dirhams. En deux semaines à peine, les prix avaient augmenté de 2,25 dirhams pour le gasoil et de 1,69 dirham pour l'essence – des niveaux qui n'avaient pas été atteints depuis la crise énergétique de 2022, provoquée alors par la guerre en Ukraine.
Pour un secteur où le carburant représente entre 10 et 20 % des charges d'exploitation, et où les dépenses de transport, logistique et distribution pèsent entre 20 et 40 % du chiffre d'affaires net, le coup était difficilement soutenable. Les syndicats de transporteurs avaient immédiatement réclamé la réactivation du soutien financier de l'État, alertant sur les répercussions directes de cette hausse sur les coûts logistiques et, en bout de chaîne, sur les prix des biens de consommation.
Un dispositif annoncé le 17 mars, opérationnel le 20
Le gouvernement n'a pas tardé à réagir. Le 17 mars, l'exécutif a annoncé le lancement d'une opération d'aide exceptionnelle consacrée aux professionnels du transport de marchandises et de personnes. L'objectif affiché était triple : contenir l'effet de la hausse des hydrocarbures sur le marché intérieur, préserver le pouvoir d'achat des citoyens et garantir l'approvisionnement régulier des marchés ainsi que la continuité des chaînes logistiques.
Le portail d'inscription dédié aux professionnels du secteur a été lancé le 20 mars sur la plateforme mouakaba.transport.gov.ma, et les demandes ont immédiatement afflué. Le dispositif cible une large palette d'acteurs du transport routier : transport de marchandises pour compte d'autrui, transport public de voyageurs par autocars, petits et grands taxis, transport mixte en milieu rural, transport touristique et transport scolaire. Les professionnels peuvent y déposer leurs dossiers et suivre l'avancement de leur demande de manière entièrement dématérialisée.
Le précédent de 2022 comme modèle
Cette opération n'est pas inédite. Elle s'inspire directement du dispositif mis en place en mars 2022, lorsque la guerre en Ukraine avait déjà fait flamber les cours du pétrole et provoqué une hausse similaire des carburants au Maroc. À l'époque, le gouvernement avait lancé un programme de subventions directes qui avait concerné environ 180 000 véhicules, avec des montants variant selon les catégories : 2 200 dirhams pour les grands taxis, 1 600 dirhams pour les petits taxis, 7 000 dirhams pour les autocars intervilles, ou encore 6 000 dirhams pour les tracteurs routiers. L'enveloppe initiale de cette opération était de 2 milliards de dirhams.
Le dispositif de 2022 avait ensuite été reconduit à plusieurs reprises – en août, en septembre, puis en décembre de la même année – face à la persistance de prix élevés. Au total, selon les derniers chiffres disponibles datant de janvier 2024, l'État avait versé quelque 7 milliards de dirhams de subventions aux transporteurs routiers depuis le lancement du programme. Un montant colossal qui avait fini par susciter un débat sur la pérennité d'un tel mécanisme, certains observateurs le qualifiant de « rente déguisée » sans impact véritablement mesuré sur le pouvoir d'achat des consommateurs finaux.
Des interrogations qui persistent
Pour l'heure, les montants exacts de l'aide par catégorie de véhicule dans le cadre de l'opération 2026 n'ont pas encore été officiellement communiqués. Les professionnels attendent des clarifications sur le périmètre précis des bénéficiaires, les barèmes applicables et la durée du dispositif – autant d'éléments déterminants pour évaluer l'impact réel de la mesure.
Une question fait déjà débat : celle de l'exclusion apparente des industriels disposant de leur propre flotte logistique. Pour de nombreux producteurs et distributeurs, le transport en compte propre représente une part significative de leurs coûts d'exploitation. Ne pas les inclure dans le dispositif pourrait les contraindre à répercuter la hausse du carburant sur les prix finaux, contredisant ainsi l'objectif même de la mesure – la protection du pouvoir d'achat.
Le contexte est d'autant plus sensible que le Maroc dépend entièrement de l'importation d'hydrocarbures et que la situation géopolitique au Moyen-Orient reste incertaine. Les stocks nationaux de produits pétroliers dépassaient 617 000 tonnes début mars, auxquelles s'ajoutaient un million de tonnes supplémentaires acheminées par des navires pétroliers, selon le ministère de la Transition énergétique. Mais si le conflit s'intensifie et que le baril franchit durablement les 100 dollars, le gasoil pourrait atteindre 14, voire 15 dirhams le litre, selon les estimations du Syndicat national du pétrole et du gaz – un scénario qui rendrait toute aide ponctuelle insuffisante.
En attendant, les 67 951 demandes enregistrées en cinq jours attestent au moins d'une chose : la plateforme numérique fonctionne et les professionnels savent s'en saisir. Reste à savoir si la réponse du gouvernement sera à la hauteur de l'urgence qu'ils expriment.
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