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Désintox
Rumeurs, hoax et assertions médiatiques passés au crible
Tom Crowley Jr, patron de Crowley Maritime Corporation, maison mère de Carib Energy, sur le port de Jacksonville en Floride. L'entreprise exporte du GNL en conteneurs ISO depuis Porto Rico vers les Caraïbes — pas vers le Maros
Media Fail
12.04.2026 à 15 H 23 • Mis à jour le 12.04.2026 à 15 H 23 • Temps de lecture : 1 minutes
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Non, l’Américain Carib Energy ne va pas exporter du GNL au Maroc

Médias24 et Barlamane ont repris un document réglementaire américain en laissant entendre que le Maroc allait bénéficier d'exportations de gaz naturel liquéfié depuis les États-Unis. Pourquoi c’est faux
À l'origine
Le 11 avril, Barlamane.com publie un article titré « Carib Energy obtient des États-Unis l'autorisation d'exporter du GNL vers des pays partenaires dont le Maroc dans un cadre réglementaire détaillé ». Le lendemain, Médias24 titre plus frontalement : « Washington autorise des ventes de GNL au Maroc sans délai ». Les deux articles s'appuient sur le même document — l'ordre DOE/HGEO n°5406, publié le 6 avril par le Département de l'Énergie américain (DOE).

Barlamane y voit une « reconnaissance explicite du Maroc » et un « statut stable » conféré au Royaume dans le commerce gazier américain. Médias24 affirme que les pays listés seront servis « sans délai, en priorité » et introduit son article par cette affirmation : « Le document renforce les relations énergétiques entre Washington et Rabat. » L'impression laissée au lecteur est la même dans les deux cas : Washington vient de prendre une décision significative en matière d'approvisionnement énergétique du Maroc.
Les détails
L'ordre n°5406 autorise Carib Energy (USA) LLC à exporter du gaz naturel liquéfié dans un volume équivalent à 14,6 milliards de pieds cubes sur deux ans, soit 7,3 milliards par an, pour la période du 6 avril 2026 au 5 avril 2028. Carib Energy est une filiale à 100 % de Crowley Shipping, Inc., elle-même rattachée à Crowley Maritime Corporation, un groupe familial de logistique maritime basé à Jacksonville, en Floride, dirigé par le milliardaire Tom Crowley Jr. Elle opère depuis le Crowley LNG Puerto Rico Truck Loading Facility à Peñuelas, Porto Rico, et transporte le GNL soit par conteneurs ISO sur des navires océaniques, soit par de petits navires méthaniers — un modèle que le DOE qualifie réglementairement de « small-scale » (petite échelle) et que l'entreprise destine, selon ses propres déclarations dans le document, à la zone Caraïbes, Amérique centrale et Amérique du Sud.

L'autorisation couvre deux catégories de destinations : d'une part les pays liés aux États-Unis par un accord de libre-échange (ALE) incluant le gaz naturel, pour lesquels l'approbation est automatique en vertu du Natural Gas Act ; d'autre part les pays sans ALE, pour lesquels l'exportation est autorisée au titre de ce même régime « small-scale » dès lors que les volumes restent inférieurs à 51,75 milliards de pieds cubes par an. Le Maroc figure dans la première catégorie, aux côtés de 17 autres pays : Australie, Bahreïn, Canada, Chili, Colombie, République Dominicaine, Salvador, Guatemala, Honduras, Jordanie, Mexique, Nicaragua, Oman, Panama, Pérou, République de Corée et Singapour.
Les faits réels
Le document en question, les archives du DOE et le cadre juridique américain contredisent ce qu’ont retenu les deux médias de l'ordre n°5406.

La liste de 18 pays FTA dans laquelle figure le Maroc n'est pas une « reconnaissance » ni un « statut » nouvellement acquis. C'est un copié-collé juridique standard, identique dans tous les ordres DOE depuis l'entrée en vigueur de l'ALE Maroc-USA le 1er janvier 2006 — soit depuis 20 ans. Sur la seule page des autorisations émises par le DOE en 2026, on compte plus de 35 ordres. Chacun de ceux qui concernent les pays FTA reproduit exactement la même liste, mot pour mot. Le Maroc y figure au même titre que l'Australie ou Singapour, sans aucune distinction.

La clause « sans délai » que Médias24 présente comme un traitement « en priorité » est en réalité une obligation légale automatique. L'expression « without modification or delay » provient de la section 3(c) du Natural Gas Act, amendée en 1992. Elle contraint le DOE à accorder toute autorisation d'exportation vers un pays FTA sans examen complémentaire. Le DOE n'a aucune marge de manœuvre, aucun pouvoir discrétionnaire. Ce n'est ni un geste diplomatique, ni une décision politique. Quant au mot « en priorité » utilisé par Médias24, il n'apparaît nulle part dans le document officiel.

L'affirmation de Médias24 selon laquelle « le document renforce les relations énergétiques entre Washington et Rabat » est tout aussi infondée : l'ordre n°5406 ne mentionne pas le Maroc en dehors de la liste standard des 18 pays FTA, ne contient aucune référence à une relation bilatérale et n'établit aucun lien entre Carib Energy et le Royaume. Un document réglementaire qui traite le Maroc exactement comme le Salvador ou Bahreïn ne « renforce » rien du tout entre Washington et Rabat.

L'ordre n°5406 n'est pas non plus un événement nouveau. Le document le dit lui-même : Carib Energy détient ce type d'autorisation depuis 2021. L'ordre n°4772 couvrait une première période de deux ans, l'ordre n°5114 couvrait avril 2024 – avril 2026, et l'ordre n°5406 prend le relais pour avril 2026 – avril 2028. Mêmes volumes, même terminal, même mécanisme juridique, même liste de pays. C'est un troisième renouvellement routinier que Barlamane présente comme une nouveauté. Médias24, de son côté, concède que « ce n'est pas la première fois que Washington accorde ce type d'autorisation incluant le Maroc », mais neutralise aussitôt cet aveu par une pirouette éditoriale : « le renouvellement systématique de ces licences, combiné à la transformation profonde de la stratégie gazière du Royaume, leur donne une résonance en ces temps incertains sur le marché international ». Autrement dit, l'article reconnaît qu'il n'y a rien de neuf, mais justifie d'en faire un sujet par le contexte. Le problème est que le contexte marocain — aussi réel soit-il — ne change rien à la nature du document américain : un renouvellement administratif identique aux précédents, dans lequel le Maroc n'est pas davantage concerné que le Honduras ou Bahreïn.

Surtout, Carib Energy n'a aucun lien commercial avec le Maroc et n'a pas l'intention d'en établir. Le document DOE est limpide sur ce point : l'entreprise déclare exporter actuellement vers la Barbade et vouloir étendre ses activités « vers la Barbade, la République Dominicaine, Antigua et tout autre pays FTA et non-FTA dans les Caraïbes, l'Amérique centrale ou l'Amérique du Sud ». Son modèle logistique — des conteneurs ISO chargés sur des navires depuis Porto Rico — est conçu pour desservir des îles et des marchés côtiers de la zone caribéenne, pas pour traverser l'Atlantique vers le Maroc. Le Royaume n'apparaît dans le document qu'au titre de la liste légale standard des 18 pays FTA, automatiquement insérée dans ce type d'ordre.

Enfin, même dans l'hypothèse théorique où Carib Energy souhaiterait un jour exporter vers le Maroc, le Royaume, bien qu'il s'approvisionne sur les marchés internationaux, ne dispose aujourd'hui d'aucune infrastructure pour réceptionner du GNL. Le projet de terminal à Nador West Med a été suspendu en janvier par le ministère de la Transition énergétique, et le pays reste entièrement dépendant des terminaux de regazéification espagnols pour ses importations de gaz via le Gazoduc Maghreb-Europe (GME) utilisé en flux inversé.
Le verdict
Les données factuelles contenues dans les articles de Médias24 et de Barlamane — numéro d'ordre, volumes, dates, liste de pays — sont exactes. Mais les deux médias commettent la même méprise fondamentale : ils confondent la mention automatique du Maroc dans une liste juridique standard avec un acte délibéré de Washington en direction de Rabat. Le Maroc figure dans cette liste pour la même raison qu'il y figure depuis 2006 : il a signé un ALE avec les États-Unis. Chaque fois qu'un opérateur américain demande une autorisation d'exportation de GNL, le DOE reproduit cette liste de 18 pays. Cela ne signifie pas que du gaz va être exporté vers le Maroc, pas plus que la mention de Singapour ne signifie que Carib Energy va approvisionner Singapour depuis Porto Rico.

La réalité est plus simple et moins spectaculaire : l'ordre n°5406 est un renouvellement de routine qui ne change strictement rien à la situation énergétique du Maroc.

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