L’industrie marocaine marque le pas, mais parie sur un rebond de printemps
Le secteur secondaire a refermé le premier trimestre 2026 sur une note d'attente plutôt que d'élan. Selon les enquêtes trimestrielles de conjoncture du Haut-Commissariat au Plan (HCP), la production manufacturière est restée atone, l'extraction a reculé sous l'effet des phosphates, et seule la construction a véritablement tiré l'activité vers le haut. Le tableau est moins celui d'un ralentissement franc que d'un moteur tournant au ralenti et d'industriels qui misent désormais sur le printemps pour le relancer.
Au cœur du dispositif industriel, la production manufacturière a fait du surplace. La stabilité d'ensemble masque des forces qui se sont annulées : la chimie, la fabrication d'équipements électriques et l'habillement ont progressé, tandis que l'automobile, le caoutchouc-plastique et les produits métalliques se contractaient. Les carnets de commandes sont jugés normaux, l'emploi stable, et le taux d'utilisation des capacités de production (TUC) s'est établi à 74 %, un niveau qui signale des marges inemployées plutôt qu'une économie en surchauffe.
Sous cette surface tranquille, deux tensions persistent. La première tient aux approvisionnements : 43 % des entreprises manufacturières disent avoir buté sur des difficultés à se procurer des matières premières, principalement d'origine étrangère — un rappel de la dépendance du tissu industriel aux intrants importés. La seconde est financière. Une entreprise sur cinq qualifie sa trésorerie de « difficile », une proportion qui grimpe à près de 30 % dans le textile et le cuir, secteur dont la fragilité de trésorerie contraste avec la bonne tenue de la production d'habillement sur le trimestre.
L'industrie extractive a, elle, reculé sous l'effet d'une baisse de la production de phosphates, pilier des exportations marocaines et baromètre sensible de la demande mondiale d'engrais. Les prix de vente du secteur ont fléchi, même si, paradoxalement, l'emploi y a progressé.
L'énergie a offert le contrepoint : la production a augmenté, portée par l'électricité, le gaz, la vapeur et l'air conditionné, avec des prix de vente en hausse. Mais cette vigueur ne s'est pas traduite en emplois, les effectifs y ont au contraire diminué, signe d'une croissance à forte intensité capitalistique. L'industrie environnementale, dominée par le captage et la distribution d'eau, est restée stable sur tous les fronts : production, carnets de commandes et emploi.
Le bâtiment a fourni la seule accélération nette du trimestre. L'activité a progressé, tirée par la construction de bâtiments et les travaux spécialisés, tandis que le génie civil stagnait. Les carnets de commandes sont jugés normaux et, fait notable, l'emploi a augmenté, le TUC du secteur s'établissant à 72 %.
L'embellie n'efface pas les fragilités. Près d'un constructeur sur quatre (23 %) a rencontré des difficultés d'approvisionnement, et surtout 30 % des chefs d'entreprise jugent leur trésorerie « difficile », la proportion la plus élevée des secteurs interrogés. La construction embauche et produit davantage, mais le fait sous contrainte de liquidités.
Pour le deuxième trimestre 2026, les industriels manufacturiers prévoient une hausse de la production, portée par l'agroalimentaire, la chimie, l'automobile et les équipements électriques. Le redressement attendu de l'automobile, après son recul du premier trimestre, serait le signal le plus encourageant. Tout n'est pas orienté à la hausse pour autant : le papier-carton et le textile devraient se replier. Et, révélateur de la prudence ambiante, les effectifs sont attendus globalement stables, les patrons anticipent davantage de production sans s'engager à embaucher.
Les phosphates resteraient le maillon faible : l'extraction devrait encore reculer, avec à la clé une baisse des effectifs. L'énergie poursuivrait sa progression, mais continuerait de tailler dans ses effectifs. L'environnement resterait stable. La construction, elle, prolongerait son élan (hausse d'activité dans le bâtiment et les travaux spécialisés, génie civil toujours atone) et, seule parmi tous les secteurs, prévoit d'accroître ses embauches.
Le fil rouge de ces enquêtes est l'écart entre l'optimisme sur la production et la frilosité sur l'emploi. Hormis la construction, aucun secteur ne prévoit de recruter, et plusieurs (extraction, énergie) comptent réduire la voilure. C'est le profil d'une économie qui veut produire davantage en mobilisant ses capacités existantes plutôt qu'en pariant sur l'embauche : rationnel à court terme, mais peu porteur pour le marché du travail.
Le rebond annoncé pour le printemps repose ainsi sur deux appuis, une manufacture qui se redresse et une construction qui ne faiblit pas, tandis que les phosphates continuent de peser et que les tensions de trésorerie, particulièrement vives dans le textile et le bâtiment, restent le point de vigilance. Les chefs d'entreprise misent sur la reprise. Reste à savoir si la demande, intérieure comme extérieure, voudra bien la financer.
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