S'abonner
Se connecter
logo du site ledesk
Newsroom
Le meilleur de l’actualité au fil des événements
19.06.2026 à 01 H 39 • Mis à jour le 19.06.2026 à 01 H 39
Par
Rapport

Carburants : les distributeurs versent plus de dividendes qu’ils ne gagnent

Une station-service Afriquia Une station-service Afriquia. Crédit : Mustapha Razi / Le Desk
Sous la surveillance du Conseil de la concurrence, les neuf grossistes du gasoil et de l'essence ont distribué en 2025 l'équivalent de 108 % de leur résultat net contre 41 % un an plus tôt, alors même que leur chiffre d'affaires et leurs profits reculaient

Le 9e rapport de suivi publié par le Conseil de la concurrence livre, sous une apparente neutralité comptable, l'un de ses constats les plus parlants depuis le déclenchement du dossier des hydrocarbures. Au titre de l'exercice 2025, les 9 sociétés de distribution en gros de gasoil et d'essence, soumises au monitoring du régulateur dans le cadre des accords transactionnels conclus à l'issue de l'enquête sur leurs marges, ont porté leur taux de distribution de dividendes, toutes activités confondues, à 108 %, contre 41 % en 2024.


En valeur absolue, l'enveloppe distribuée a plus que doublé : de 1,52 milliard de dirhams (MMDH) en 2024 à 3,71 MMDH en 2025. Le mouvement est d'autant plus frappant qu'il intervient sur fond de résultats en repli. Le résultat net global des 9 opérateurs s'est en effet contracté de 3,68 à 3,42 MMDH, et leur chiffre d'affaires consolidé a reculé de 104,3 à 96,3 MMDH.


Distribuer davantage que ce que l'on gagne suppose de puiser dans les réserves accumulées. Le Conseil note, en termes mesurés, que « plusieurs opérateurs ont repris ou renforcé leurs distributions après une absence de distribution ou des niveaux plus modérés en 2024 ». Le rapport souligne aussi l'hétérogénéité du secteur : le taux de distribution varie de 33 % à 201 % selon les sociétés, autrement dit, certains opérateurs ont reversé à leurs actionnaires jusqu'à deux fois leur bénéfice de l'exercice.


Une rentabilité qui résiste

Cette générosité actionnariale s'appuie sur des niveaux de rentabilité qui demeurent élevés, en dépit de la conjoncture. Le rendement des capitaux employés (ROCE) progresse même légèrement, de 30 % à 31 %, tandis que le rendement des capitaux propres (ROE) recule de 29 % à 27 %, sous l'effet d'un résultat net en baisse combiné à des fonds propres toujours abondants (12,6 MMDH). Le taux de marge nette, toutes activités confondues, reste stable à 3,5 %.


Un ROCE de 31 % situe l'activité parmi les plus rémunératrices du tissu économique national rapporté au capital engagé. Un point qui ne manquera pas d'alimenter le débat récurrent sur la formation des marges dans un secteur dont les prix ont été libéralisés en 2015 et qui reste précisément sous l'œil du régulateur pour cette raison.


L'effort d'investissement, lui, ne faiblit pas : les investissements cumulés, toutes activités confondues, bondissent de 39,5 % pour atteindre 2,4 MMDH. Le Conseil y voit le maintien d'une « dynamique d'investissement au sein du secteur », argument souvent avancé par les opérateurs pour justifier le niveau de leurs marges.


Le gasoil sous pression, l'essence en soutien

Recentrée sur l'activité « carburants » qui pèse encore près de 73 % du chiffre d'affaires et 63 % du résultat net des neuf sociétés, l'analyse fait apparaître une mécanique à deux vitesses.


Le marché a généré 70,4 MMDH de chiffre d'affaires en 2025, en baisse de 8,9 % sur un an, sous l'effet du repli des cours internationaux plutôt que des volumes : ces derniers ont au contraire progressé de 1,8 %, à près de 7,45 milliards de litres. Le résultat net de l'activité recule de 6,1 %, à 2,16 MMDH.


C'est dans la marge nette par litre que le contraste est le plus net. Côté gasoil, qui concentre 85 % des volumes, elle s'effondre de 0,43 à 0,29 dirham le litre, soit une chute de 32,6 %. Côté essence, à l'inverse, elle bondit de 0,61 à 0,74 dirham, en hausse de 21,3 %. L'essence, structurellement moins volumineuse mais plus margée, vient ainsi compenser l'érosion du gasoil et maintient le taux de marge nette du segment à 3 %, contre 2,9 % en 2024.


Au quatrième trimestre, des hausses de coûts non répercutées

Le reporting trimestriel, qui rapproche cotations internationales CIF, coûts d'achat et prix de cession aux stations en gérance libre, confirme cette divergence.


Sur le gasoil, les coûts d'achat des neuf opérateurs ont augmenté de 0,22 dirham par litre au cours du trimestre, tandis que les prix de cession appliqués aux stations partenaires ont, eux, baissé de 0,29 dirham, un écart de 0,51 dirham que le Conseil interprète comme « un décalage ou une absorption partielle  » de la hausse par les distributeurs. Pour l'essence, la baisse des coûts d'achat (-0,10 dirham) a été plus que répercutée, avec un repli des prix de cession de 0,48 dirham.


Au total, la marge commerciale brute moyenne pondérée du trimestre ressort à 1,23 dirham le litre pour le gasoil et à 1,85 dirham pour l'essence. Deux niveaux en retrait par rapport au troisième trimestre (respectivement 1,48 et 2,10 dirhams), mais aux trajectoires opposées sur un an : la marge gasoil se replie légèrement (de 1,28 à 1,23 dirham par rapport au quatrième trimestre 2024), quand celle de l'essence progresse nettement (de 1,67 à 1,85 dirham).


La carte du marché se redessine

Au-delà des marges, le rapport documente une lente reconfiguration concurrentielle, l'objectif même que poursuivaient les accords transactionnels. La part des 9 sociétés suivies dans les importations recule de 84,4 % à 81,7 %, au profit des autres opérateurs, dont le poids cumulé passe de 15,6 % à 18,3 %. Le nombre d'importateurs agréés grimpe de 31 à 35, celui des distributeurs de 35 à 39.


Le réseau de stations-service suit la même tendance. Sur les 208 nouvelles stations ouvertes en 2025, portant le parc national à 3 742 unités, 164 sont le fait d'opérateurs hors périmètre des accords. La part des nouveaux entrants et acteurs intermédiaires dans le réseau national grimpe de 28,3 % à 31,1 %, tandis que les 9 majors, malgré 44 ouvertures, voient leur poids relatif s'éroder, à 68,9 %.


Un secteur paradoxal

Pris ensemble, ces chiffres décrivent un secteur paradoxal : moins concentré qu'avant, plus exposé à la concurrence des nouveaux entrants, mais toujours capable de dégager des rendements à deux chiffres et de redistribuer massivement à ses actionnaires. La hausse spectaculaire du taux de distribution est, à cet égard, le signal le plus ambigu du document. Le Conseil de la concurrence se garde de la commenter au-delà du constat, conformément à un rapport de suivi qui mesure des engagements plus qu'il ne juge des comportements.


Reste une question que les agrégats agrégés ne tranchent pas : la décision de plusieurs opérateurs de servir des dividendes supérieurs à leurs bénéfices de l'exercice relève-t-elle d'une simple normalisation après des années 2024 atones, ou traduit-elle un arbitrage en faveur de la rémunération du capital au moment précis où le secteur est invité à investir et à laisser respirer la concurrence ? Le rapport, fidèle à sa fonction, livre les données. L'interprétation, elle, reste ouverte.

©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.