Une frappe, puis l’attente : le Maroc plie l’Écosse mais bute encore sur lui-même
Saibari catapulte une frappe dans la lucarne du gardien écossais. Crédit : DR
L'action qui décide de la rencontre résume à elle seule ce que le Maroc réussit et ce qui lui échappe encore. À peine le coup d'envoi donné, Brahim Díaz adresse un ballon piqué par-dessus la défense, Saibari s'engouffre dans l'intervalle, contrôle et catapulte une frappe dans la lucarne du gardien écossais. Soixante-dix secondes au chronomètre : jamais, dans l'histoire de la Coupe du monde, un but vainqueur n'avait été inscrit aussi tôt dans une victoire sur ce score, et c'est le plus rapide de cette édition. Pour Saibari, ce n'est pas un épisode isolé mais le prolongement d'une séquence faste : il avait déjà ouvert le score contre le Brésil et en est à trois réalisations sur ses trois dernières sélections, à quelques semaines d'un transfert annoncé vers le Bayern Munich pour un montant avoisinant les 55 millions d’euros (M €).
Surtout, son but n'a rien d'un hasard : c'est la traduction la plus pure du plan d'Ouahbi. En reconduisant à l'identique le onze aligné contre le Brésil : Bounou, Hakimi, Diop, Riad, Mazraoui, le double pivot Bouaddi-El Aynaoui, Brahim Díaz, Ounahi et El Khannouss en soutien de Saibari, le sélectionneur a installé un 4-2-3-1 sans avant-centre de fixation, dans lequel Saibari joue en faux 9, attaquant l'espace au lieu de servir de point d'appui. Le but d'entrée est exactement ce que ce dispositif cherche à provoquer : un milieu offensif qui jaillit de la profondeur, face à une défense encore mal réglée.
Un système qui marque tôt mais peine à enfoncer le clou
Le paradoxe, c'est que ce même mécanisme alimente la principale faiblesse marocaine. Privé d'un numéro 9 de surface, Ayoub El Kaabi, meilleur buteur de la sélection étant resté sur le banc, le Maroc se passe d'un finisseur posté dans la zone de vérité. Il crée beaucoup, mais transforme peu : les arrivées se font de loin, et la dépendance au seul tandem Brahim-Saibari concentre la menace sur deux joueurs. La donnée qui le résume vaut aussi reconnaissance de sa rareté : les deux hommes ont combiné sur les deux buts marocains du tournoi, et un Africain n'avait délivré deux passes décisives à un coéquipier au Mondial qu'une seule autre fois dans l'histoire de la compétition. C'est une force, indéniablement, mais aussi un aveu de prévisibilité. Quand Ounahi n'évolue pas à son meilleur niveau et que les couloirs ne débordent pas assez, l'attaque des Lions repose sur des éclairs individuels plutôt que sur un flux d'occasions construites collectivement.
De là un gaspillage offensif qui relève moins du manque de réussite que de la structure. Les occasions se sont succédé : Hakimi a buté sur le gardien, El Aynaoui a manqué le cadre à la demi-heure, El Khannouss s'est troué peu avant la pause, en seconde période, une frappe déviée de Saibari a frôlé la transversale et le portier écossais a repoussé une tête sur corner. Le moment le plus éloquent fut un contre mal négocié, où une remise de Diaz vers Saibari aurait sans doute scellé le sort de la rencontre. Plus tard, deux transitions prometteuses se sont éteintes sur des tirs mal ajustés. Ce scénario, dominer, mener tôt, puis subir un dernier quart d'heure inutilement crispé devient une signature : on l'avait déjà vu face au Brésil, quand le Maroc, en tête, s'était fait rejoindre. Pour une équipe qui nourrit de grandes ambitions, c'est la correction la plus urgente. En phase à élimination directe, une supériorité non concrétisée se règle cash.
Les hommes forts, au-delà du buteur
Si Saibari rafle la lumière, la maîtrise marocaine s'est appuyée sur d'autres certitudes. Brahim Díaz, d'abord, métronome offensif et passeur décisif, constamment disponible entre les lignes et capable d'éliminer dans les petits espaces. On lui reprochera cependant un manque de lucidité lorsqu’il s’engage dans la surface de réparation. Noussair Mazraoui, ensuite, quasi impérial dans son couloir, intelligent dans ses choix, précieux tant dans la couverture défensive que dans la relance, l'un des tout meilleurs Marocains sur la pelouse. Au milieu, Neil El Aynaoui a tenu le rôle de poumon, infatigable à la récupération, multipliant les compensations pour étouffer les rares velléités écossaises. Quant à Hakimi, sa soirée a aussi pris une dimension historique : le capitaine est devenu le joueur africain le plus capé de l'histoire de la Coupe du monde, avec 12 matchs disputés. Une nuance, toutefois, sur le jeune Bouaddi : étincelant face au Brésil, où il avait impressionné par sa maîtrise du tempo, il s'est cette fois montré plus discret, en peine pour imposer son rythme face à un milieu écossais dense et agressif. Rien d'inquiétant à 18 ans, mais le rappel que la régularité reste à construire.
Le cas Issa Diop, la défense qui divise
Le débat le plus vif autour de cette équipe se cristallise sur un homme. Le défenseur central, qui n'a basculé sous les couleurs marocaines qu'à la veille de la compétition, au terme d'un feuilleton de nationalité qui a fait couler beaucoup d'encre, fut lancé sans transition dans le grand bain face au Brésil. Cette première sortie avait laissé des traces, et les notes attribuées alors furent parmi les plus basses de l'équipe : relances hasardeuses, hésitations, placement parfois pris en défaut, jusqu'à une responsabilité partagée sur l'égalisation brésilienne, où il aurait pu mieux fermer l'angle de frappe. Contre l'Écosse, il a présenté un visage plus rassurant, solide dans les duels, sérieux dans le jeu aérien, plus attentif dans son positionnement, sans pour autant effacer toutes les réserves, deux ou trois situations restant mal gérées.
La lecture juste est donc celle d'une progression, pas d'une rédemption. Les fragilités de fond demeurent, notamment dans la première relance, et ce qui n'a rien coûté contre une attaque écossaise inoffensive redeviendra un risque réel face à des offensives plus tranchantes. À ses côtés, Chadi Riad confirme au contraire sa fiabilité, propre dans la relance grâce à sa patte gauche et serein dans les duels. C'est là que se loge le débat : la charnière marocaine tient surtout par son flanc gauche, tandis que son côté droit reste un point d'interrogation à lever avant les rendez-vous décisifs.
Satisfaction et lucidité dans le camp marocain
Le discours d'après-match a mêlé contentement et autocritique, sans triomphalisme. Le sélectionneur a savouré ces trois points comme la récompense d'un effort collectif, tout en admettant que son équipe aurait pu se détacher au score si elle avait fait preuve de plus d'efficacité, et en saluant un adversaire intense, replié dans un bloc compact. Il a néanmoins refusé d'y voir de la frustration : l'objectif était de gagner et de se montrer supérieur, ce qui fut le cas, et il a surtout retenu la capacité de son groupe à tenir le score dans les séquences de moindre maîtrise, un signe encourageant à ses yeux.
Ses joueurs ont prolongé cette tonalité mesurée. L'un des défenseurs a reconnu les nombreuses occasions laissées en route tout en insistant sur la solidité défensive face au pressing adverse, un entrant a fixé le cap, terminer en tête du groupe, en concédant qu'il faudra se montrer plus clinique au fil de la compétition. Le constat est partagé jusque dans le vestiaire : le Maroc a remporté un match qu'il aurait dû plier bien plus tôt.
Une Tartan Army sans munitions
Encore faut-il relativiser cette domination à l'aune de l'indigence écossaise. La sélection de Steve Clarke n'a quasiment rien produit : pas un seul tir cadré sur l'ensemble de la rencontre, une stérilité qui ne lui était quasiment jamais arrivée en Coupe du monde (il faut remonter aux années 1980 pour retrouver pareil néant offensif), et près de trois quarts d'heure d'attente avant sa première tentative. Cette impuissance n'avait rien d'imprévu : lors de son premier match, son rendement offensif était déjà famélique, à peine plus d'un but attendu sur l'ensemble de la partie, et s'était même effondré après la pause, tombant à une valeur quasi nulle. Autrement dit, le match nul vierge concédé par Bounou doit moins à un exploit défensif qu'à la faiblesse de l'adversaire, ce qui, loin d'atténuer le reproche adressé à la finition marocaine, l'accentue.
Restent les protestations d'arbitrage, qui alimenteront le récit côté britannique. Deux réclamations de penalty ont été repoussées, dont une, contestée, sur un contact dans la surface. Mais le jugement a été sévère jusque dans les rangs anglais, certaines voix estimant que l'attaquant écossais cherchait surtout à provoquer la chute. Le sélectionneur écossais, lui, a confié qu'il aurait aimé pouvoir tout recommencer après un but encaissé d'entrée.
La nouvelle donne du groupe C
Le résultat de l'autre match a clarifié la hiérarchie. Le Brésil a dominé Haïti sur un net 3-0, porté par un doublé de Matheus Cunha et un but de Vinícius Júnior. Le Brésil et le Maroc comptent désormais 4 points chacun, mais la Seleção repasse en tête grâce à une différence de buts supérieure. L'Écosse reste à 3 points, et Haïti, désormais éliminée, ne disputera son dernier match que pour l'honneur : battue pour la deuxième fois, la formation caribéenne ne peut plus atteindre les deux premières places et la voie des meilleurs troisièmes lui est fermée. La hiérarchie pressentie de longue date se confirme : avant même le coup d'envoi du tournoi, le sélectionneur brésilien voyait dans le Maroc l'adversaire le plus dangereux de la poule, et le statut des Lions, monté provisoirement au 5ème rang après son succès sur l'Écosse au classement mondial FIFA, n'est plus contesté.
Pronostic et chemin vers les seizièmes
La dernière journée, mercredi, dira si cette hiérarchie se vérifie sur le terrain. Le Brésil affronte l'Écosse à Miami pendant que le Maroc défie Haïti à Atlanta. Pour le duel de Miami, tout penche du côté brésilien : sorti d'une démonstration qui a effacé la tiédeur de son entrée en lice, le Brésil fait face à une équipe écossaise incapable de cadrer le moindre tir. L'Écosse a besoin d'un résultat pour rester en vie, mais l'arracher à une Seleção relancée, sans avoir montré la moindre dent offensive, relèverait de l'exploit. La logique annonce une victoire brésilienne et condamne presque les Écossais à espérer un repêchage parmi les meilleurs troisièmes, scénario fragile avec un goal-average nul.
Pour le Maroc, battre Haïti ne fait guère de doute : la sélection adverse n'a pas marqué de la compétition et vient d'encaisser trois buts. L'enjeu se déplace donc vers la manière (soigner la différence de buts, préserver l'effectif et les organismes), précisément là où les Lions ont jusqu'ici manqué de tranchant. Sur le plan comptable, leur position est confortable : un simple match nul leur garantirait mathématiquement une place dans les deux premiers. Une victoire scellerait la qualification et rouvrirait même la course à la première place, à condition que le Brésil bute sur l'Écosse, ou que le Maroc s'impose avec une marge assez large pour effacer son retard au goal-average. Qualification quasi acquise, donc, première place jouable, mais suspendue au verdict de Miami.
Reste le fil rouge de cette campagne, que ni le staff ni les joueurs ne cherchent à masquer. Une équipe qui domine autant sans conclure traverse la phase de groupes sans encombre. En élimination directe, elle joue avec le feu. Entre un faux 9 brillant mais esseulé dans la surface, un meneur encore en quête de son meilleur rythme et une charnière dont le flanc droit interroge, le Maroc possède les moyens d'aller loin à condition de transformer sa supériorité en buts, et ses incertitudes défensives en certitudes.
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