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Mawazine 2026 : Senny Camara transporte le public dans l’univers de la kora lors d’une prestation captivante au Chellah
21.06.2026 à 14 H 28 • Mis à jour le 21.06.2026 à 14 H 28 • Temps de lecture : 6 minutes
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Concert Au Chellah, la kora de Senny Camara fait taire les frontières

La nécropole mérinide de Rabat a accueilli, samedi soir, la Sénégalaise Senny Camara, l'une des rares femmes à manier la kora. Une heure durant, dans le cadre de la 21ᵉ édition du Festival Mawazine-Rythmes du monde, la chanteuse a transformé l'instrument des griots en thérapie collective, tissant entre mandingue et wolof un langage que nul n'avait besoin de comprendre pour l'entendre

Il faut imaginer le décor avant d'imaginer la musique. Les murailles ocre du Chellah, les cigognes perchées sur les minarets effondrés, la lumière déclinante d'un samedi de juin sur l'un des plus vieux sites habités de Rabat. Et, au milieu de ces ruines où le temps s'est arrêté plusieurs fois, une femme assise, vingt et une cordes tendues entre les doigts. Lorsque Senny Camara a posé ses pouces et ses index sur la kora, le site historique a paru retenir son souffle.


L'artiste sénégalaise n'avait pas besoin de traducteur. Pendant une heure, elle a chanté en mandingue et en wolof devant un public qui, pour l'essentiel, ne saisissait pas le sens littéral des mots et qui, pourtant, n'en a pas perdu une miette. Les différences linguistiques se sont effacées au profit de ce que la musique a de plus universel : le partage, l'émotion, ce frisson qui ne demande aucun dictionnaire.


Un instrument d'hommes entre des mains de femme

La kora, il faut le rappeler, n'était pas censée lui appartenir. Cette grande harpe-luth à vingt et une cordes, caisse de résonance taillée dans une demi-calebasse, est traditionnellement réservée aux hommes, aux griots, ces gardiens de la mémoire ouest-africaine qui se transmettent l'instrument de père en fils. Senny Camara fait partie des très rares femmes à en avoir percé le secret.


Samedi soir, on pouvait observer ses doigts apprivoiser les cordes avec une grâce qui tenait de l'évidence, en faire jaillir ces sonorités fluides et cristallines qui sont la signature de la kora. Rien d'ostentatoire dans sa virtuosité : un sourire bienveillant, un regard rêveur, et cette manière de jouer comme on respire.


L'instrument, pour elle, relève de la « thérapie ». La formule n'est pas une coquetterie d'artiste. Son répertoire puise dans le Ndeup, ces chants de guérison appris de sa grand-mère, qu'elle interprète aujourd'hui pour panser les blessures d'âmes affaiblies par les conflits du monde contemporain. La kora comme soin, donc, et la scène comme dispensaire.


Bolo, Dialé, NIIT : une profession de foi

« Bonsoir Rabat, bonsoir Chellah, bonsoir Mawazine ! » : c'est par ces mots, lancés après son premier morceau, que la chanteuse a noué le contact, dans une complicité spontanée avec ses musiciens. Puis elle a déroulé un répertoire qui ressemble à une profession de foi.


D'abord « Bolo », qui signifie « unité » et « vivre-ensemble ». Ensuite « Dialé », mot wolof pour « toutes nos condoléances », qu'elle a dédié aux jeunes happés par la migration clandestine et dont la traversée s'achève en mer. Une blessure personnelle, a-t-elle confié, qu'elle a tenu à partager pour sensibiliser à ce fléau.


Le public a été profondément touché par « NIIT  », « l'humain », tout simplement. Le texte y déploie une sagesse aussi limpide qu'inquiète : on dit que l'homme est le remède de l'homme, rappelle la chanson, mais l'homme peut aussi en être la prison. Et cette question, suspendue au-dessus des murailles : pouvez-vous m'indiquer le chemin où habite la paix ?


Accompagnée d'Ibrahim aux calebasses et de Mehdi, qui a troqué son saxophone des premiers morceaux contre une flûte pour les chants traditionnels, Senny Camara a ensuite interprété « Yéné Nala », titre éponyme de son nouvel album. L'expression wolof signifie « souhaiter », yéné nala souba, « je vous souhaite le meilleur pour les jours à venir ». Sur ce rythme entraînant, le public s'est levé pour danser et fredonner. Dans un geste empreint de tendresse, la chanteuse a invité une petite fille à la rejoindre, lui tendant le micro pour qu'elle reprenne le refrain. Le spectacle s'est clos sur un morceau joyeux et une danse énergique, sous les applaudissements nourris d'un public conquis.


Le détail qui dit tout

Vêtue d'un ensemble monochrome, deux bracelets dorés traditionnels au poignet gauche, un pendentif de bois autour du cou : chaque élément de sa tenue racontait quelque chose. Le bois, notamment, évoquait les « vertus fantastiques » de la forêt de Tataguine, ce village à 130 km de Dakar où elle a grandi.


Sa culture musicale s'est forgée tôt. À la presse, elle avait confié son goût pour les gammes mineures et son habitude de marier la kora à la harpe celtique. Et de rappeler une filiation : dès la sortie du collège, elle écoutait sur son transistor le duo formé par Mahawa Kouyaté et Soundioulou Cissokho, qui allait l'inspirer durablement. De ce transistor d'adolescente à la scène internationale de Mawazine, la trajectoire dessine une vie entièrement vouée à un instrument qu'elle qualifie de « cadeau de Dieu ».


« Quand je suis arrivée, j'avais les larmes aux yeux »

Une heure avant de monter sur scène, dans un entretien accordé à la presse, Senny Camara avait dit son attachement à un pays qu'elle considère comme une seconde maison. « Le Maroc est dans mon cœur depuis très longtemps et j'aime beaucoup venir ici  », confiait-elle. La chanteuse, qui foulait pour la première fois la scène de Mawazine, n'est pourtant pas une inconnue du Royaume : elle s'y est déjà produite, notamment au Festival des musiques sacrées de Fès, et en garde le souvenir d'une hospitalité chaleureuse.


Participer à Mawazine « représente beaucoup de choses » pour elle. « Je rêvais de venir jouer ici. Aujourd'hui, mon rêve s'est réalisé. C'est quelque chose que je n'oublierai jamais dans mon existence  », soulignait-elle, voyant dans le festival l'incarnation des valeurs qu'elle défend par sa musique, le dialogue des cultures, le vivre-ensemble, ces festivals qui réunissent artistes africains et d'ailleurs autour d'un même langage.


C'est pourtant le cadre du Chellah lui-même qui l'a le plus bouleversée. La nécropole, son écrin de verdure, ont ravivé des souvenirs d'enfance enfouis. « Quand je suis arrivée, j'avais les larmes aux yeux », racontait-elle. Sa grand-mère l'emmenait chaque jour dans la nature, à Tataguine, avant qu'elle ne quitte le village à sept ans pour l'école. « En découvrant Chellah, j'ai ressenti ma grand-mère. Pour moi, elle est là avec moi. »


Une démarche centrée sur l'humain

De cette grand-mère, Senny Camara a tout reçu, et c'est cela qu'elle dit vouloir, à son tour, transmettre. Interrogée sur la récurrence de la paix, de l'amour et de l'humanisme dans son œuvre, l'artiste replace l'être humain au centre de tout. « Ce qui m'intéresse, c'est l'humain. Je ne parle ni d'ethnie, ni de religion, ni de genre. Je parle de l'humain avant tout », martelait-elle.


Le programme tient en une phrase, simple jusqu'au vertige : « Je veux transmettre au public ce que ma grand-mère m'a transmis : vivre ensemble, partager un regard, un sourire, vivre tout simplement ensemble. » Au Chellah, samedi soir, le pari était tenu.

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