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26.06.2026 à 11 H 05 • Mis à jour le 26.06.2026 à 11 H 05
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Transition

Finance verte : les territoires marocains face au test de la bancabilité

À Tanger, le Congrès mondial de CGLU a réuni élus, responsables publics, institutions financières et experts autour des enjeux du financement territorial de la transition écologique. Crédit : Le Desk
La territorialisation de la transition verte suppose une transformation des modes de financement, mais aussi des territoires eux-mêmes. Réunis à Tanger lors du Congrès mondial de CGLU, élus, institutions financières et responsables publics ont souligné que l'accès aux capitaux dépend désormais autant de la qualité des projets que des capacités locales à les concevoir, les structurer et les porter

Longtemps pensée à l'échelle des États et des grandes institutions financières, la transition verte est désormais appelée à se jouer au plus près des territoires. Eau, mobilité, résilience climatique, infrastructures ou encore adaptation à la sécheresse : c'est dans les régions et les collectivités locales que se concentrent aujourd'hui les besoins, mais aussi les attentes envers une nouvelle génération de financements capables d'accompagner ces transformations.


Réunis à Tanger lors du Congrès mondial de Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), responsables publics, élus territoriaux et institutions financières ont largement partagé ce constat. « Les grands enjeux globaux sont devenus des réalités territoriales », résume Khalid Safir, directeur général du groupe Caisse de dépôt et de gestion (CDG), appelant à une architecture financière davantage tournée vers les besoins locaux. « La transition verte ne se décrète pas depuis le siège des institutions internationales. Elle se construit territoire par territoire, projet par projet, partenariat par partenariat  », insiste-t-il.


La question n'est plus seulement de savoir comment mobiliser davantage de capitaux pour financer la transition climatique, mais comment acheminer ces ressources vers des projets capables de produire un impact économique, social et environnemental durable dans les territoires. C'est précisément à ce niveau qu'apparaît le principal défi. Derrière le consensus autour d'une finance verte plus proche du terrain, les interventions ont fait émerger une interrogation beaucoup plus concrète : les collectivités disposent-elles des ressources, de l'ingénierie et des capacités nécessaires pour transformer leurs besoins en projets réellement finançables ? Autrement dit, au-delà des ambitions affichées, la réussite de cette nouvelle architecture financière dépendra de la capacité des territoires à franchir le test de la bancabilité.


Les territoires au cœur du financement vert

Ce déplacement du regard n'est pas anodin. Il traduit une évolution plus profonde de la manière dont est pensée la transition climatique. Longtemps concentrés sur les grands équilibres macroéconomiques et les engagements des États, les mécanismes de financement sont désormais appelés à s'ancrer davantage dans les réalités locales, là où les effets du changement climatique se manifestent le plus directement.


Accès à l'eau, lutte contre la sécheresse, agriculture résiliente, prévention des inondations ou des incendies : autant de problématiques qui rythment le quotidien des collectivités. Toutefois, celles-ci ne peuvent plus penser leurs projets de manière isolée. Les programmes de développement régionaux, conçus dans une logique de planification territoriale, font apparaître que nombre d'entre eux relèvent directement des enjeux du développement durable et de l'adaptation au changement climatique, observe  Bouaida, présidente de la région Guelmim-Oued Noun. « Le vrai sujet, le vrai défi (...), c'est comment faire en sorte que ces projets (...) puissent être traités comme des défis pour trouver des solutions durables à des thématiques bien organisées », insiste l’élue.


Autrement dit, il ne s'agit plus d'additionner des projets, mais de les inscrire dans une stratégie territoriale cohérente, susceptible de répondre à la fois aux besoins des populations et aux attentes des partenaires financiers. Pour Bouaida, la question n'est donc pas seulement de financer des projets, mais de mieux les structurer, avec l'appui des partenaires publics et privés, nationaux comme internationaux. « Il y a aujourd'hui des projets qui sont très bancables. Mais comment les rendre bancables d'abord, et comment accéder à ce financement ? C'est là la grande question », résume-t-elle.


Une conviction partagée également par le directeur général de la CDG, pour qui il ne s'agit plus seulement de mobiliser davantage de capitaux, mais de les orienter vers les projets capables de créer « le plus de valeur économique, sociale et environnementale  » dans les territoires. Une ambition qui suppose, selon lui, de rapprocher les ressources des besoins locaux et de mieux articuler financements internationaux, politiques publiques et initiatives territoriales.


Quand les territoires doivent convaincre

Les besoins exprimés par les collectivités dépassent largement la réalisation d'infrastructures isolées. Ils s'inscrivent dans des stratégies plus larges, où se croisent gestion de l'eau, mobilité, adaptation des territoires, résilience agricole ou encore protection contre les risques climatiques. Cette ambition implique cependant de rapprocher deux logiques qui n'obéissent pas toujours aux mêmes temporalités. D'un côté, les territoires portent des besoins souvent urgents, multiples et interdépendants. De l'autre, les financeurs recherchent des projets clairement structurés, dont les objectifs, les impacts et les conditions de mise en œuvre peuvent être évalués.


Ce changement de perspective se traduit déjà dans la manière dont les régions abordent leurs projets de développement. À mesure que les financements verts se rapprochent des territoires, les attentes à l'égard des collectivités évoluent elles aussi. Il ne s'agit plus seulement d'identifier des besoins ou de porter une ambition de développement, mais de démontrer que les projets sont suffisamment structurés pour répondre aux exigences des partenaires financiers. Comme le souligne le président de la région Rabat-Salé-Kénitra, Rachid El Abdi, les régions « ne sont plus seulement appelées à porter des projets de développement  elles doivent désormais être en mesure de démontrer leur cohérence, leur viabilité et leur capacité à produire des résultats durables ».


Pour El Abdi, cette évolution conduit les régions à repenser leur manière de construire les projets territoriaux. « Les financements sont partout (...). Mais il faut avoir les outils, il faut être capable de développer un projet cohérent, un projet intégré (...) pour aller arracher les moyens là où ils sont disponibles », affirme le président de la région Rabat-Salé-Kénitra. Les défis liés à l'eau, aux infrastructures, à la mobilité ou encore à l'adaptation au changement climatique ne peuvent plus être traités de manière sectorielle. Ils doivent s'inscrire dans une vision cohérente du territoire, capable de répondre simultanément aux attentes des populations et aux critères des bailleurs.


Cette évolution appelle également un changement d'approche des pouvoirs publics. Pour Moustapha Loudini, chef de la division des finances des collectivités territoriales au ministère de l'Intérieur, l'architecture financière locale s'inscrit désormais dans un mouvement plus large de territorialisation des politiques publiques, conçues « par les territoires et pour les territoires  ». Dans ce contexte, les attentes des partenaires dépassent le seul financement des projets. Elles portent aussi sur « l'assistance technique, l'accompagnement et la structuration de projets bancables », ce qui suppose de renforcer les compétences, la gouvernance et les capacités d'ingénierie des collectivités. En retour, le responsable plaide également pour une meilleure compréhension des réalités locales par les bailleurs, davantage de souplesse dans les procédures et un accompagnement technique renforcé.


De nouveaux critères pour financer les territoires

Les collectivités ne sont toutefois pas les seules à adapter leurs pratiques. Les institutions chargées d'accompagner les territoires font évoluer, elles aussi, leurs méthodes d'évaluation. Au Fonds d'équipement communal (FEC), Hassan Rahmani explique que les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) sont désormais intégrés à l'analyse des projets, au même titre que les risques liés au stress hydrique, aux inondations ou encore à la biodiversité. Les investissements sont ainsi appréciés non seulement au regard de leur équilibre financier, mais aussi de leur contribution aux objectifs de développement durable et à la résilience des territoires.


« Nous regardons de très près quelles sont leurs contributions effectives aux objectifs de développement durable », souligne-t-il, évoquant des indicateurs permettant notamment de mesurer les émissions de CO₂ évitées, les économies d'énergie réalisées ou encore le nombre de citoyens bénéficiant d'infrastructures plus résilientes. Pour le secrétaire général du FEC, « chaque ligne de financement est centrée sur l'humain », rappelant que « sans inclusion ni citoyenneté, il n'y a pas de transformation durable ».


Pour Antonio Lucio Gil, président de la fondation espagnole CONAMA, un réseau de référence consacré au développement durable et à la transition écologique, cette évolution ne suffira toutefois pas si les territoires ne développent pas leurs propres capacités. L'expert compare les acteurs locaux aux « pilotes de port » qui guidaient autrefois les navires jusqu'au quai grâce à leur connaissance des courants et des marées. Les grands mécanismes de financement, suggère-t-il, ont eux aussi besoin de ces « pilotes » : des territoires capables de mobiliser leurs compétences, leurs processus participatifs et leur connaissance du terrain pour transformer les ambitions en projets réalisables. « Beaucoup de projets n'ont pas réussi par manque de praticiens des ports », observe-t-il, en citant aussi bien des exemples européens qu'africains.


Derrière cette question des capacités territoriales se dessine finalement un enjeu plus large de gouvernance. Les outils financiers, aussi sophistiqués soient-ils, ne peuvent produire leurs effets sans des acteurs capables de les mobiliser et de les inscrire dans une stratégie de développement. C'est dans cette perspective que Younes Sekkouri, ministre de l'Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l'Emploi et des Compétences, invite à dépasser une lecture exclusivement technique des territoires. « Les territoires sont une réalité humaine, politique, sociologique et économique », rappelle-t-il. La transition verte, estime-t-il, suppose ainsi l'émergence d'une nouvelle génération de responsables capables d'articuler vision politique, ingénierie financière et connaissance fine des réalités locales.


La bancabilité n'apparaît donc plus comme la seule qualité intrinsèque d'un projet. Elle résulte désormais d'un écosystème où se conjuguent stratégie territoriale, ingénierie, accompagnement technique, gouvernance locale et critères de financement adaptés aux exigences de la transition verte.

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