Le RNI déroule un programme social sous le poids de son propre bilan
Mohamed Chaouki, président du RNI. Crédit : RNI
Il aura fallu une tournée de plusieurs semaines, de Fès à Marrakech en passant par Oujda et Casablanca, pour que le Rassemblement national des indépendants (RNI) livre l'intégralité de sa copie. Le 3 juillet, la formation majoritaire a consolidé un programme électoral pour la législature 2026-2031 qu'elle avait choisi de distiller par étapes, chaque escale régionale étant consacrée à l'un de ses trois piliers. L'architecture est revendiquée : trois engagements majeurs déclinés en douze mesures que le parti présente comme « concrètes » et « immédiatement applicables ». Derrière le décorum, chapiteaux, militants en bleu, meetings scénarisés, se lit la stratégie d'un parti qui aborde le scrutin en devant défendre un bilan avant de vendre un avenir.
Le RNI est le premier parti de la coalition sortante, celui qui a fourni le chef du gouvernement pendant 5 ans. Il se présente donc devant les électeurs à la fois comme candidat et comme comptable. Et c'est précisément sur le terrain du pouvoir d'achat et de l'emploi où il a été le plus challengé durant le mandat qu'il a choisi d'ouvrir puis de refermer sa présentation.
Un « État accompagnateur » plutôt qu'un État providence
Le fil conducteur revendiqué est celui d'une nouvelle étape de « l'État social », concept devenu la marque de fabrique du gouvernement sortant. Le parti dit vouloir faire glisser la protection sociale d'une logique d'assistance vers une logique d'accompagnement, censée favoriser l'autonomie économique des citoyens plutôt que leur seule prise en charge. La période 2026-2031 est présentée comme celle du déploiement territorial effectif de cet État social dans l'ensemble des régions du Royaume. Une manière, aussi, de reconnaître implicitement que les chantiers lancés depuis 2021 restent encore inachevés sur le terrain.
Le premier pilier, la protection durable du pouvoir d'achat, repose sur quatre dispositifs. Le plus structurant consiste à indexer automatiquement le soutien social direct sur l'inflation : au-delà d'un seuil prédéfini, les aides seraient revalorisées mécaniquement, l'indice de référence intégrant notamment les prix de l'énergie et de l'électricité. Le parti chiffre la cible à près de 4 millions de ménages, soit environ 12 millions de Marocains, dont plus de 5,5 millions d'enfants, un périmètre qui recoupe très exactement celui des bénéficiaires actuels de l'aide sociale directe, socle dont le RNI entend faire le levier de sa reconquête.
S'y ajoutent la création d'un compte d'épargne simplifié, accessible par téléphone mobile et pensé pour les travailleurs de l'informel, avec un abondement public de 0,25 dirham par dirham épargné sur un volet bloqué 2 ans, une nouvelle hausse du salaire minimum, l'alignement progressif du salaire agricole (SMAG) sur le salaire industriel (SMIG) et une revalorisation des pensions de retraite. Enfin, un crédit d'impôt pouvant atteindre 5 000 dirhams par an et par enfant pour les frais de scolarité.
Ce dernier dispositif éclaire la méthode du parti. Présenté comme un complément à la réforme des « établissements pionniers », il ne s'enclencherait qu'à l'horizon 2028, une fois l'offre publique jugée suffisamment robuste afin d'éviter, dit-on en interne, de transformer l'avantage fiscal en subvention déguisée à l'enseignement privé. Le calage est habile : il ménage à la fois les défenseurs de l'école publique gratuite et les familles de la classe moyenne urbaine qui, faute de confiance dans le public, ont basculé vers le privé et en subissent les mensualités toujours plus lourdes. Ce sont elles, cœur de cible électoral, que vise l'avantage fiscal. Il n'en reste pas moins qu'une promesse à échéance 2028, formulée pour un scrutin de 2026, engage surtout la législature suivante et suppose que le parti soit alors toujours aux commandes.
Services publics : l'inventaire des chantiers à finir
Le deuxième engagement rassemble sous la bannière de la « justice territoriale » un catalogue dense de mesures pour l'eau, l'énergie, l'éducation et la santé. Sur l'eau, le programme promet d'accélérer barrages, transferts entre bassins et dessalement, tout en développant des solutions de proximité pour les zones en stress hydrique. Sur l'énergie, il mise sur un programme d'autoproduction solaire sans apport initial des ménages, remboursable par les économies réalisées sur la facture, et sur le maintien des premières tranches tarifaires pour les foyers modestes en période de flambée des prix.
L'éducation concentre les objectifs les plus ambitieux : généralisation des écoles et collèges « pionniers » d'ici 2028, des lycées d'ici 2031, passage de 12 à 27 universités, achèvement des Cités des métiers et des compétences (CMC), et réduction de moitié du décrochage scolaire. En santé, le parti aligne une série d'objectifs chiffrés : médecin de famille, densité médicale portée de 30 à 45 professionnels pour 10 000 habitants d'ici 2030, achèvement des CHU en 2029, 5 000 agents de santé déployés en milieu rural, numéro d'urgence unique (141), généralisation progressive du tiers payant dans le public.
L'énumération impressionne par son volume. Elle révèle aussi, en creux, l'ampleur de ce qui reste à réaliser après un mandat placé sous le signe de la « révolution sociale », la généralisation de la couverture maladie, réforme la plus tangible de la coalition sortante, ayant fait basculer les 4 millions de familles de l'ancien régime d'assistance médicale vers l'assurance maladie obligatoire.
L'emploi, promesse ressuscitée
C'est sur le troisième pilier, l'inclusion économique, que le programme est le plus scruté parce qu'il ravive un engagement de 2021 resté au rang des rendez-vous manqués. Le RNI se fixe de ramener le taux de chômage sous les 9 % à l'horizon 2030-2031 et de créer un million d'emplois, s'appuyant sur une enveloppe de 15 milliards de dirhams (MMDH) et un taux d'investissement porté à 33 % du PIB.
La ventilation sectorielle est précise : 300 000 emplois dans l'industrie, 250 000 dans le numérique, 150 000 dans l'agriculture et le monde rural, 100 000 respectivement dans le tourisme, l'artisanat-services et les chantiers liés à la Coupe du monde 2030. S'y ajoutent une politique active visant 250 000 insertions par an, un régime de protection sociale pour les travailleurs saisonniers, un fonds de prêts productifs sans intérêt, et surtout le remplacement de l'indemnité pour perte d'emploi par une « allocation de retour à l'emploi » : durée portée de 6 à 12 mois, montant à 70 % du salaire de référence plafonné à quatre fois le SMIG, conditions d'éligibilité assouplies de 780 à 520 jours de cotisation sur trois ans.
Les chiffres avancés selon les étapes de la tournée oscillent : le million d'emplois est tantôt daté de 2030, tantôt de 2031, le taux de chômage de départ est présenté à 10,8 % dans le document consolidé, mais à 12,8 % lors de l'escale de Marrakech, plus proche des données réelles du marché du travail. Ces variations, mineures en apparence, disent la difficulté de bâtir un récit de campagne sur un indicateur qui a résisté à toute l'action gouvernementale.
Le fantôme du million d'emplois de 2021
Car la promesse n'est pas neuve. En 2021, le RNI avait déjà fait de la création d'un million d'emplois nets sur cinq ans, soit 200 000 par an, l'axe central de sa campagne victorieuse. Le bilan est sévère. Selon les données officielles, le solde net des créations d'emplois n'atteignait, fin 2025, qu'environ 95 000 postes, très loin de l'objectif. Les années 2022 et 2023 ont même enregistré des pertes nettes massives, principalement en milieu rural frappé par la sécheresse. Devant le Parlement, le 15 avril, Aziz Akhannouch avait revendiqué plus de 850 000 emplois non agricoles créés, mais l'engagement de 2021 portait sur l'emploi net total, agriculture comprise, et le périmètre retenu par le gouvernement incluait l'année 2021, antérieure à sa propre installation.
Cet écart entre le discours et les chiffres est au centre des critiques de l'opposition. À gauche, on dénonce un chômage qui « ne recule pas, il se transforme » en précarité, singulièrement chez les jeunes diplômés, et l'absence de mesure structurelle face à la flambée des prix. Le reproche est d'autant plus délicat pour le parti que la réforme des retraites, autre engagement du mandat a, elle, disparu de l'agenda.
Le RNI le sait, qui a réintroduit un plan pour l'emploi doté de 14 MMDH dès 2025, dont le nouveau programme prolonge la logique. La formation avance également que le Charte de l'investissement et la Coupe du monde 2030 changeront la donne, en dopant l'investissement porté, selon certaines déclarations de campagne, jusqu'à 800 MMDH à l'horizon 2030. Reste que reformuler pour 2031 une promesse déjà faite pour 2026 expose le parti à un procès en crédibilité que ses adversaires ne manqueront pas d'instruire.
Une transition à la tête du parti
Le contexte politique ajoute à l'incertitude. Aziz Akhannouch, président du RNI depuis 2016 et chef du gouvernement sortant, a renoncé à briguer un troisième mandat à la tête du parti, ouvrant une succession qui a porté Mohamed Chaouki à sa présidence. C'est désormais lui qui incarne le programme, insistant sur son caractère de « contrat » entre le parti et les citoyens et sur une culture de « l'engagement, la mise en œuvre et la réalisation » censée distinguer le RNI de la promesse électorale classique.
Le pari est risqué. Depuis 2002, aucun chef de gouvernement sortant n'a été reconduit au Maroc, et la question de savoir qui dirigera l'exécutif si le parti se maintient en tête reste entière. En verrouillant sa transition interne avant l'échéance et en séquençant méthodiquement la révélation de son offre, le RNI cherche à aborder le scrutin sans vacance de leadership. Mais l'essentiel se jouera ailleurs : dans la capacité du parti à convaincre des électeurs qui ont déjà entendu, il y a 5 ans, une bonne part de ces promesses et qui jugeront, cette fois, sur pièces.
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